Entre les lignes

Publié le par la freniere

 

J’écris entre les lignes

des phrases qui s’effacent,

des mots noyés dans l’encre,

des paroles sans mots,

des consonnes sans sons,

des voyelles sans voix,

un alphabet sans lettres,

des lettres sans adresse.

J’écris avec la main coupée de Cendrars.

J’écoute avec l’oreille de Van Gogh

qui délire dans Arles.

Je marche avec les jambes de Bousquet,

celle amputée de Rimbaud

où la gangrène gagne.

Je vois avec les yeux d’Homère.

Je monte avec les ailes d’Icare

et les bras de Sisyphe.

J’écris à cœur ouvert

pour une femme à ciel ouvert.

Je crois avec la foi d’un loup,

la tendresse des ronces,

la finesse des roses.

Je dessine avec l’encre des poulpes,

la couleur des abeilles,

le dessin des fougères,

la plume d’un oiseau.

Je n’écoute pas les chiens

quand la caravane passe.

J’abreuve les chameaux

qui rêvent d’oasis.

J’écris avec la terre, le feu,

l’eau qui monte à la bouche,

le gosier d’André Laude

assoiffé d’utopies,

un arc-en-ciel en terre,

les hanches d’un violon,

la anche d’un hautbois,

les deux mains d’un potier.

J’écris avec les mains,

les yeux plus grands que la panse,

la pensée des pivoines,

le monde sur la langue,

l’injure entre les dents,

la tendresse en sautoir,

une fleur en bandoulière

sur les champs de bataille.

J’écris avec la bouche

qui n’a pas toutes ses dents,

la cervelle d’Artaud

sous les électrochocs,

les lèvres de Godin

qui réapprennent à rire,

la roulotte de Kerwich

où méditent les fleurs,

la sauvagerie des plantes

qui survivent en montagne.

J’écris entre les bombes,

les balles d’un sniper,

les mines à découvert,

les tigres de papier.

Je n’écris pas avec la langue de bois

ni celle des preachers,

le jargon des monnaies,

le charabia des banques.

J’écris comme un chien pisse

au pied des monuments,

comme un ange égaré

au milieu d’une banque.

J’écris comme un poème

dans les colonnes de chiffres,

une phrase d’enfant

au milieu des slogans,

une fleur de rhétorique

sur le bout de la langue,

une métaphore sauvage

au milieu des pelouses.

J’écris avec le cœur,

avec tout ce qui manque,

ce qu’on jette au rebut,

ce qu’on n’ose pas dire,

ce qu’on n’ose pas faire.

J’écris avec les dents,

les oedèmes, les plaies,

les pansements de verdure

sur les blessures du fer,

l’humus des caresses

dans le jardin des gestes,

la tendresse des mains

qui soignent les vergers,

la patience des femmes

au chevet des mourants.

J’écris entre deux portes

où s’ouvre l’invisible.

J’écris entre les lignes

sans pouvoir m’arrêter.

 


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Publié dans Poésie

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