La ligne du néant
Un rêve est une lettre déposée par la nuit. Je n’ai rien à attendre des trains qui partent à l’heure. Je me perds pour trouver quelque chose. Les souvenirs qu’on oublie ne sont que du temps qui dort. Les dates sur un calendrier sont de petits cercueils qu’on ferme à chaque jour. Toute certitude n’est qu’un pli sur la nappe. La paume d’une main suffit pour l’aplatir. Sur la route où je vais, chaque pas est une paume. La modernisation n’a jamais de respect. Elle écrase du pied la vérité du monde. Le lac est encombré de yachts trop immenses pour la rive. Avec mon petit canot, mon bateau de papier, j’ai l’air d’un pingouin au milieu du désert, un cure-dent coincé dans l’engrenage du malheur. On ne met pas de plaster sur une tache d’huile, de pansement sur le vide. Lorsque la proie est menacée, elle n’est que plus vivante, l’œil aux aguets, un déclic toujours près sous le ressort des muscles. La forêt me sert dorénavant de refuge, de grammaire, de lexique. Chaque arbre est un pinceau qui chatouille le ciel. Une fraise me suffit pour déguster le monde. Elles éclatent partout de la grosseur d’un mot. Un ourson cherche à lire une phrase tout entière. Je dois m’en éloigner à l’approche de sa mère. Ce que trouvent les morts est ce que nous cherchons. La mémoire est ce qui donne chair à l’ossature des fantômes cherchant encore à vivre.
Après la pluie, le négatif du soleil révèle ses couleurs. Les ombres se dévoilent. Le matin, quand on ouvre les yeux, on ferme d’autres yeux. Je veux voir ce que mon loup regarde. Il entend quelque chose qui me manque sûrement. Lorsque je nomme un arbre, il se prolonge en moi. J’ai le regard double d’un myope. Le simple fait d’enlever mes lunettes dilue le fard des apparences. Seuls, les visionnaires ont des lunettes à l’intérieur. Je dois me contenter du regard des mots. Je parle avec les morts. Je vole avec l’oiseau. Je pique avec l’épine. J’ai des phrases à la place des bras, des mots à la place des doigts. Ma préhension du monde repose sur le verbe. Malgré l’usure du cahier, j’en suis aux premiers pas. J’écris pour ne pas tomber, pour éviter les trous de mémoire, la ligne du néant qui sépare les choses. Croyant trouver le paradis, les hommes s’acharnent à vivre en bordure de l’enfer. Il faut toujours pour eux qu’il arrive quelque chose, que les chiens battent de la queue et les klaxons de la gueule. Les journaux ne savent pas écrire. «Il a trouvé la mort dans un accident». Quelle affirmation stupide. La mort est une chose que l’on ne cherche pas. Elle habite avec nous et nous ouvre les yeux. Même les soldats ne cherchent pas la mort mais des raisons de tuer. Les hommes d’affaires leur en donnent. Les religieux les sanctifient.
La parole exprimée par un travail rémunéré tombe souvent dans le vide. Elle ne fait qu’étioler ce qui reste de vrai dans les rapports humains. Je travaille à ronger les rapports de force qui affaiblissent l’âme. Si le monde court à sa perte, c’est que l’argent mène le monde. On vend l’amour comme on vend des cercueils. On ne donne plus rien de ce qui fait la vie. La main de l’ébéniste ne caresse plus le bois mais le profit qu’elle fait à abattre les arbres, pour un cercueil ou une potence, pour un lit de mort ou une croix. Mon loup m’amène bien plus loin que le profit des épiciers. L’amour me mène bien plus haut que la fortune que je perds. J’appuie mon pied sur le néant pour trouver ma route. Ce ne sont pas mes pas qui m’emmènent le plus loin mais ce que j’imagine tout au bout de la route et ne trouve jamais. Il suffit de chercher précisément quelque chose pour trouver autre chose. Il m’arrive de croiser l’enfant que j’étais ou le vieillard que je serai. Je me trouve rarement là où je voudrais être. Les évènements déportent notre vie comme une barque en dérive. Chaque semaine est un mensonge. J’habille la vie d’une peau nue et la caresse d’une main. J’habite le monde en éphémère poursuivant l’infini. Les rangs de garnotte mènent plus loin que la ligne droite des autoroutes, bien plus haut que la vitesse des avions. Les sentiers sont plus riches que les chantiers d’usine, les mendiants plus honnêtes que les gérants de banque, les grosses plus vivantes que les modèles de mode. Nous sommes tous enfermés dans une goutte d’eau attendant avec les autres la pluie sur le désert, le début de la source, la bonté chez les hommes.