L'ambre sur la fenêtre
Je suis assis à la fenêtre, j’écris
le cahier est ouvert
dehors il neige comme des abeilles affolées
tu dors
j’écris en chuchotant les mots pour ne pas te
réveiller
de temps en temps je me retourne
et je te regarde dormir, les cheveux couverts
d’oiseaux
Moi aussi je dormais, la tête posée sur ton
ventre
mais tu t’es retournée et ma tête a glissé sans
te faire mal
alors je me suis réveillé
j’ai ouvert le cahier où je garde les lettres que
je vais t’envoyer
j’ai tourné les pages
j’en ai choisi une grège blanche
et maintenant j’écris
doucement
sans appuyer sur le papier pour ne pas froncer
tes sourcils
j’écris tes cils
tes seins posés comme deux hirondelles
tes rêves éparpillés sur le lit
ton pied sous la couverture
fruit de jade dans ma bouche
la nuit est entrée dans la chambre, lentement
bleue douce de cyan
on la soulève à peine du bout des yeux
j’écris à la lueur de mots
ton ventre respire comme respire la mer
les coquillages viennent boire à tes lèvres
quand tu te réveilleras, les mots aussi se
réveilleront
ils se frotteront les paupières
ils se rouleront trois fois dans les draps
en s’épelant sur tes jambes
et quand ils s’apercevront qu’ils sont tout nus
ils se lèveront pour aller mettre un pyjama
satin bleu orange
comme
le safran que tu as mis dans le bocal
de verre
sur l’étagère, dans la cuisine
et moi, pieds nus sur les carreaux de faïence
à chercher la cardamome
dans ce fouillis de menthes !
tu imagines ?
si encore j’osais te réveiller et te demander
mais non,
je te regarde dormir,
boule d’ombre à chaleur peau
j’ai froid, vite, retrouver les draps
l’odeur douce de myrrhe
le lait tiède des mots
les miens, les tiens,
mêlés rêves à rêves
baisers à mi-haleine
à quel parfum je vais te cajoler cette nuit ?
non, goyave !
non, je ne sais pas
j’écris les mots sans les retenir, sans les diriger
je les laisse glisser
je les laisse courir sur ta peau
fl âner dans tes sables secrets
le bois d’amandiers
l’odeur de clafoutis qui cuit
dans une cuisine antique
le pollen des rochers
les tamaris bourdonnent de fl eurs,
violettes blanches
ravin bleu
je bois l’ombre à grandes lampées
ici ta peau a goût de mûre
ici goût de sureau
ici je m’arrête pour te regarder
mordue par la foudre
Une aurore vient soulever le bord du rideau
blanche boréale
fl ammée opale
un air de sarabande
lente danse d’algues
Un ambre est posé sur la fenêtre
jaune soleil rouge
aujourd’hui, à trois mille années-lumière
elle te portera cette lettre
écrite de mes lèvres sur ton corps
Bernard Nègre