Les mots dans les pas
Les dieux ne fournissent plus d'amour, ils fourbissent des armes. Je ne veux plus d'un vent mâchant des oiseaux morts. Aurais-je écrit plus que vécu? Je n'ai pas vu la neige signer son œuvre ni un oiseau dire son nom. Le goût des pommes est rond, celui des fraises est rouge, celui des phrases est dit. Il n'y a pas de rames sans échardes ni de drames sans larmes. Dans la maison d'un pendu, il faut parler de corde, ne pas taire la mort. Il faut parler d'enfance aux vieillards oubliés. Seule la mer se ride sans vieillir. Penchés sur la route, des hommes sèment leurs pas sans attendre le pain. Certains récoltent, d'autres mûrissent avant le temps. Il faut beaucoup de doute pour être, si peu de pain pour vivre. Des syllabes virevoltent dans une poignée d'air, des images, des mots. Des petites bulles de sens pétillent dans la tête. Il y a des jours où les couleurs n'existent plus qu'en noir. Au-delà du regard, le paysage suit sa route. L'horizon s'y ajoute comme l'aile à l'oiseau. J'ai ralenti le pas pour allonger la route. Je n'arrive pas, je pars. La lumière chante pour les sourds, les sons pour les aveugles, les mots pour l'invisible. Lorsque l'on met sa main devant les yeux, la nuit devient lumière.
Je dors sur un drap de papier. Je m'éveille au matin à la lueur de l'encre. Les jours qui se consomment consument la lumière. Les morts oublient toujours quelque chose. Ce qu'ils laissent aux vivants est un peu de leur âme. Il y a de plus en plus de rues dont l'arc-en-ciel se retire, où le soleil boude, où la vie fait la grève, de plus en plus de morts qui n'ont jamais vécu, de mouches dans les assiettes, les verres et les aveux, de plus en plus d'esclaves à l'usine et aux champs, de pétrole dans le pain, de peur dans les yeux des maisons, de fil barbelé dans les lignes des livres et les poignées de main. Mes mots se font un sang d'encre sur la page. Je ne veux pas décorer les heures, mais leur ouvrir le ventre. Il y a toujours au fond des yeux assez d'éclat pour éclairer la vie. J'attends que le printemps plante des fleurs aux arbres, que la soif sourie dans un verre d'eau triste, le cœur en allumette, le corps prêt à flamber. Même au cœur de la guerre, au seuil de la mort, il n'est jamais trop tard pour aimer.
Je préfère le bonheur des tristes à l'hébétude des repus. J'aime quand les vieilles choses gardent le goût de vivre. Trop de peinture neuve ferme les yeux des murs. S'il ne peut y avoir de religion sans Dieu, il peut y avoir un Dieu sans religion. Entre l'être et le paraître, ce sont les battements du cœur qui font la différence. Les gestes de la main importent plus que la main. L'écart entre les nombres est plus important que leur somme. Tout ce qui paraît immobile ne l'est jamais. Comme dans les toiles de Rembrandt, les ombres qu'on souligne font apparaître la lumière. C'est par l'odeur que la fleur s'attache à l'air comme la tige à la terre. C'est par le sang des autres que je saigne le plus. Les yeux des jardiniers nous apportent des fleurs. Les mains des cuisiniers nous apportent le goût. Avec un bout de crayon, je fais passer la nuit par le chas d'une aiguille.Ce ne sont pas les mots du dictionnaire qui font la poésie, mais leur incertitude. Ce ne sont pas les yeux qui choisissent les mot. Ce ne sont pas les mains qui les écrivent. On ne sait pas d'où vient la vie. Il faut que la langue tâtonne entre les mots et garde sa jeunesse. Je marche désormais vers l'intérieur. Les mots ont remplacé les pas.
On ne peut diviser le jour de la nuit. Séparés par l'écorce, les arbres des forêts s'unissent par la terre. Les mots font de ce qui n'existe pas un érable, la peau luisante d'un fruit, une terre où marcher. Ils survivent aux hommes. L'homme penché sur son nombril s'éloigne des origines. Je ne veux pas d'une aubépine sans épines. La peau du mouton noir protège mieux du froid. L'âme du temps se réchauffe sous ses mailles rebelles. J'écris le mot phalange pour un doigt qui existe, pour un geste possible. J'allume le mot feu, quelques fétus, des brins de paille. Il réchauffe à peine. Le vent traverse l'air comme une main qui écrit. Le temps n'est trop souvent qu'une promesse non tenue. Les coups ne valent rien contre le vent ni les sandales contre la neige. L'argent ne vaut rien contre la faim dans le monde. Mieux vaudrait en revenir à la terre. Les marchés boursiers vident le réel de tout sens. Nous nageons en pleine abstraction. Il faudrait écouter les poètes, non les économistes.
Jean-Marc La Frenière