Face à face

Publié le par la freniere


Les doigts de l’herbe gèlent. Les insectes se cachent. Le soleil prend ses distances avec l’argile. Les arbres, feuille à feuille, ont perdu la mémoire. Face à face avec le blanc, je désapprends le paysage. La sève se réfugie dans un bouquet de rides. La pluie porte un manteau trop grand sur ses épaules. Les fleurs sont éteintes dans le gras des collines. Il faudra tant de bois à la grande faim du feu dévorant les érables. Les grands arbres s’enrhument sans le chapeau des feuilles et toussent un crachin. Les rendez-vous manqués vont rejoindre la source. La mémoire du givre n’a pas de chlorophylle mais ses sculptures d’air donnent un feuillage à l’eau. Plus de concert d’oiseaux ni messe des cigales. Prisonnière de la neige, la terre toute entière se livre à la promesse des racines. Je dois garder en main une poignée de terre, un bourgeon dans l’oreille, une source à la bouche. Je creuse dans l’hiver un chemin vers moi-même, un autre vers chacun.


Il faut partir de rien pour remplir sa vie, se dépouiller des choses encombrant l’horizon. Je me creuse un chemin avec la pelle du temps. Les anges pourront passer et frapper à ma porte. Ils sècheront leurs ailes près du gros poêle à bois. Au passage du vent, les glaçons des corniches font danser la lumière. J’écoute dans les arbres les harpes éoliennes. J’apprends à déchiffrer la théorie du givre, les chiffres de la neige, les fractales du vent. Je voudrais être un loup pour entendre marcher les taupes sous la terre. Tous les mots que l’on tait n’en existent pas moins. Trop de rêves se cognent à l’angle du réel. Quand j’ouvre mon cahier, les pieds des meubles courent d’une phrase à l’autre, les bras du fleuve se donnent la main, le dos de l’horizon redresse son échine, l’épaule du silence se laisse caresser, la grande main du poème ouvre les doigts du cœur.


Le ruisseau court à pieds sur des cailloux pointus. Le soleil vient langer la blessure des vagues. Le vent est un maître des chimères, un batteur de planches. Il prend toutes les voix, de celle du loup à celle d’un enfant. Il porte le pollen ou fait tomber les arbres. Il caresse les tombes ou fouette les vignes. Il ne faut pas écrire avec des gants mais du sang dans la voix, faire rougir les mots, tuer Dieu pour de vrai, blanchir les nuits jusqu’au matin. Il y a des fantômes entre les heures, des corridors, des vieux meubles, des bobos d’enfant. Je cherche la sortie. Ce n’était qu’un trompe-l’œil, une ligne d’horizon dessinée sur le mur, un squelette qu’agitent ses ficelles.


Je prends tout entre mes lèvres, les vieillards, les gueux, les images habillées de guenilles, l’arthrose, le cancer, les gris-gris, les perdants, les oursons de peluche séparés de l’enfance, les pommiers à moignons, les alphabets sans lettre, les amours de cruche et de champlure, de fenêtres et de pluie, le coït des étoiles dans le vagin cosmique, le cœur des fossiles oublié dans la pierre. Je cherche des mots pour avancer, une passerelle de phrases, un pont de métaphores entre les rives du réel. Je prie le corps des hommes, tout ce qu’ils pourraient être sans la maudite argent. Six milliards de mots dans la matrice du langage et l’alphabet retrouve tous les objets perdus, des premiers simagrées aux puces de silicium, du cri de bête au Steinway, des batailles à poings nus aux tendresses d’enfant. La parole unit la mort à l’espoir des vivants.


L’hiver nomme les choses autrement que l’été. J’écris pour oublier l’odeur des sacristies, retrouver le brin d’herbe, le nuage et la pluie. En ramassant les feuilles, j’ai trouvé des idées, le rêve d’un vieil arbre, un gnome endormi sous une souche, un os oublié par mon loup, une mitaine pas de pouce cherchant son autre main. J’en ai fait des voyelles, des consonnes bancales, des phrases pleines de terre. Respect humain, bonté, décence, ces mots se perdent. Nous ne sommes pourtant pas nés avec la haine, un dollar tatoué sur la fesse, un salaire à la banque, une balle au fusil. La terre n’a qu’un soulier d’une pointure infinie mais l’homme reste cloué dans une file d’attente. Je serai toujours un autre parmi les convenables, les sensés, les soumis. Je suis comme en hiver de bout en bout, de la neige dans les yeux, du givre dans la voix, le feu au cœur.

 


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Publié dans Prose

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