Le cul de la tête
On reconnaît le cul de la tête, mais on ne sait plus faire l’amour. On a tous un portable, mais on ne sait plus parler. On se noie dans le bruit sans apprendre à nager. Pour ceux qui meurent de trop manger, d’autres survivent à peine avec les restes qui ne sont que les leurs. Il y a trop d’enfants qui ne connaissent du monde que la bêtise humaine. Quand la journée est fade, les mots se passent le sel. Les anges passent le seuil. En proie à l’hommerie, je cherche l’humain dans l’homme, le meilleur dans l’humanité. Quand je m’éveille à côté de mon corps, arc-bouté comme un insecte, j’y entre par les mots. Le temps des hors-bords achève. Les derniers canards grattent le dos égratigné du lac. Bientôt, sous sa paupière de glace, il tournera ses yeux vers le fond. La terre dormira sous sa doudoune blanche. Les fleurs seront de givre. Les carottes sont cuites. Les poireaux du jardin ne feront plus de soupe. Les patates ont germées avant d’être en purée. On a beau tout détruire, il reste quelque chose. Le mot rien est un mot. On peut même le nier, le renier, l’écrire.
Naître sur un drap blanc ne fait pas de l’homme un ange. Pourquoi l’idiot du village est-il le seul qui sourit et parle à tout le monde ? Il est comme un oiseau qui tient la note à travers le grillage, le barbeau qui découd la peau des moustiquaires. Chacun est à la fois le chasseur et la proie, porteur de présents ou voleur de butin. Le malheur a des crampons qui le rattachent à l’âme, le bonheur des ailes pour s’enfuir. J’ai une telle faim d’aimer, je mange la terre et les racines dans la beauté perdue. On nous promet des poules, on nous donne des coqs. Comment voulez-vous faire une omelette avec des miettes de pain, un morceau de faim, un os déjà rongé ? De quoi se protège-t-on dans un complet deux pièces, une auto de l’année, une robe à la mode ? Comment refaire un arbre à partir d’un cure-dent ou l’écorce d’un chêne à partir d’une écharde ? Est-ce la même eau qui coule de la source à l’égout ? La vie est un voyage. À peine dans les langes, on doit plier bagage. Je marche depuis des lustres sans arriver nulle part. Ce que mes yeux ont vu a déjà disparu.
Malappris de l’école, j’ai été tour à tour huissier des ronces, appariteur de voyelles, grand ami des bleuets, camarade des blés, marin d’eau douce sur l’océan des mots, chercheur de brocante, voyeur d’oiseaux, montreur d’ombres et redresseur de torts. Je croyais mourir jeune. Reposant sur une patte comme un héron de papier, je tire encore la langue à scier des barreaux, à défoncer des portes. Je perds la voix à force de gueuler. Nerfs à l’affût de la beauté, ce que je cherche est à venir. Je m’acoquine avec la neige. Je m’acoucoune avec la pierre. Je nargue l’eau de pluie sur les bords du ruisseau. Je voyage dans le miel, la sarriette, le pain. Je fais l’accolade aux vieux troncs pleins d’usnée. Je n’ai plus que les mots pour survivre au chaos et garder l’équilibre sur un sol en mouvance.