Le train de vie

Publié le par la freniere


Y-a-t-il une place quelque part pour la simple bonté ? Les lendemains qui chantent ne croient plus à demain. Conduit par un banquier, sans mécano sans gare, que celle du profit, le train de vie déraille. L’homme serait moins grand sans alphabet sans voix sans violon sans rêve. Je ne voudrais qu’aimer, mais il m’arrive d’haïr, ceux qui brisent les cœurs et les rires d’enfant, ceux qui mordent les chiens, ceux qui font de la terre une usine à dollars, ceux qui prient Dieu avec un chapelet de balles. Je ne veux plus d’un chant sans lèvres, d’un verbe aimer sans répondant, d’une plomberie du cœur où stagne l’eau courante. J’écris avec la neige, la hache, la folie. Je lègue à mes enfants mon seul bien, les mots, le pain de la parole aux lèvres de farine, le vin de la révolte et mes larmes secrètes, un peu de terre natale, le souvenir d’un loup et le temps des cerises, un quignon d’espérance entre les mains des pauvres. On s’endort bébé, on s’éveille vieillard, mais l’âme qui résiste ne prend pas une ride. J’annonce la couleur, la lumière, le feu, la graine qui persiste sous l’argile amoureuse. Enfoui parmi les feuilles, j’acclame les racines.


Je me fais une armure avec des mots fragiles. Je vis au-delà des idées, des labiales, des signes, entre la terre et les nuages. Mes pas se perdent entre les phares et les cadavres, entre l’horreur et la beauté. Familier des blessures, je persiste à écrire par-delà les mirages. Il faut parfois crier dans ce monde menacé de bêtise, retrouver la lumière sous l’héritage des ténèbres. Je lis Rimbaud entre deux portes. J’apprends le nom des fleurs, des oiseaux, des poètes. Mes cris d’enfant s’attaquent aux gonds, aux cadenas, aux barrières. Je tranche l’invisible à l’opinel des larmes, au couteau d’une phrase, d’un Bic d’infortune. Même si les visages valent mille mots, la monnaie de mes lèvres paie à peine mes dettes. Je ne demande pourtant qu’un petit grain de feu, un flocon de bonté dans la neige factice. Des lampes de poussière tamisent l’espérance. Elle est si frêle l’étoffe des métaphores pour affronter le froid, si fragile le fil de la parole pour en faire une corde, si pâle la lueur des phares pour éclairer la route. J’ai perdu la raison quelque part en chemin.


Je ne veux plus laver les pieds sales du temps mais les bras de la mer, les draps de la misère, la chemise du rêve, la peau du cœur salie par les doigts d’un banquier. Chaque jour je me lève un crayon à la main, le sang des autres dans la tête, la main d’un inconnu au milieu de mes gestes. Chaque mot me déleste d’un poids. Je me retrouve dans les images, parmi les métaphores et les figures de style. Je fais de la lumière avec un petit tas de cendres. Je cueille le petit, le minuscule, le proche. Je convoque les lutins à chaque tour de piste. Je lance de l’avoine au vieux cheval du rêve. Je provoque à l’amour comme Léo Ferré. Je danse avec les loups dans la forêt des mots.

 


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Publié dans Prose

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I
<br /> Je mesure toujours mes mots en l'écrivant pourtant je ne vois pas comment dire mieux l'admiration que j'ai pour ce que tu écris : ton écriture tient du génie Jml, je<br /> veux dire par là qu'elle est "reliée" à une inspiration et expression de haut vol ; peu d'écrivains ont ce fil conducteur ! Ton texte me sidère !<br /> <br /> <br />