Les muscles du temps
Lorsque la terre a besoin d’eau, on ne lui offre que des larmes. Des semblants d’humains vont et viennent. Même si la réalité n’a pas besoin de moi, je laisse quelques mots là où la beauté s’abîme. J’enfouis mes secrets dans la vase des heures. J’adhère à la rosée des ronces, à l’herbe de l’enfance, aux pierres de la route, aux chuchotis d’insectes, aux pitpit des oiseaux, au sifflement des ailes, à l’humus des feuilles, à tout ce qui est air, à tout ce qui est eau. Je mêle mes voyelles au jaune du citron, mes consonnes à la menthe, mes carnets de poussière au balai de sorcière, mes cursives à la nuit. Je voudrais m’étendre parmi les aromates pour oublier l’hiver. En ces temps où l’efficacité est la norme, j’aime à perdre mon temps. Parmi tant de gaspillage et d’achat à tout prix, la pauvreté est une position éthique. Je ne peux plus supporter les mots guerre, économie, rendement. Ils habillent de lois l’hypocrisie des hommes. J’habite la lenteur. J’effleure de mon Bic le bruissement du silence. Je reste seul avec les mots.
Je marche dans le bois à petits pas de gnome. Un arbre, un peu d’air, un arbre, un peu d’air, une fenêtre d’oiseaux, un peu de vent, de pluie, ma part d’espace et d’infini. Dans la maison des bêtes, le ciel respire par les poumons des feuilles. Des écureuils courent dans sa cage thoracique. La sève grimpe l’escalier, des racines jusqu’à la chlorophylle. De la cave d’humus à la lucarne en fleurs, le jardin monte à petits pois. Je respire par la page. Les pleins se remplissent d’encre, les déliés de mots. Les idées courent entre les lignes. Les italiques tâtonnent d’une image à l’autre. Les verbes font saillir tous les muscles du temps. Fuyant les modes, j’écris dans une langue surannée où le plomb des mots s’oppose au verre des écrans, le Garamond de l’encre au fluo des affiches. Je ne puis écrire autrement qu’à la main. Je dois sentir l’ankylose des doigts, le bruit sur le papier, le froissement des voyelles, le vide qui m’aspire tout au bout de la phrase. Qu’il en reste ou non quelque chose, je ne peux m’empêcher de former des cursives comme un enfant dessine.
J’ai l’impression d’écrire quand je marche, d’aller vers cette éternité que l’on refuse aux enfants. J’essaie de m’adapter aux sentiments du bois, à la sémantique des fougères, à la morale des tamias, mais je reste bien loin de la parole parcimonieuse des pierres. À l’abri du peu, j’arrache de mon cou la laisse des mirages. J’affute mes outils, des crayons, du papier, des lettres vagabondes aux mille pattes de mouche, un dictionnaire des plantes, un atlas du cœur, quelques grammes de silence. Je suis encore vivant. Les arbres me saluent d’un haussement de branches. J’échappe quelque fois des scories de bon sens, des bribes de raison, des neurones affolés devant les trous de mémoire. La large main du temps les ramassent dans l’ombre. La conscience penchée sur un bout de papier, je déguste le monde sur le bout de la langue, le mot fraise, le moka, le cerfeuil, la menthe. En même temps que je trace ses mots, je sens mon regard qui s’allonge, mon âme qui grandit, une expansion de l’espace intérieur. Mon squelette s’habille d’une toute autre peau. Refusant la pesanteur des idéologies, je redresse une phrase comme un rosaire de vertèbres dont je me fais l’échine. J’aurai passé ma vie à perdre mon temps, muser, m’amuser, musarder. La mascarade sociale a effacé la vie. Le merveilleux s’est réfugié dans le banal, le suspens du temps, les nuages immobiles.