Jusqu'à demain

Publié le par la freniere

Même si le monde se massacre pour un plein de gasoil, l’espoir fait son nid dans l’encoignure du temps. Il suffit qu’un enfant titube vers la vie, qu’il tombe et se relève. Le moindre de ses pas nous sauve jusqu’à demain. Il grimpera jusqu’à l’arbre pour y manger ses fruits.  Il transporte avec lui la terre et la semence, la souffrance et la joie. Il suffit d’un loriot dans le champ du regard, d’une fourmi sur la pierre, d’une paupière qui s’ouvre sur un rai de lumière, d’un ventre de mésange au milieu de la neige, d’une silhouette de cerf sur un sentier perdu. Il suffit que l’épaule des routes partage son manteau. Il faut persévérer même quand la douleur épouse les dimensions du corps. Venu des arbres, le papier chante encore par le nom des oiseaux. Le silence bourdonne dans une chambre pleine d’oreilles. La vie passe trop vite. On n’a même pas le temps de se laver les mains, de voir jusqu’au bout, de boire à la fontaine.

        

J’ai l’appétit des mots. Ici, pas d’épithètes à lorgnon ni majuscules griffées, du simple Garamond en étoffe du pays, des syllabes gutturales qui font le sang épais. Mes seuls vrais liens avec le monde sont un crayon et du papier. Pour qu’une chose vive, il faut que je l’écrive. Je suis partout où je veux être. J’ai découvert la vie en rêvassant. Tout s’écrit sur la peau, le soleil et l’orage, la douceur et la rage. Tout se dit par le vent, les feuilles qui tremblotent, les nuages qui passent. Avant d’être abattu, un arbre porte ses fruits jusqu’à la graine en terre. Dans la garde-robe de l’univers, il y a assez de linge pour tout le monde, assez de notes pour chaque oiseau, assez de couleurs pour les saisons, assez d’amour pour chacun, mais les marchands disent le contraire. Ils préfèrent vendre que donner, tout détruire si la guerre est payante et transformer l’amour en objet de série. L’humanité pour eux se calcule en clients. Leur cœur est tellement vide qu’on s’y promène en limousine.

        

À l’oreille des patrons, un ouvrier vaut moins que le bruit des machines. On rentre dans une banque comme on entre à l’église. C’est enfantin de le dire, mais faire de l’argent rend les gens méchants. Quand les canons se taisent, on nous fabrique une paix pire que la guerre. Ceux qui ont mal cherchent vengeance. Ceux qui ont tort parlent plus fort. Ceux qui ont tout ne donnent rien. Ceux qui sont pauvres le partagent. À voir les choses disparaître, on se regarde disparaître. Monsieur Personne ne parle qu’au néant. S’il faut semer des larmes, que ce soit par amour. Un arbre ne sait pas qu’il finira cercueil, matraque ou bien gibet. Il travaille à produire d’autres arbres plus beaux. Je peins sans oublier les regards en banqueroute, les yeux sans provision. J’écris sans oublier le pain, celui qui manque sur la table, celui qu’on mange miette à miette, la sève qui voyage de l’écorce à la porte, de la bûche à la cendre. Qu’on ajoute un parfum aux roses de plastique ne fait pas le printemps. La vie n’est pas ce qu’on écrit. Ce qu’on écrit se vit. Même tachée de prose, une ombre de poème éclaire dans le noir.

        

Qui est-on pour juger une pomme, un colibri qui fuit, un platane qui pleure, une épine qui saigne, la prose de la pluie écrite goutte à goutte, le ruisseau qui renaît dans le cratère d’une bombe, les planches qu’on ramasse au milieu des décombres ? Qui est-on pour détourner les eaux et enchaîner le vent ? Qui est-on pour effacer le texte et teindre l’horizon ? Depuis que les mots se vendent pour du papier-monnaie, je n’ai pas plus de pain. Les miens tendent la main, non pour la quête mais l’accolade. Je transporte avec moi un azur inventé, un loup qui hurle dans mon ventre. Je suis en appétit. Je mange tous mes mots. On n’entend plus qu’un râle dans le coin d’un poumon. Une phrase fait la roue. Un mot en tire un autre. Une image fait la moue sur le grain du papier. Les mots comme les morts se cherchent un squelette. Habillé de voyelles et chaussé de consonnes, je garde l’âme à nu, la parole enfantine comme le cartilage.

Publicité

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article