Philippe Delaveau
Philippe Delaveau (né en 1950 à Paris), après une enfance à Paris, en Touraine et en Angleterre, a vécu six années à Londres, pendant les années 80, avec sa femme et ses enfants. Ce séjour lui a permis de découvrir sa voie – et sa voix : refusant les seuls jeux de langage, il a tenté de concilier la modernité et l’héritage d’une tradition vivante dans la quête d’une langue susceptible de dire l’éternel, réintégrant syntaxe et musicalité dans le poème.
Pour lui, le poète est un veilleur dans un univers en proie au désastre, à qui la poésie peut offrir les ressources de ses formes innombrables, qui relèvent d’un Logos fondant à son tour un langage à l’intérieur de la langue, et osant dire ainsi le sens qu’elle découvre dans la réalité existante.
Auteur d’une dizaine de recueils de poèmes, la plupart publiés par les éditions Gallimard, de traductions de l’anglais et de l’espagnol, de nombreux ouvrages réalisés avec ses amis peintres (Baltazar, Bertemès, Cortot, Greder, Hélénon, Laubiès, Pouperon…).
Bibliographie
Aux Éditions Gallimard
- Le veilleur amoureux réédition collection poésie 2009
- Son nom secret d'une musique, 2008
- Instants d'éternité faillible, 2004
- Infinis brefs avec leurs ombres, 2001
- Petites gloires ordinaires, 1999
- Histoire ecclésiastique du peuple anglais (de Bède le Vénérable), collection « L'aube des Peuples », traduit de l’anglais, préface, traduction et notes, 1995
- Labeur du temps, 1995
- Le Veilleur amoureux, 1993
- Eucharis, 1989
- Chez d’autres éditeurs
- La poésie française au tournant des années 80, José Corti 1988
- Ecrire la peinture, Éditions Universitaires 1991
- Les secrets endormis, Impressions du Mexique (en collaboration avec Bernard Pozier), Les Écrits des Forges, Ottawa, Canada 1993 (dessins de Philippe Delaveau et photographies de Bernard Pozier)
- Julius Baltazar, un abstrait à l'état sauvage, Michel Vokær, Bruxelles 1994
- Cent sous pour la reine Mab, La Différence, Paris 1999 (gravure originale d’Alechinsky) repris partiellement dans Orphée Studio, Poésie d'Aujourd'hui à voix haute - Présentation et choix d’André Velter, Poésie/ Gallimard, 1999
- Architecture du vide, Poèmes de Roberto Di Pasquale, traduction de l'espagnol (Argentine) Bernard Dumerchez, Paris 2000 (Couverture et gravure originale d’Antonio Seguí)
Autres recueils et livres d’artistes - Livre des dédicaces, peintures de Julius Baltazar, André Biren Paris 1994
- Voyageur d'hiver, peintures de Julius Baltazar, André Biren, Paris 1994
- La nuit, demain, peintures de Roger Bertemès, André Biren, Paris 1995
- Eaux fugitives, Nuits, gravures peintes de Julius Baltazar, Montréal, Alain Piroir, 1995
- Mains, Proses, peintures d’Isia Léviant, préface de Michael Gibson, étude historique de Michel Pastoureau, La Différence, 1997
- Un des noms du mystère, eaux-fortes de Maud Greder, André Biren, 1999
- Mémoire de l'eau, avec M. Butor, P. Bélanger, G-E Clancier, Guy Cloutier, Hélène Dorion, Guillevic, Luis Mizon, gravures de Julius Baltazar, Éd Aencrages, 1999
- Libation pour le siècle, gravures peintes de Julius Baltazar, «Les Bibliophiles de France» 2000
- Enchantements ténus, Recueil de poèmes avec des peintures originales de Roger Bertemès, Luxembourg, Éditions Phi 2000
- Les prodiges de l'arbre, gravures de Philippe Minard et de Julius Baltazar, Xylos, Paris 2001
- Dix-sept complices de Juliuis Baltazar, avec Paul Bélanger, Jacques Brault, Michel Butor, Georges-Emmanuel Clancier, Guy Cloutier, Denise Desautels, Guy Goffette, Thierry Laget, Luis Mizon, Pierre Oster, Yves Peyré, Lionel Ray, Roumanes, James Sacré, Bernard Vargaftig, Joshua Watsky, Dumerchez 2007
- Chaque bonheur n'a qu'une page, gravures d’André Laubiès, bilingue, traduction de Josh Watsky, Wequetequock Cove, New-Haven (États-Unis) 2002,
- New-York, peintures de Julius Baltazar, éd.Jean-Paul Martin, 2008
- Cargos à quai, peintures de Patrice Pouperon, éd.Jean-Paul Martin, 2008
- Il n'est temps d'aucune heure, gravures de Julius Baltazar, calligraphies de Jean Cortot, Éditions Matarasso 2008
Leur cri
Il y a ceux qui crient ceux qui appellent
sans remuer les lèvres terrassés et debout
marchant terrassés et debout sur le trottoir illimité des villes
ceux qui crient au secours ceux dont la bouche s'est creusée
d'un trou sans fond d'où sort le cri
le cri éraillé le cri avec des fils de bave entre les lèvres
ceux qui vivent dans le tombeau vivant du cri
le cri et qui entend le cri
Les rues vomissent les autos les bruits et les images
sans comprendre
surtout sans ce désir jamais de comprendre
les portes se referment sur la fraîcheur des appartements
autour du plat que l'on partage à table dans le mutisme
et sur l'écran les satisfaits gesticulent privés du son de leur parole
avant d'assouvir le torrent de sottises dans le bruit de paroles
parler désormais dans ce monde
c'est imposer plus de bruit sans entendre sans écouter
seul avec l'horreur de soi et l'horreur dans la nuit
Pourtant on berce au fond de soi un oiseau de silence
on berce au fond de soi un chant sans syllabes
une lumière comme une lampe sans flamme une langue sans mots
un regard qui désire d'autres regards
on sait son visage inaccompli sans la présence d'autres visages
on sait on sait cela que l'on oublie : on le découvre
est-ce l'espoir alors quand on se dresse dans le vent et la fougue
l'espoir quand on entend au fond de soi germer les mots d'une parole
parole vraie confuse petite lumière
quand la main trouve sa voie vers d'autres mains devant
quand les yeux construisent dans le silence une beauté de regards
Cerisiers
Arbres en fleurs dans le verger, tout est blanc sur les branches.
La plaine ici confectionne des ailes pour s’élever
dans la hiérarchie des aurores jusqu’au ciel.
Je découvre combien sont sales nos mains qui ont serré la pince
pour opérer à chaud sous le capot de la voiture, transie de haut silence.
Et le buste penché comme celui qui prie.
Serrant, serrant avec la pince et le chiffon taché d’huile.
Capot brûlant. Brûlant intensément. Plus que mon cœur.
En franchissant un col
Un jour en voiture au sommet d’un col,
j’ai su que c’était ici à l’odeur de l’air.
Arbres purs, épilobes roses, les noms du silence :
mauve et rose quand le vert est sombre.
L’obscurité secrète affirmant son pouvoir.
Puis loin de nous et proches, les sommets dépouillés
de détails pour s’offrir à la brûlure.
Soleil bas, bleu d’un ciel sans demi-mesures.
J’ai su que c’était ici, mais quoi ? l’entrée dans le royaume
entre ces montagnes, le ciel ouvert ou la révélation.
Que sait alors au fond de ces vallées le cœur,
d’un autre col et d’un souvenir ? et je vivais pendant quelques instants
de cette vie, la vraie, ignorant plainte et murmure.
J’étais le vent éteint ou la mésange,
l’herbe en sa propre folie, l’immensité –
je méditais dans ma substance comme dans l’air,
la vérité soudain construit son évidence.
Philippe Delaveau