Un paysage naît
Quand les yeux des enfants s’ouvrent sur un écran, il manque quelque chose. Le soleil rit pour rien. Les oiseaux battent de l’aile pour un peuplier nain. Un peuple de fourmis s’active sans raison. Les rochers se renfrognent. Les ruisseaux coulent à rebours de la vie. La peau de l’eau s’érafle sur le béton des quais. Les murs vont de guingois. Je dessine une porte au beau milieu de rien. Un paysage naît. Les vers luisants clignotent. Une volée d’oiseaux étire l’horizon. Un soleil apparaît. Une montagne à soulever est plus légère que l’homme. Il s’enlise dans la cupidité. Sa main cache un couteau, sa bouche un tiroir-caisse. Il va jusqu’à voler les béquilles du coeur et les transforme en armes. J’écris comme on se jette à l’eau. Je n’atteins pas la rive mais j’apprends à nager. On ne tranche jamais le fil ombilical. Je me souviens du ventre de ma mère, de ses mains, de sa voix. Elle dessinait la vie en repassant le linge. Elle repassait le cœur d’une brosse naïve. Elle réparait le jour en tricotant des bas, des tuques, des foulards. Elle reprisait l’espoir au fil de sa voix.
J’essaie de parler chêne avec des mots de paille, de dire le silence avec le bruit des rues, de marcher sur un fil qui ne s’accroche à rien. Il faut pousser la vie autant qu’elle nous pousse, arroser la bonté qui lève de la terre, réparer le bonheur, préparer la journée, ouvrir les fenêtres, aérer l’espérance. On s’enrichit de ce qu’on donne. On s’appauvrit de ce qu’on vend. Nous sommes nés pour vivre mais qu’en est-il d’aimer ? Je ne trie jamais rien dans le tas du langage. La tristesse du bruit dans les herbes du rire, les crottes de souris dans la farine, la main d’un vieux dans ta culotte, la chemise de l’eau qui tombe des épaules, le cri du doigt qu’on coince dans la porte, les larmes des oignons sur la tranche de bois, les perles de rosée sur les toiles d’araignée, l’odeur des fleurs après la pluie, la flexion d’un brin d’herbe, la réflexion d’un homme, tout cela s’ajoute à l’encre sur la page. J’ai arraché des icones à l’évangile des apparences. J’y ai mis des mots nus, des images inversées, des paraboles d’arbres. Contre toute raison, je continue d’aimer.
Qu’y a-t-il de plus riche que le manque ? Il permet d’avancer, de chercher, de monter. Qu’y avait-il avant la mer, les montagnes, les vents ? Qu’y avait-il avant toute chose ? Il ne suffit pas d’une bouche pour comprendre les fruits ni d’une langue pour parler. Tout passe et tout demeure. Les marches que l’on manque ajoutent un escalier à celui que l’on monte. Les pas qu’on n’a pas faits nous rattrapent toujours. Rien n’est jamais acquis. L’humus se souvient des feuilles décomposées, les fleurs de la pluie, la montagne du vent. Il faut la vie pour assister la vie, les mots pour appuyer les mots. Vaille que vaille, je survis sous les ratures. Je n’écris pas pour les tanks, les bravos, les canons. Je protège mes gestes sous un toit de mains chaudes. Je garde dans la bouche l’épaisseur de la terre, des oiseaux, des oiseaux au milieu des poumons, un peu de vent d’automne d’une vertèbre à l’autre, des mots fous de soleil sur le bout de la langue. Il y a toujours en nous quelque chose de plus grand.