Sur la marée des choses
Au réveil, on n’émerge pas du sommeil, on s’enfonce dans la vie. Le regard flotte sur la marée des choses. J’ai parfois l’impression d’être nulle part, ou pire, de ne pas être. Il y a des arbres, des nuages, des oiseaux, des bouts de vie qu’on attache avec des nœuds de larmes. Ce monde de sang, de douleur et de mort, il bouge à l’intérieur de moi. Il me fait crier, hurler, mordre les mots jusqu’au sens. Peu importe où je vais, je voyage dans mon âme. Je m’accroche aux mots pour ne pas me perdre pied. Je lutte contre la nuit avec des bouts de papier. J’avance comme un oiseau qui vole avec les plumes serrées pour ne pas avoir froid. Je guette partout les signes de vie. Les rives tendent l’oreille le long des eaux qui chantent. Les grives font pareil. Quand les arbres penchent leurs feuilles, c’est pour ouvrir la bouche. Ils boivent du soleil et de la chlorophylle. Les racines bandent leurs muscles sous la chair terreuse. Dans mon livre de bord, une plume d’ange me sert de signet. Je ne sais pas faire du montage, rembobiner ma vie dans un sens ou dans l’autre, faire les coupures adéquates. J’écris pêle-mêle, mélangeant l’encre avec le sang, confondant les idées et les muscles du corps, les gestes et les paroles, un semblant de silence et le murmure des choses, la batterie des oiseaux et les battements du cœur, le boitement des phrases et les ébats de l’âme.
Les hommes croient n’importe quoi pour se donner du sens. Ils croient même à l’argent. Je ne suis qu’un pèlerin sans Dieu en route vers lui-même. Très mauvais philosophe, j’ai remplacé la métaphysique par le style. Pelleteur de nuages, je joue avec les mots, un râteau, une page. Je mets des souvenirs dans les trous de mémoire, les petits pieds dans les grands pas, la musique dans les manches du vent. Je n’arrête pas de marcher dans ma tête. Je cours d’un lobe à l’autre, un sac de neurones sur l’épaule. Beaucoup de pas pour rien et quelques pas dehors. Je ne sais presque rien des mots qui semblent tout savoir. J’avance comme un fleuve qui se cherche une mer, un affluent perdu, une boussole égarée. Quand j’ouvre mon cahier, je recueille la pluie. Je collectionne les odeurs, les vies jetées par la fenêtre. Mes doigts courent partout. Ils ne sont pas assez nombreux pour retenir le vent. Poussant avec la fleur du temps, de multiples rhizomes m’envahissent la tête. Des radicelles prolifèrent au milieu des neurones. Chaque mot est une graine de vent, de soleil, de pluie. Chaque phrase devient fleur dans un jardin de papier. Le bec d’une plume en distille la sève.
La main avant de devenir un geste est beaucoup plus qu’un état d’esprit. Qu’en est-il d’une fleur avant d’être le fruit ? Étrangement, le regard des bêtes est plus riche que le regard des hommes. Chez ces derniers, il arrive trop souvent que la chair contredise la vérité de l’os. J’ai trop longtemps partagé l’alcool et la peur de mourir. Que m’en reste-t-il aujourd’hui ? Quelques mots rescapés du naufrage, ma soif d’autre chose, une grande faim d’aimer et ma caboche pleine de nœuds. Notre vie entière se fonde sur des imprécisions et nous mourons sans savoir pourquoi. À quoi servent les journées ? Notre vie n’est pas que dans les heures. Elle est surtout ailleurs, un peu à gauche, un peu à droite, à la fois gauche et maladroite, très certainement plus loin. J’y cours avec des mots qui ne savent pas s’y rendre mais espèrent malgré tout. Je cherche l’homme dans l’homme, la blessure sous le pansement, le sang sous les images, le vent qui pousse dans le bon sens, la chair sous les mots. Tant de journées pleines d’eau font des trous dans la terre. Des années pleines de boue succèdent à la sécheresse. La mort fait partie intégrante de la vie. J’ai pris le bord du bois à la mort de ma femme. J’en suis sorti à celle de mon loup. Aujourd’hui, j’ai une blonde si loin qu’il faut des doigts au bout des phrases et des caresses à l’âme pour pouvoir se toucher. Ça rend l’amour plus fort et l’étreinte plus vaste. La plupart s’en moquent, croyant le bonheur dans les choses, le savoir dans l’avoir et la réalité dans la normalité. Il faut voir plus loin que le bout du voyage et faire de chaque pas une route infinie.