La mort des nuages

Publié le par la freniere

I

l y a toujours quelqu’un entre moi et le monde. Des mots sont déjà là, des phrases tout armées, des virgules ou des poings. Je frappe sur la vitre trois coups légers des yeux et déjà le soleil se remet à bouger. Les déserts refusent d’abandonner leur sable. La mort des nuages n’a plus de larmes à verser. Je m’accroche au bruit des murs qui s’effondrent. J’avance sur la terre. Cette terre est couchée sur une page. Cette page est ouverte sur la table du monde. Sans visa sinon l’encre des mots, sans papier sinon celui des livres, je marche entre le juste, le pauvre, le rebelle. Depuis deux jours, je n’arrive pas à écrire. Je manque de liberté. Je suis trop loin derrière la vie, coincé dans le rétroviseur du réel. Je dois des mots à l’épicier, au concierge, à la banque. La création ne saurait être une nourriture matérielle. Le corps métaphorique s’étiole sans le pain des images, les vitamines du cœur. Les désirs oubliés sous la neige ont fait pousser de l’herbe. Je plonge dans le secret des arbres. Des chemins gesticulent sous mes pas. Je ne sais lequel prendre, sur quelle vague m’affaler, quelle colline manger des yeux. Je n’ai que l’envergure d’un moineau, l’empennage de l’encre. Un enfant pleure quelque part. Une femme attend. Que dire devant la solitude ? Le jour chavire au bout d’une phrase.

         La fonte des neiges déterre l’horizon, rapproche le soleil, change la voix des bêtes. Le thermomètre du cœur éclate en roses rouges. J’accueille sur la page un cimetière en fleurs. Le soleil aujourd’hui fait renaître les âmes. Des chenilles font leur nid dans la bouche d’un arbre. Je vois déjà voler les papillons des mots. S’il y a un Dieu à la cime des arbres, dans le vol des oiseaux, dans l’éclat du soleil, je laisse prier la terre à genoux sur elle-même. Les plantes ne perdent pas leurs eaux mais les offrent en parfums. Entre les tombes, des frôlements s’agitent, des apparences de vent, une eau effleurant les cailloux, des caresses rapides, des ombres si limpides qu’on les remarque à peine. Ce n’est jamais le vide dans le cœur des femmes, ni dans celui des hommes qui se laissent aimer. Ce n’est jamais la mort qui l’emporte sur l’âme. J’ai posé sur la table un silence de 20 grammes, un début de poème, une phrase bredouille. L’oreille incroyable du lac absorbe chaque son.

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Publié dans Prose

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