La dimension métaphysique des odeurs

Publié le par la freniere

Les séquestrés dans les cachots portent le ciel en eux. Nous avons mis le temps dans une poche trop petite. C’est pourtant lui qui enveloppe les choses, qui infléchit les lettres, qui sert à coudre la parole. Je cherche dans l’espace ce qu’il faut pour une phrase, le calme dans l’œil du cyclone, la route qui tournoie dans l’œil de la roue, l’encre qui bondit sur la peau du papier, la dimension métaphysique des odeurs. Le chemin du bonheur est parsemé de larmes. J’apprends la langue peu à peu au fil des images. Un vent léger court de page en page, sentant le romarin et le duvet de pissenlit, la sueur et l’eau fraîche. Les parois du silence ont la minceur de la pluie. J’habite la maison de la terre, pareille à la matrice ou pareille à la tombe. J’enterre mes oreilles dans le vacarme de la vie pour qu’il pousse des mots. Je recueille du crayon les cailloux mal poussés, le cristal en jachère, les longues chaises de sable, les pantalons de pierre habillant les dolmens, les jambes d’araignée imitant la dentelle. Je butine la vie comme une abeille blonde. Je ne veux pas des routes qui savent où elles vont. Je préfère les sentiers et leurs sabots de bois, leur odeur de résine et leur tapis d’aiguilles. Il fut un temps où les crevettes appartenaient à la mer, les écrevisses à l’eau, la peau douce aux galets, le pollen aux abeilles. Il fut un temps où l’on riait pour rien, un arbre échevelé, une chemise mouillée, un air d’ocarina. Tout se vend maintenant, même l’odeur des fleurs.

        

De la bouche entrouverte à la passion des mots, on trouve de tout dans le langage, des arcs-en-ciel en kit aux nuages de lait, des œufs de coq aux balais de sorcière qui volent pour de vrai, des cris d’agneau dans les pelotes de laine, un champ de roses entre les ruines, le Hollandais volant renipant son solex, le lagopède, le faucon, des éclaircies dans le fracas du monde, des accalmies dans le chant des sirènes, des sparadraps verbaux dans une trousse d’auteur, des parenthèses enceintes qu’on ouvre à la naissance, des crayons, des guitares, des colombes s’envolant des clochers, des plantes volubiles et des acteurs muets qui parlent avec les mains, des cerisiers en neige et des tomates s’enfuyant de la serre, des regards d’occultistes dans des yeux d’oculistes, Spinoza polissant des lentilles avec sa pensée, des pains de sens au banquet de Platon, des phrases, main dans la main, avec la douleur. On peut même trouver la vérité à la bouche des hommes, la justice, la paix. On peut trouver la force de faire un autre pas. Sous l’enveloppe rouge de la pomme, il ne faut pas laisser brunir la chair blanche du goût. La pluie console le regard inquiet de la fleur. La mort est le lieu de chacun. La vie en est la route. À chacun d’y marcher sans écraser les autres.

        

Les dieux morts ont laissé une ombre de lumière. Les dieux restés vivants sont armés jusqu’aux dents. Les goupillons tirent des balles et les tapis de prière cachent de la dynamite. Si l’on doit se mettre dans la peau d’un autre, il faut que ce dernier apprenne notre langue. Derrière chaque beauté, il y a une pourriture, une guérison derrière chaque blessure. Comment dire ce qui est ? Comment le dire sans le savoir ? Les images qu’on ouvre font un peu de lumière. Je cherche encore la relation entre l’homme et le monde, le dehors et le dedans. Les mots sont une autre forme de regard, une réplique de l’imaginaire. Il faut choisir son lieu. Le corps correspond à tout ce qui l’entoure. Il est difficile de respirer dans la poussière d’amiante, difficile de marcher pieds nus sur une autoroute, difficile de se toucher derrière la vitre d’un écran, difficile de naître sur un champ de bataille. Mon âme de pèlerin grignote les biscuits de la route. Les jeux de langue laissent paitre mes yeux dans le champ des images. La vie a deux visages, l’un que l’on voit de l’extérieur, l’autre enfermé à l’intérieur. C’est la lumière qui permet le regard. L’ombre en accentue le besoin. Je suis du même destin biologique que les pierres, les animaux, les plantes, les plissements de terrain, les orages, les fossiles. Tournant les pages de la terre, j’en goûte la fertilité. Tous les sens appréhendent un désordre logique. Il faut y ajouter la compassion bouddhique, un certain mysticisme, un peu de poésie. Il faut mettre en contact le cosmique et l’intime, l’unique et le pluriel, l’écriture et la vie.

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Publié dans Prose

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