Méfiez-vous
Il faut se méfier
des beaux parleurs et des muets du sérail
Il faut se méfier
des aras des perruches et des cacatoès
Il faut se méfier
des faux amis et des vrais enfants de salauds
Il faut se méfier
des sots et des sauteries
des soirs sous la ramée
et du petit vin blanc de 14 18
Il faut se méfier
des mots qui nous trahissent
et des discours de Narcisse
Il ne faut pas se fier
au financier au savetier au grand argentier
et au chocolatier de Bruges ou d’Amsterdam
Il faut se méfier
des fiancés de l’an 40
et du zouave du pont de l’Alma
Il faut se méfier
de la vie qui sourit
et de la souris verte
Il faut se méfier
des militants des militaires
et des amants des vieilles vieilleries
Il faut se méfier
du temps qu’il fait
et du temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
Il faut se méfier
du soupir de la veuve
et du quart de soupir de l’orphéon
Il faut se méfier
des sourires sournois
et des puits de science
Il faut se méfier
du trop de confiance et des tautologies
dis Toto où t’as mis ton Papa
Il faut se méfier
des chiens qui aboient à la lune
et des merles siffleurs – surtout au temps des cerises -
Il faut se méfier
des phases de Vénus
et du chant des Sirènes
Il faut se méfier
des naines blanches des galaxies à grumeaux
et de la géante de Baudelaire
Il faut se méfier
des prières à la Vierge
et des putains de la République
Il faut se méfier
des cigares toscans
plus tordus que Lacan
Il faut se méfier
Mais à qui se fier ?
Si ce n’est ni à Lacan ni aux Toscans ni à la Vierge ni à Baudelaire ni aux galaxies (à grumeaux) ni à Vénus aux chiens aux merles noirs ou blancs à la tautologie et aux chansons de Boby (Lapointe) ni à la soupe primitive des quantas et des quadras ni aux moralités des fables des comptines et de ces messieurs-vous-disent
Il faut se méfier
Mais à qui se confier
si ce n’est au papier et à cette liste de fadaises au ara aux figues de paroles à l’ombilic des limbes… ?
Se fier au regard
à l’écoute à l’intime attention
orientée vers l’art
le silence des harmonistes
Se fier
à la joie de ce je-ne-sais-quoi
qu’on ne peut satisfaire
fût-ce au paradis*
Se fier
à ce qui est là constant fidèle et naturel
espérant que le buisson noir des questions brûle
un jour une heure
assurément
Se fier
à Phénix l’oiseau fabuleux
qui renaît de ses cendres
et déploie tel Cormoran après l’ondée
les ailes de son chant éphémère éternel
Alors on se repose Pauvre homme des quatre horizons
et des cinq sens inapaisables
Alors on se repose de tous les dits et non-dits
de tous les écrits des maîtres et des disciples
Alors on se repose sur le mimosa unique
et le ballet des gabians
Alors on se repose en marchant sans pensers
d’hier et de demain
Alors on entend tout l’Univers
dans le moindre souffle d’air
et la vague qui roule sans fin
Alors on se repose des couleurs des senteurs
des cloches qui sonnent sans raison
et des voix proches ou disparues
L’Unique en nous S’est absenté
Pour cette minute D’éternité