Dans un panier de bruits

Publié le par la freniere

L’hiver enfile ses bas de neige, sa chemise de givre. Mes doigts ne veulent pas du paradis d’un gant mais d’une autre main nue.  Je veux la chair non le décor, trouver sous les stéréotypes la parole amoureuse, l’eau vive sous la glace, une échelle de vie aux abords du néant, les pieds l’un devant l’autre, les phrases bout à bout, une sonate de Bach dans un panier de bruits. Les tombes du cimetière ont l’air de bonhommes de neige. Les morts ne dorment jamais seuls. Les ailes des anges se balancent au vent. Mes pas sur le sol sont comme les bouts de papier étalés sur mon lit. Ils se remplissent de mots, laissant mes lignes de vie entre chaque bordée. Les fruits d’hiver brisent la branche qui les porte. Dans l’étrange ménagerie des mots, aurais-je fait autre chose que de sauter du coq à l’âne ? Quelque chose bouge en moi qui demande à s’écrire.

        

Le monde est gouverné par des crapules qu’encensent des imbéciles à genoux. L’homme en apparence le plus sage cache en lui un champ de mines. Je me méfie de ceux qui en font trop. L’ordinaire est rempli de surprises. Les meubles rêvent sous la poussière. L’imagination du réel donne sa chair aux choses. Mes phrases ne sont pas des maisons mais des pierres qu’on lance. Elles font des vagues sur la page. Le mot arbre s’enracine. Le mot nuage fuit. Le mot aile s’envole. Chaque lettre porte en germe le roman d’une vie. Une maison se construit sans musicien. Les outils donnent le ton. Leurs bruits soulèvent l’horizon. Le marteau bat le rythme. Les couleurs se déplient dans le silence des pinceaux. Les scies tranchent le temps. Les nœuds de planche font la sourde oreille. Les fenêtres figurent le monde du dehors et celui du dedans.

        

Je ne veux pas me rendre quelque part. Aller me suffit. Bouger les doigts réchauffe l’âme. Il y a trop d’accrocs dans le tissu conjonctif du regard. Trop de choses, de besoins, de désirs nous encombrent. Les hommes se moulent de plus en plus aux objets qu’ils achètent. Je passe le balai sur la poussière du néant. J’écris dans les blancs que m’accordent les livres, les trous de mémoire, le vide où me laisse une phrase que je croyais solide. Le groin d’un stylo enfoncé dans la terre des pages finit par y trouver de l’eau. Une peau invisible me sépare des autres. J’essaie de la crever avec les doigts des mots. Il m’arrive de croire à l’au-delà typographique où les mots sont des anges. Je cherche la magie. Le moindre courant d’air transcende l’anodin. Je cherche moins à dire qu’à être là, moins à communiquer qu’à communier. Le pied sale du réel supporte mal la sandale du rêve. Je bâtis ligne à ligne une maison de mots que je n’habiterai pas. Il suffit de si peu pour que les phrases se transforment en muscles douloureux, les images en blessures. Habitant loin de la mer, j’attends l’orage tous les jours. L’écriture ajoute des barreaux à l’échelle du réel, autant vers le haut que vers le bas.

 

Les montres sont une contrefaçon du temps. La trace d’un pinceau mène plus loin que les délires technologiques de l’art conceptuel. Je ne cherche pas l’éblouissement mais la profondeur. Dans cette humanité en marche vers le pire, je cherche le meilleur, le peu, le caché. Je ne vis pas d’illusions mais d’espoir. La vie prolifère dans les ruines. De petites fleurs poussent du côté de l’enfer. Un ange fait le mur. J’essaie la clef des mots dans la serrure que je suis.

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Publié dans Prose

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