Je ne sais où je vais

Publié le par la freniere

Je ne sais où je vais. J’accompagne le vent, la mer, les oiseaux. Chaque matin, le soleil se lève comme un pain qui résiste à la guerre et aux riches. Le temps a mis ses pantalons de pauvre, sa chemise de bois, ses souliers de racines. La sève monte du fond de l’utérus jusqu’à l’herbe têtue. Les pierres se réchauffent en attendant la neige. Je suis uni à ce qui naît, fermente et s’accroit, des moisissures du fromage aux germes du lichen, de la sève à la branche, de la source au nuage, de l’œuf qui éclot à l’arbre qui s’étire, de la langue de l’eau aux lèvres de la terre, du sang des blessures jusqu’à la chair des cicatrices. J’ai choisi la forêt pour apprendre la vie. J’appartiens à la fécondité, à la femme, à l’enfance, à la finesse des fougères, à l’entêtement du vent, à l’ivresse du vin. Je suis de pierre avec la montagne, de sève avec le bois, de sel avec la mer, de mèche avec le feu.

 

Je converse avec la terre comme un vieux sur un banc. Je n’attends de réponse que les feuilles sur l’arbre, l’éclatement des pétales et la pluie sur ma peau. Mes narines fouaillent l’entrepôt des parfums. Au lieu d’ombre à paupière, je veux l’azur au fond des yeux. Dans un monde sans portes, il y aura toujours quelqu’un pour vendre un trousseau de clés, faire payer l’entrée ou tenir la poignée. Tous les déracinés n’ont pas de feuilles de route. La nuit m’attend comme un ivrogne un lendemain de brosse, avec sa bouche bête, sa gueule de bois, ses cauchemars éthyliques, son tunnel sans lumière, son hiver sans printemps, sa tête plus lourde que le cœur. Pourtant je n’ai rien bu. J’ai plutôt communié avec les végétaux, téter la sève du mot arbre, sucer quelques voyelles, avaler quelques verbes. Mes mains plongées dans la farine rejoignent celles du semeur. Il reste beaucoup à faire pour rallumer le feu, voir la beauté dans le moindre détail, nous aimer en pleine lumière.

 

La route menant au ciel nous écrase de prières et la beauté ne se voit plus qu’emballée pour la vente. On ne fait plus l’accolade par amitié mais pour savoir si l’autre n’a pas d’arme. Entre l’ordinateur et la menace nucléaire, je chante aussi bien l’urine que les larmes. Ses excréments rattachent l’homme à la terre. L’eau des rivières écrit sa propre langue, la pierre son argot guttural. Il faut prendre soin du désert, du feu, de la neige, de la vache et des outils. Des capsules de lumière éclatent une à une dans le pollen de l’air. Toute tempête s’accompagne d’un refuge. Je suis présent dans l’arbre, les pommes, la musique, la couleur des tableaux, les toiles d’araignées et le manche à balai. J’ai les oreilles qui s’ouvrent aux ultrasons de l’âme. Nous sommes composés de l’air, du ciel, du vent, du germe dans l’humus, de la forêt qui naît, de la croissance du blé. Nous sommes du bois, du sable, de la pluie, de la neige. J’en suis là. Nous sommes là. La bonté ne doit pas vivre qu’un instant mais être là en permanence. La survie de l’homme en dépend.

 

Notre enveloppe terrestre préserve sa chaleur telle une pomme sa saveur, une écale son amande, une lettre ses mots, un homme son espoir. J’écoute les grenouilles avec leur voix de quarante ans, les cigales avec leur sirène, les arbres et leur respiration échevelée, les brins d’herbe avec leur douceur. La musique s’entend avec la peau, les oreilles, les reins. Faisant danser le cœur, elle pousse ses racines jusqu’à la plante des pieds. Lorsque le vent bredouille dans le brouillard des oreilles, que les chemins sont bloqués par une tempête de neige, je replie mes jambes dans la mine d’un crayon. Un peu d’encre se loge dans la moelle épinière. Des couleurs s’accumulent dans les poches des yeux. Les mots sortent polis par la respiration. L’équation ronde du monde s’écarte du compas et s’ouvre sur le ciel. Mon âme coud sans cesse la blessure du monde au fil de mes mots. Une plante perpétuelle grandit dans le sillon des êtres. Elle ne cherche pas sa durée dans le temps ni ses limites sur la terre. Le vagissement des naissances transcende le tremblement des morts.

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Publié dans Prose

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M
<br /> Je me demande chaque jour comment ai-je pu laisser passer les heures sans vous lire.<br /> <br /> <br /> Quel bonheur!<br />