Sur une page de Hegel
Les rames de papier ne servent à rien sans eau, sans chaloupe, sans bras. La mine d’un crayon ne sert à rien sans peau, sans parole, sans vie. Je frotte les voyelles pour enflammer le verbe. Les lettres se mélangent dans l’enveloppe du songe. Je plante des images dans les yeux affamés, des visages dans l’ombre. Un écrivain habite sa parole. Il doit sans cesse défricher la page, déchiffrer la beauté, déchirer le réel en fragments de lumière. Les mots reviennent en meute visiter mes entrailles. Même si ma voix a les genoux cassés, la gueule en sang, le cœur à vif, j’avancerai debout entre les balles du réel, le rêve à bout de bras.
Les écrans nous cachent ce que l’écrit nous montre. À quoi rêvent les lucioles quand elles dorment au soleil ? Les pommiers ont-ils faim sous le givre du temps ? L’univers du métal est si pauvre en regard du brin d’herbe et l’homme si petit en regard de l’espoir. Je porte sous ma peau l’épine dorsale des mots, l’os crânien de la vie sous ma tignasse grise. J’avance comme un aveugle en dehors de la page. Je ne sais pas compter. Je ne sais pas marcher dans une file d’attente. Je ne sais pas manger sans partager mon pain. Je ne sais pas croiser les bras devant la cruauté, l’injustice, l’argent. Dans l’air fou de colère, dans la pinède humaine, sous l’écorce rugueuse, je hume comme une bête les larmes résineuses. Les mains prennent la forme des choses qu’elles touchent. Ma voix prend la moulure de la pomme qu’elle dit, le parfum de la fleur, la sphère du soleil.
La mine de plomb s’aiguise sur les bouillons du fleuve. Dans cette vie sans queue ni tête, à travers les pages comme à travers la peau, à travers les nuages, à travers la salive comme à travers le bois, la lumière qui brille sur le duvet des pommes, j’ai traversé le monde comme on ouvre une porte. J’ai laissé fondre dans ma bouche le destin de la neige, mordu l’écorce du brouillard, tété la sève des boutures et sucé l’encre des brouillons. Dans la maison détruite, la sonnette arrachée continue son vacarme et des fantômes squattent les escaliers de service.
Je ne suis qu’une cerise dans l’énorme bêtise, une vertèbre qui manque, un moineau sur le sol. Écope-t-on la misère avec une petite pelle dans un seau de plastique ? Éloigne-t-on la peur avec l’ocarina, la bombarde, la pipe ? Peut-on prendre sans rire un piéton par la main, pleurer sans verres fumées, sourire sans raison ? Peut-on semer le doute dans la tête d’un banquier ? Deux clowns sur un champ de tir enrayent-ils un fusil ? Je ne suis qu’une goutte dans un panier percé mais je laisse ma trace.
Dans ce siècle d’ersatz, il me faudrait écrire dans la langue des cigales, marmonner sur la pierre, gratter la peau du temps. Le bruit des tronçonneuses force les bêtes à mordre. Les arbres ne jouent plus qu’un rôle de cercueil. L’espérance est en berne dans les trails à chevreux. Il y a du plomb dans l’aile dans les jardins sacrés, des taches de cambouis sur la chair du silence. Il n’y a pas de balai pour la poussière dans l’âme. La vie se lève, battue d’avance, une jambe cherchant son pied et l’épaule ses bras. Le cœur s’éveille en retard et lésine à l’ouvrage. Même le papier se tait et chiffonne mes mots. Il fait si froid dehors. C’est en chaussons de feutre que les phrases apparaissent. Les idées font de même avec une tuque en plus. Déjà mort trois fois, je me dois vivre encore, planter des pins avec mes yeux, faire se lever le pain à la force des mots, rester debout sans faire le paon. Je deviens si petit, je m’échappe des flûtes comme un air de musique. J’apprends à siffloter sur une page blanche.
Entre le jeu et le réel, entre le je et le nous, je me chamaille avec le rêve. Je dis le temps qui passe comme une boule de mercure. Les mots descendent quand il gèle et remontent au soleil. Passant du feu à l’eau, je colmate les fuites. J’habite un sentiment beaucoup plus qu’un pays. Partout, on m’a fermé la porte. Je suis entré quand même par la fenêtre du poème. J’ai pris le vent des trains sans m’occuper des gares, des billets pour nulle part, des escales intérieures. Chacun sa poésie. La mienne est faite de petits riens, de bric à brac et d’utopies. Je laisse passer l’époque sans mettre ses habits. Je ne passe plus l’éponge. Je cherche le premier feu, la lumière d’avant l’homme, un fossile d’étoile. On ne meurt plus d’amour dans ce siècle marchand, on en fait des affaires. Délaissant le papier, je lis dans l’eau qui tombe, les poils roux d’un renard, la trompette des couleurs dans la fanfare des érables, la grimace des pierres.
Quand j’ouvre les fenêtres avec les doigts des mots, tous les parquets respirent dans la maison du cœur, des pieds de chaise aux muscles du grenier. J’ai des brins d’herbe qui poussent dans la tête, des coquillages, des fanfares d’oiseaux, une rivière entière avec ses galets, un mélange de vent, de crachin, de soleil, de papiers raturés. J’ai pillé tant de livres pour trouver ma parole. De vieilles métaphores remontent dans le gras des pages et cherchent l’équilibre dans les affaires de cœur. Je suis né, paraît-il, dans un livre de conte, petit-fils de l’arbre et cousin d’un oiseau. Je finirai sans doute dans un compte impayé, en zéro majuscule dans la colonne dépit. Je dessine entretemps une fleur des champs sur une page de Hegel. Je fais une trouée d’air dans la paroi des livres. Je cherche où m’appuyer sans tomber dans l’abîme. Un frisson de luciole m’éclaire dans la nuit, quelques vers de Rimbaud, deux ou trois étincelles, des phrases de Cadou belles comme des majoliques.
La vérité de l’arbre, je la cherche en voisin. Je fais des balles de neige dans mon fortin de livres. Je les lance au hasard. Elles éclatent parfois en étoiles filantes dans la polyphonie du monde, les phylactères du temps. Dans une file d’attente, je suis celui part juste avant d’arriver. Un jour, j’ai écrit sur une vague sans pouvoir me relire. Je cherche encore les mots emportés par la mer. Un autre jour, peut-être, je buterai sur une phrase rescapée d’un naufrage. Sinon je l’entendrai au bout d’un téléphone comme dans un coquillage, source jaillie de la terre des songes, syllabes destinées à lire le silence, un élément de l’air qui viendrait à manquer. Je lis les pierres une à une, la dentelle des feuilles, le friselis des fleurs, la faconde des blés, la musculature des érables. Il faut remplir le trou du crâne quitte à perdre la tête, aller plus loin quitte à passer pour fou. Si tant est que nous devions survivre, essayons d’être bons.