Le duplex

Publié le par la freniere

J’ai un étrange voisin. Heureusement qu’il vit seul. Il sort de ses gonds comme une porte en colère. Je l’ai vu s’acharner sur une table à grands coups de marteau, faire l’amputation des chaises, péter les boutons de chemises croyant qu’elles ont l’acné. Ses couteaux s’entretuent quand les cuillères se tordent de rire. Des minous de poussière se lèchent dans les coins en s’étirant la queue. Ses bols de riz parlent Chinois et la faïence fait la snob. Ses tasses de thé ont le petit doigt dans le nez. Ses bocks à bière font de la haute pression. J’ai peur de ce voisin. Quand il dort, il ronfle dans mes rêves. Mon corps est un duplex. Je m’endors en haut et je m’éveille en bas. Je ne sais pas qui suivre quand je sors au matin, mon côté sucré ou mon côté salé. Quelqu’un boit dans ma tasse et pourtant je vis seul. J’ai la main droite à gauche et les yeux dans la poche. Je pédale en tandem en alternant les sièges. Je tourne en rond, évidemment. Je commence à deviner. La mort habite ma vie et se cogne aux chambranles. J’ai beau mettre les verrous, fermer les portes à double-tour, assis dans mon fauteuil, je me vois passer en sifflant dans la rue. Les miroirs sont aveugles quand ils ne voient que moi. En apparence, mon visage me ressemble, mais si c’était un masque.

 

Depuis ce matin, j’ai une main en chicane avec l’autre, un doigt qui raccourcit, un autre qui allonge. J’entends mal d’une oreille et du Bach dans l’autre. Mon lit craque et se casse les pattes. L’armoire baille en je ne sais quelle langue. Les chaises que je rentre, je les retrouve dehors, toujours un peu plus loin et des bourgeons aux bras. J’habite une étrange maison. Un étranger m’habite. Il s’habille à ma place. Quand je dis oui, il prend le contre-pied. Il prend le corps entier, des orteils aux oreilles. Quand il me quitte, je sais qu’il m’attend dans un coin du néant. Il me garde un fauteuil sur le bord de l’abîme. Tous les mots que j’écris ont la tête à l’envers, comme une tache sur un cahier d’école. La luette en colère, je parle charabia. N’en cherchez pas le sens, ma langue est un ruban de Moebius. Je divague sur un bateau de papier, sur un tapis volant, sur un manche à balai.

 

J’habite une étrange maison, un corps en duplex. J’ai beau laissé des miettes, la table meurt de faim. Les vitres me regardent d’un mauvais œil. Les meubles bougent mais s’immobilisent en me voyant. Je me cache pour les entendre rire. Les fleurs fanées revivent quand je pars. Sous mes habits d’emprunt, les jours se dissolvent. Je n’arrive plus à boutonner mes yeux. Je tiens ma mort dans une main avec des doigts de larmes. Un écureuil ronge mes paupières en amande. L’une de mes jambes tourne à gauche, l’autre à droite. J’avance écartelé entre l’existence et le néant. J’ai les gestes incertains d’un papillon qui vole. Le ciel tombe faute d’un clou et ses nuages m’étouffent. Je ne sais pas fendre l’air comme un soc d’oies blanches. J’étouffe dans mon sac.

 

On m’a volé mon âme. J’ai les veines qui fuient. La boussole du cœur les cherche dans un autre. J’ai peur d’entrer chez moi, dans mon corps en duplex, mon corps en stéréo. Je hurle comme un fou dans les basses fréquences. Je découvre en moi tant de regards étranges, tant de mains étrangères. Je n’habite plus nulle part. J’ai un pied dans la tombe sans une seule goutte d’espoir. À l’heure des couches à vieux, je ne serai plus là. Je ne veux pas finir en cage, attendant mes pilules et mes repas sans dents. Je veux rester debout quitte à mordre la pierre. Entre l’auto-lamentation et l’éloquence de meeting, je cherche un cœur où m’accrocher, une parole de pluie, de soleil et de vie.

 

Il n’est pas facile de trouver mon adresse quand je quitte mon corps. Quand je reviens, j’aperçois un peigne au bord du lavabo et je n’ai pas de peigne, une paire de lunettes sur un livre continuant sa lecture, un stylo, du papier qui ne sont pas les miens. Toute la rue passe la porte avec moi. Le ciel cogne aux vitres et je me cogne au vide. Ça grouille d’imprévu à l’étage de ma tête. Il me faut sans cesse une petite musique et tirer quelques notes d’une seule goutte de pluie.  J’ai sous la peau des mains une guitare d’os. Le pire, c’est quand je perds ma colonne vertébrale. J’avance tout mou comme un bonhomme de ouate. Je dois faire de ma voix une colonne verbale pour qu’elle soutienne le corps des mots.

 

La ville est une femme avare pour qui aime l’air pur. Quand je m’y perds, une phrase me sert de canne, les vers d’un poème, un aphorisme en bois debout, une métaphore en peau de vie. Je fonds dans l’immanence et je manque à l’appel. Je coule dans le monde par tous les trous de larmes. J’écris la nuit et je ferme la porte avec une page blanche. Je sucre mon café d’une goutte de silence, d’un nuage de jour. Je me perds et me trouve dans le grand vide véhément. Je porte autour du cou un collier de visages. Les bras de l’horizon ont des bracelets d’oiseaux. Tout s’écrit, en braille et en chansons, en bois et en résine, en chair et en os. Dans les artères du texte, le temps se mêle au sang des choses.

 

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Publié dans Prose

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