On naît avec la peur
On naît avec la peur aux tripes.
On a peur des atomes, des trous noirs, des ouï-dire,
des dieux, des adieux.
On a peur des enfants par peur d’être vieux.
On ne donne plus la main par peur des microbes.
On n’ose pas sourire par peur d’être mal vus.
On a peur des patrons par peur d’être sans le sou.
On a peur des lutins, des étrangers, des autres.
On a peur des femmes par peur d’être des hommes.
On veut des roses sans épines, des hivers sans froid,
des étés sans nuages.
On a peur de n’avoir rien par peur d’avoir à être.
On a peur de se marier par peur d’être deux.
On a peur d’être nous par peur d’être uniques.
On a peur des paroles qui ne sont pas dictées.
On prend des autoroutes par peur des sentiers.
On prend tout pour du cash et des chapelets de balles
pour des moulins de prières.
On prend le mors aux dents pour une grippe à deux sous.
On a peur sans portable, sans passeport, sans papiers.
On a peur sans un rôle, une fonction, un boss.
On a peur d’un chat noir mais on tue pour du fric,
un drapeau, une médaille.
On a peur sans auto, sans télé, sans soccer.
On a peur d’être fous sans camisole de force.
On a peur sans prison, sans école, sans police.
On a peur sans cage d’être obligé de voler.
On a peur des voyous mais on se fait voyeurs.
On a peur des voleurs mais on joue à la Bourse,
on spécule, on entasse.
On a peur des rides, des cheveux blancs, de l’âge.
On a peur de sourire sans un clown de service, des larmes
sur le fard, des caresses qui décoiffent.
On a peur des loups mais on arme les hommes.
On a peur d’aimer mais on sème des mines, on lève des
armées, on fabrique des bombes.
On a peur des esclaves qui arrachent leurs chaînes.
Par peur d’être libres on élit des salauds.
On a peur de se toucher par peur des maladies.
On ne touche plus du bois par peur des échardes.
On ne touche plus le piano qu’avec des gants blancs.
On ne touche plus rien que le papier monnaie.
On a peur d’être sales mais on blanchit l’argent.
On a peur des totems, des tamtams, des tabous.
On a peur du sublime, du sacré, du silence.
On a peur de se parler par peur d’être nus.
On a peur des poètes par peur d’être émus.
À vivre dans la peur on oublie son voisin.
On porte son cercueil à défaut d’espérance.
On n’ose plus s’aimer par peur du sida.
On a même peur de vivre par peur de mourir.
La peur des orages était beaucoup plus sage.