Je marche vers la digue rompue
Je suis la sole enfouie dans le sable, l’oiseau sans aile craignant que le ciel s’envole. J’ai le goût de la matière plein la bouche, le sel de vie bouchonnant les croisements incertains. J’ai la conscience plongée dans la bile comme un calcul douloureux. Je ne cherche pas le monde, les hommes m’enracinent à leurs prières et je me liquéfie dans toutes les ombres.
La cendre qui recouvre la lassitude s’est envolée d’un coup de vent. Je suis une rosée d’eau vive et je m’accroche au brouillard. J’ai peur d’avoir mal, l’évidence de la mort tournoie dans le sablier de l’air. J’habite l’épée tueuse de préjugés, je suis moi-même un pré-jugé. Dans la cambrure douloureuse du gel, j’atrophie ma nature délétère. Je pisse du sang sur le palais radieux des bonnes intentions en attendant que la beauté des arbres et des fleurs absorbe le rouge qui m’inonde. Je suis au garde-à-vous devant le rire mort pour l’honneur de sa confrérie. Mes graines de désir attendent la pluie qui réveille la saveur impertinente pour lever l’ancre et pour larguer par-dessus bord la libre musique des parodies de l’auguste silence.
Je suis là sur le chemin, à boire du vent comme d’autres avalent la pluie, replié dans une carie effritée comme un bout de chair coincée entre les dents d’une existence carnassière. Je sais que derrière le rideau fermé se rabâche l’air envoûté des miracles inféconds. Je sais le jardin clos par le silex et le déhanchement des sèves pour remonter les cendres qui empestent le quotidien. Je marche vers la digue rompue, vers le sang qui brûle mes flancs avant d’emporter mes paroles.
Bruno Odile - Tous droits réservés ©