La terre se nourrit d'herbe
Les motos pétaradent. Les moteurs ruminent du carbone. Les vieux enfants se perdent dans les montagnes à sous. Le dollar flotte. La monnaie dégringole. Les parvenues se paient une peau neuve avec le sang des pauvres. Elles font de la surenchère entre les poules de luxe et les minets. Faut-il tant de morts pour apprécier la vie? Ceux qui blessent les gens ne savent pas soigner. Toute forme d'idéologie a des paroles en forme de menottes. Ceux qui sont morts hier, je les entends encore. Leurs mots ajoutent un plus à l'ombre que je suis. Certains jours, j'ai l'impression de flotter au lieu de marcher, confondant le départ et l'arrivée, la route et le voyage. Quand il sautait de branche en branche, est-ce par lâcheté que l'homme a décidé de marcher? Pourtant, il rêve de voler depuis le tout début.
Lorsque je tombe dans les trous du passé, je préfère les souvenirs de cœur aux souvenirs de tête. Je n'ai jamais été comme les autres, ni par l'idée ni par le reste. Les seuls papiers qui m'intéressent, ce sont les livres non les diplômes, les papiers qui s'envolent en papillotes de suie, les pages remplies d'encre, les parlures d'enfant, les grandes et les petites lèvres. Les enfants laissent des bouts de peau aux épines des orties. Nos propres yeux se cachent dans le regard des autres. Ce que nous voyons n'est jamais ce qui est. Même au cœur de l'hiver, la terre se nourrit d'herbe. L'amour dissout la rouille et fait fondre la haine. Des écorchures de vie se mêlent aux souvenirs. Ça sent la carne et le muguet, la soufre et le lilas, la charogne et le thym. Au cimetière, sous les bourrelets de terre, plus les vers s'agitent, plus les chairs pourrissent. Il faut accueillir la vie avant de recevoir la mort. Des toiles d'araignée sillonnent l'horizon. Certains mots ressemblent aux gestes idiots de l'homme juste avant de mourir.
C'est à bout de songe que je me lève au matin. Je m'éveille avec les abeilles qui susurrent dans l'herbe à la recherche de pollen. Les arbres n'attendent pas la mort pour accueillir des vivants. Des oiseaux s'ébrouent sous le feuillage. Des insectes copulent sous l'écorce. La sève monte en prière jusqu'au jubé des branches. Les grillons chantent en chœur au sous-sol des haies. Des écureuils coursent pour une dizaine de noix. L'éclosion des fleurs excite les abeilles. À la force du vent, l'oiseau répond du bout des ailes. La terre remue sous la poussée des plantes. Des flots de bulles crèvent à la surface de l'eau parmi les nénuphars et les yeux de rainettes. La chaleur et le silence s'écrasent l'un sur l'autre. À trop voir les choses, la vérité ferme les yeux.
La nuit, le hululement d'une chouette prend le relais du coq. Les étoiles s'éveillent quand le soleil dort. Lorsque la lune respire à pleins poumons et que la nuit retrousse les babines, je retrouve mes terreurs d'enfant. La lumière d'un lampadaire passe son poing par la fenêtre. Après le grand trou noir de la nuit, on retrouve des moments de mémoire. Les souvenirs s'égaillent comme des abeilles affolées devant la ruche en feu ou bien des mèches folles qui sortent d'un chapeau. Je me lève. Mes pieds cherchent leur place. Mes mains descendent jusqu'aux choses. Je farfouille dans les mots comme un chien dans une poubelle lape le sang de l'alphabet. Les cris de peur qui montent de la rue, je les couvre de mots. Je les habille de poésie, du bavardage d'une mère rassurant son enfant. Je m'égare dans une rue sonore. Je mâchonne les phrases avec ma gueule dépavée. Je tourne comme une vis dans le bois dur du monde.
Jean-Marc La Frenière