Des bruits de pas

Publié le par la freniere

Trop de béton comprime le torse de la terre. Les muscles s’anémient. Avec les mêmes pierres, les mêmes arbres, les mêmes eaux, on a fait d’un jardin un hinterland affreux où la vie se consume en gaz carbonique. Le regard et le temps ne coïncident plus. Je ne veux pas des apparences. C’est par leur vérité que les mots prennent vie. Il y a des larmes qu’on ne voit pas, une ligne trop mince sur la joue du temps, des mots qu’on n’entend pas, des bruits de pas à l’intérieur de soi. Ce qui n’est pas est déjà là. Les regards se confondent entre les ombres et la lumière. Les mots viennent souligner le silence des formes. Ce matin, le lac bouge à peine. La peau de l’eau frémit sous la caresse du vent, un petit vent tranquille appuyé sur une canne. Le fil de la vague se démaille sans cesse, laissant sa laine sur le rivage. Écrire n’est pas vivre, mais le silence me tue. Je pose mes mots sans les peser. Ils viennent comme ils peuvent réparer l’amnésie.

        

L’imprécision du pas est plus grande que la route. Il faut semer pour que la main reste fidèle au pain. Il faut s’aimer pour vivre. Je reconstruis mon corps avec des racines, des brindilles et des élans dans le vide. Je construis ma maison avec des pierres blessées, des planches qui ont mal. Je la meuble d’espoir. Je colmate ma raison avec des idées folles. Chaque brin d’herbe est une raison de vivre. Chaque regard est un monde. Chaque homme a sa lumière qu’il musèle ou partage. Un peu de mer entre deux mots, un peu de terre entre deux lignes, un peu de ciel entre deux phrases suffiront-ils pour voyager ? J’avoue mon ignorance face au moindre caillou, ma suffisance devant la mer et mon insuffisance à transcender la chair. Je parcours le papier sans connaître ses routes, ses vallées orgueilleuses, ses montagnes les plus humbles. Regardant l’horizon, la peau de l’œil s’étire jusqu’à l’inaccessible.

        

Je cherche sur la terre une once de bonté, une âme à ciel ouvert. L’économie a remplacé le cœur. Possédée par l’argent comme on l’est du diable ou par la religion, elle rejette hors du monde tout ce qui est le monde. Elle change en bandit le moindre souffle d’air. Elle farfouille du doigt sous les jupes de l’âme et viole chaque fleur. Elle embourgeoise les orties et signe tous ses chèques du sang des enfants morts. Je ne veux pas d’une vie qu’on enferme à la banque, à l’usine, à l’école. Je vis comme si j’avais dix ans, toute une vie devant moi. Petit Poucet perdu, je laisse derrière moi des miettes de parole. J’arrête devant chaque arbre. J’écoute les oiseaux. Je divague dans une rivière d’herbes. Je défais les bandelettes sur la momie du temps. Je m’immisce dans la musique des odeurs, entre le la et le lilas, entre le si et le silence. Parmi la cruauté du monde, je protège un oiseau, une petite bête serrée contre ma peau, une lettre de plus dans l’alphabet du jour. Je reviens de l’homme avec des bleus au cœur. Je reviens de tout avec le néant. Je ne reviens de rien avec tout le possible. Je resterai ce trèfle qui ne porte pas chance mais en garde l’espoir, ce lierre qui s’accroche au mur du néant, cette graine oubliée dans une fente de trottoir, ce dernier bout de papier où crier son amour.

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Publié dans Prose

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