Je trébuche

Publié le par la freniere

On ne va jamais plus loin que le fond du cœur. J’avance dans la fraîcheur du moment, l’accord de l’herbe et de la vie, les chamailleries d’oiseaux, les cascades mauves du lilas, le tendre vert des bourgeons, le gros jaune qui tache au cou des pissenlits, la pluie des yeux dans le pastel des paysages. Chaque moitié du visage cache l’autre moitié. Chaque mot en cache d’autres. Chaque oeil a sa propre vision. Il est difficile de voir les deux côtés des choses. On ne peut qu’en souffrir. La faim dénude l’os. L’eau du rêve blanchit les pigments de la nuit. Entre les langes et le suaire, de l’ange à la bête, de l’unique à l’uni, l’âme recoud sans cesse ce que le corps défait. Tout ce qui vient de la terre retourne à la terre, mais qu’en est-il des mots, ces soubresauts de l’âme réclamant l’infini ? J’apprends à lire avec les deux mains, à dire avec les yeux, à nager, à danser, à être attentif aux signes, aux mots laissés pour compte comme les os dans un charnier, le squelette d’une phrase cherchant la peau des lèvres.

        

On se plaint d’une écharde sans remercier le bois. On maîtrise les chiffres sans connaître l’amour. On appauvrit la vie sans enrichir la mort. Les doigts saignent à la longue à tant fouiller le sable. La plante des pieds s’étiole par les trous des souliers. On écrit moins avec la terre qu’avec le pain. On écrit plus avec le sang qu’avec la sève et l’eau d’érable. C’est en parlant aux plantes que je vise plus haut, en caressant l’écorce, en buvant l’eau de source. Quand on crie Liberté !, il y a toujours quelqu’un pour bâtir une prison, pour cacher son argent, pour brandir un fusil, pour soulever un drapeau. Je ne marche pas entre les rails du pas docile d’un soldat. Je trébuche partout. Je traverse le fleuve sans savoir nager, recrachant mes brouillons et les bouillons de culture. L’enfant qui grimpe aux arbres ne se doute pas encore qu’ils peuvent faire un cercueil. Il rêve d’une cabane sur la plus haute branche.

        

La vie est un jardin dont nous sommes à la fois les plantes et le jardinier, l’arroseur arrosé,  les ronces, les fleurs, les racines et les fruits. La nature n’est pas l’âme d’un Dieu, plutôt l’outil d’un charpentier, la terre d’un rêveur dont je cherche la bêche. Ce que l’on mange, c’est la faim qui nous l’apprend. La vie, c’est l’amour qui nous la donne. Ce matin, la ligne pure d’un ruisseau, les phrases des collines agitent mon crayon. J’allonge les voyelles pour faire d’un brin d’herbe une cantate de Bach. Rien ne sert de courir, chaque nouvelle heure maintient son avance sur l’autre. Il faut à chaque pas rétablir l’équilibre. Je poursuis sur la route les pas sans intention, ceux qui ne vont nulle part mais arrivent partout. Je viens au cœur mendier l’absolu. Quand l’univers se dilate, j’emboîte l’alphabet avec des mots gigognes. Je transporte le monde dans un petit cahier. Un mur qui croule, une vitre fêlée, c’est comme l’espoir qui s’étoile. Le vent déplace les nuages. L’émotion du soleil vient colorer la pluie. Des mots se font signe à chaque bout des parenthèses. À force d’être nu, à force d’être pauvre, ma propre faim nourrit ma voix. Les chiens peuvent japper. Les huissiers peuvent venir. Je ne fermerai pas pour cause d’inventaire. Je ne veux que vivre sans excuse en retour.

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Publié dans Prose

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