Le visage des pierres
La neige quand elle tombe ne dessine que la neige. Seules les pentes bleues des monts signalent leur présence, le dos des épinettes qui se dressent plus haut. Une laine pesante recouvre tout le reste. J’y signe d’un traîneau une phrase naïve. Le visage des pierres se cache pour pleurer. La neige quand elle cesse n’efface que la neige. Il n’y a plus de chemin. On avance à tâtons. Nous regardons le monde avec les yeux du dedans, la chaleur des mains, l’entêtement du cœur. Sans le cri des cigales la terre se renfrogne. Le vent s’accroche aux branches et souffle sur le givre. Dans le jardin blanchi l’épouvantail tousse quand sa paille frissonne.
Avec des mots vêtus de peau, je compte l’infini sur mes doigts tachés d’encre. Je vois la mer entre deux phrases, l’horizon sur la table. Toute une forêt se dresse sur une simple page. J’ai tant mis dans les mots que même le papier souffre d’une rage de dent, mon cahier d’un œdème, ma parole d’un tic. Je n’étais qu’un fœtus imbibé d’alcool mais je deviens fétu, futaille, funambule. Je n’étais qu’un pic bois égaré dans la ville mais je deviens un arbre. Le rêve quelque fois nous indique la route. Je ne voudrais qu’aimer mais l’homme si souvent met le cœur en déroute. Quand on lapide la vie avec des sous noirs, la femme avec des sourates, même les brins d’herbe pleurent.
La dernière pomme tombée, les oiseaux quittent l’arbre. Ils partent en tribus retrouver la chaleur. Le ciel devient muet comme une chaise vide. L’infini fait parfois des clins d’œil, l’éclosion d’une fleur, le vol d’une buse, le rire bleu d’un ruisseau. À mesure que l’on grimpe sur l’échelle du cœur, les barreaux disparaissent. On doit monter plus haut, toujours, sans savoir où l’on va, s’accrocher à l’espoir, s’accouder au pollen, s’adosser sur l’orage, boucher les trous de mémoire avec un doigt d’enfant ou la rustine du rêve. Sur le corps de la terre, l’eau vive de ce monde se méfie des humains. Le creux de l’origine se retrouve partout, une goutte de miel, la salive des fleurs, un nid de glaise noire, le ventre d’un insecte. L’image est une offrande dans le vase des yeux. Celui qui sait donner est celui qui reçoit. Les âmes se confondent dans une même attente, prenant toutes les formes qui manquent à l’espace.
Le regard du soleil inspecte chaque feuille, chaque trou d’ombre, chaque reflet du monde, le lierre qui insiste à grimper sur la pierre. Les mots m’appellent derrière le vent, dans les sombres forêts, les ombrelles des fleurs, les courbes de la neige. Je suis toujours en marche. Comme on naît, comme on meurt, une source renait. Là où le ciel est prisonnier, un nuage s’évade. Un arbre pousse de l’intérieur comme le rêve dans la nuit. J’écoute la musique des arbres dans la forêt de l’air, la substance des feuilles, le secret des racines. Une seule caresse sur le visage de la terre en efface les rides et le vent cicatrise les blessures du roc. L’eau du matin nettoie la poussière du jour. De corolle à corolle ou d’un flocon à l’autre, la vie se passe le mot. La pluie du bout des doigts réveille les semences.
Cette étoile qui brille, un autre homme l’a vue il y a des milliers d’années, un autre l’a nommée, un enfant la dessine. Nous appelons anges les silences qui traversent les murs. L’extase des galaxies se pose sur un fétu de paille, un brin d’herbe assoiffé, la touffe bleue des chardons, la ligne des collines et sa portée d’oiseaux. Le fa des ailes chantent avec les élytres. L’odeur du soleil émiette ses pétales. La chair du ciel s’unit à la peau de la terre. Le ruisseau nage dans son eau, la musculature des vagues, l’épine dorsale des rives, les fissures du roc. Les oiseaux volent dans leurs ailes. Les herbes et les rochers murmurent : «Nous sommes là. Nous sommes là.» La vie est pleine de sens que l’on ne peut traduire. Une phrase infinie cherche à se faire entendre mais les mots sont trop courts. On admire en silence. Le regard devient le pays qu’il dessine.