Le contenu de l'âge

Publié le par la freniere

L

e contenu de l’âge, ce ne sont pas les rides mais les traces de pas. Elles sont là en nous sur un chemin de chair. Les mains du temps ont façonné mon âme. De longs dormeurs attendent sur des lits trop étroits. Des mains cherchent leurs gestes. Il y a des gens qui montent l’escalier mais descendent par en dedans. Ils ne savent où aller ni revenir ni rien. Ils ne savent qui être. Ils cherchent la sortie ou le meilleur endroit pour éviter le pire. J’avance à pleine voix dans la dérive des vocables. Le monde n’est pas assez grand. Il ne faut surtout pas le retenir avec des murs. L’ombre du monde s’étale devant moi. J’y cherche la lumière. La mauvaise herbe pousse comme un comptable dans un jardin de clowns, une valise coincée dans les portes tournantes. Par le devers du temps, j’ai repris mon courage à deux mains, le printemps par la veste, le ciel bleu par le vol des outardes et le col des nuages. Il y a des fleurs dans ma tête mais pas de temps pour les cueillir. Il y a des heures perdues en route sur le chemin des écoliers. J’ai mis trop d’œufs dans le même panier, le panier percé, trop de mots dans une phrase. Le cœur bat tout croche dans la poitrine du monde.

         Les bureaux d’affaires sont pleins d’assassins qui s’ignorent. Le monde s’endure à peine mais la petite vie plate continue de durer. Elle a même des rallonges pour les estropiés du cœur. Où donc faut-il aller pour prendre une bouffée d’être, une goulée de vie, un gramme de tendresse ? On nage dans le couci-couça. Je vis dans le désordre. Je n’accumule rien. Je laisse faire les choses. Je marche pour écrire. Le mouvement de l’air accentue la pensée. C’est dans mon dos que complotent les mots pour devenir vrais, les images plus belles. Les épaules semblent attendre les fils d’un marionnettiste ou les ailes d’un ange. Je vis toujours en manque sans savoir de quoi. Je dois improviser. Je ne sais pas ce que j’ai, encore moins ce qui manque. Je ne vis pas dans l’avarice des choses. La première phrase ne finit jamais. J’en suis toujours à la première fois. L’enfance est là sous la peau, toujours prête à affleurer.

         Il faut être vraiment désespéré pour prévoir et planifier. Je voudrais tellement croire aux anges et aux vivants. Le sens glisse sur les points de suspension. Un envol d’oiseaux fait remuer la page. Je m’accroche à leurs plumes avec des mots fantômes prenant chair soudain. L’œuf du rêve éclot dans le nid du réel. La langue d’un ruisseau excite l’esprit. Ses sources s’alimentent au monde végétal. Le bois des questions brûle dans l’âtre des réponses. Malgré les miettes d’espoir, le pain saigne à ma bouche par la blessure des mots. Les phrases s’ennuient de certains mots. Elles continuent mais sur l’élan. Ils sont partis on ne sait où, chercher du sens, mordre la vie, perdre du sang, perdre du poids, les mots doux, les mots d’enfant, les mots d’amour et d’amitié. Les phrases les attendent avec le cœur ouvert. Ni muet ni ténor, j’ai une clef des champs sur la portée de la langue, les épaules qui swinguent, les oreilles qui dansent, les yeux qui jasent, les mains qui jazzent, les vertèbres qui chantent en relevant l’échine. L’amour est une réponse formidable à la mort. Le silence est une peau qui protège du bruit. Lorsque je fais le paon avec ma queue d’encre sur la page, il m’arrive d’essuyer la poussière. J’écris pour faire le mur dans ma tête, faire entendre le murmure du sang. On ne monte pas très haut en empilant le malheur. Mieux vaut creuser dans les parcelles du bonheur. Nous sommes faits d’argile et d’esprit. Je trempe mon crayon entre la chair et l’encre. Peu importe les mots, j’ose les dire. Ce que je ne vois pas, je le regarde avec mes mains. Ce que je ne crois pas, je l’invente à mesure. Ce que je ne dis pas, je le parle en marchant. Dans le casse-tête du temps, les pièces ne sont jamais synchrones. Il faut attendre la mort pour regarder l’ensemble.

Publicité

Publié dans Prose

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article