Le passage
Pour naître nous passons par le temps qui est une déchirure de l’espace. L’’enfant se constitue en homme pour attendre la mort. La graine se continue en fleur pour atteindre l’abeille. Je me voudrais pollen dans la flore verbale, sève dans la croissance de l’arbre. Je ne veux pas des genoux pliés pour un salaire, de l’échine courbée sous le poids des dollars, de l’orgueil des riches dilapidant la terre. Je me voudrais soleil irisant les gouttes d’eau, fraîcheur dans la pluie irriguant le désert, éclair dans l’orage, couleurs de l’arc-en-ciel dans les ombres d’images, tendresse dans l’étreinte, amour dans la vie. Je préfère la passion à la norme sociale. Lorsque j’écris, je suis comme la proie déjouant le chasseur, la forme complétée par le regard du peintre. L’argent est une mauvaise idée. Elle engendre la notion de profit. La gloire est une mauvaise pensée. Elle écrase les autres. Nous sommes esclaves des idées bien plus que de la mort. Je cherche dans les mots les scènes qui nous manquent, celle de notre conception et le passage vers la mort. Je cherche le partage qui seul grandit l’homme.
La vie est incomplète. Il manque du rêve au réel, des fleurs dans le désert, un baobab entre les épinettes, une cervelle aux soldats, de compassion chez les spéculateurs. Il n’ya pas de sentiment dans les affaires ni de cœur à l’ouvrage. Écrire, c’est accoucher par bribes, une jambe au matin, un bras, une épaule, une tête au coucher, une main cherchant ses doigts. En vieillissant, la pensée s’étrécit dans la norme. Le corps se limite à l’ossature des idées, perdant la chair du rêve. Il ne faut pas obéir aux diktats. Chacun possède vingt-six lettres pour rester éveillé. Il ne faut pas en faire des phrases creuses, des slogans, des articles de loi. Lorsque je vois les gens téléphoner au milieu du trottoir, j’ai l’impression que les portables leur font des oreilles d’âne. Le vrai bonheur de vivre est plus près d’une fraise que d’une télécommande. Quand je change de pays, j’entends d’abord l’accent des oiseaux, la langue vernaculaire de la flore. Les teintes de la pierre se mêlent à la couleur de la peau.
J’avance avec des pas d’encre sur les poils du tapis, laissant des rognures de mots, des bouts de syllabes, de la poussière de sens, une ribambelle de voyelles. Je marche où il n’y a rien pour y créer du peu, où il y a du pire pour un faire du mieux. Le bocal du ciel qui est tombé sur terre, j’en ramasse les tessons. Je le recolle vaille que vaille d’un fil de salive. Pour que Dieu reste propre, il n’aurait pas fallu d’apôtres ni d’églises.