Les fruits qui tombent

Publié le par la freniere

 


J’ai les pieds trop courts pour la route, les mains trop petites pour la vie, les mots trop pesants pour voler. J’ai les ailes d’un ange qui n’aurait pas appris à regarder le ciel. Enfant, on exige les grappes les plus hautes. En vieillissant, on se contente de ramasser les fruits qui tombent. Pour un rien de beauté, je m’accroche à la vie. Tout un monde rôde entre les mots. Dans la maison des signes, des milliards d’inconnues se perdent en équations. Pleine de phrases latentes, mon âme loge dans les mots. Je prends demeure dans le trou de la page. J’oppose aux engins de guerre la menace d’un oiseau, le vol d’un cerf-volant, la trajectoire d’un sourire. Il faudrait un chien de garde dans chaque poitrine pour protéger le cœur.

        

Parler de la moindre des choses, c’est déjà parler de tout. Il faut d’abord une goutte pour connaître la pluie. Regarder ne suffit pas, il faut voir. D’une écriture vide, il faut faire des mots. Je parle quand je dors en je ne sais quelle langue. Les phrases s’entrechoquent. Le matin les traduit dans la forme des choses. J’ai froid, j’ai chaud sous mon habit de vie. Mes dents claquent. Mes os craquent. Quelqu’un marche dans mes pas. Je m’habille comme je peux, avec des souliers pour aller dans les mots, des pantalons pour en sortir, un havresac pour l’amour, des phrases aux bras gauchis, un chapeau pour combattre la haine. Dans chaque mot, je cherche un route vers le juste, un sentier vers l’exact, un dos vaste comme le monde.

        

Les mots désignant trop précisément ceci ou cela ne désignent plus rien. Ils sont comme ces papillons qu’on épingle dans la prose. Toutes les institutions m’ennuient. Avec le temps, le trousseau de clés grossit, mais elles ouvrent moins de portes. Dans les murs des prisons, chaque pierre est une erreur, chaque fenêtre un espoir. Qu’en est-il dans la prison du corps d’une âme qui se cherche ? Ce n’est pas la vie qui met les hommes en file. Ce n’est pas elle non plus qui demande à payer. Mais il arrive que les choses prennent le pas sur le sang, qu’on abatte un oiseau pour en faire un chapeau, qu’on prenne pour un Dieu une baudruche en papier, que le seul rêve admis soit celui de l’argent. La douleur d’un seul résume toutes les autres. Il n’en est pas de même du bonheur. Face à la comédie humaine, je ne ris jamais au bon endroit. Pour faire partie de la foule, on dépose au vestiaire la moindre volonté. Le grégaire et la mode sont une forme de cancer. Il y a quelques années tous les enfants voulaient porter des broches dentaires ou des lunettes sans en avoir besoin. S’il advenait que les unijambistes soient à la mode, la plupart des gens se ferait couper une jambe.

        

Chez les marchands ou les banquiers, la peau des mains est en papier monnaie. Dans ce monde voué à l’efficacité, cet univers éduqué au profit, cette humanité en marche vers le pire, ce concours absurde où l’on rêve de médailles, où l’homme devient lui-même sa propre marchandise et se moule aux objets, j’apparais sûrement comme un clown graphomane. Trop pauvre pour renoncer à tout, je vis de petits riens. Le jour où je cesserai d’écrire, je serai vaincu. Le côté noir du monde l’emportera sur la lumière. Si tous les livres disparaissent, on fera des balles avec le plomb fondu des imprimeries. Ce que l’on veut cacher transparaît dans les mots. Un trop plein de sens amène à l’insensé comme une baignoire qui déborde. Les pages sont des éponges grandissantes, comme les mains qui saisissent les choses, les routes qui accueillent les pas, les yeux qui touchent l’horizon. Je ne suis pas encore au bout de ma route mais j’aperçois déjà l’autre versant. Je marche plus voûté qu’avant. Chaque matin, j’ouvre un livre comme un âne atteignant sa mangeoire. Quand mon doigt glisse entre les lignes, le mille fois vu, mille fois lu, prend des allures d’éternité. Le plus banal se dilate en images. Un vieil orme s’abandonne aux oiseaux. Un vieil homme regarde son enfance qui roule son ballon. Au milieu de la nuit, il me reste encore une part d’étincelles. Si j’ai perdu le chemin par où je suis venu, qu’importe, si j’avance.

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Publié dans Prose

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