Les bonhommes de neige
Le village est envahi par les bonhommes de neige. D’un coin de rue à l’autre, j’en suis devenu un. Ma pipe s’est éteinte et ne fait plus de o. Les phrases écrites avec mes bottes s’effacent aussitôt. On ne lit pas la neige avec des yeux d’été. Les pains de glace n’empêchent pas la faim mais nous coupent les doigts. Quand le soleil est blanc, toutes les couleurs sont fades. La rue est un lavis délavé par la sloche, un immense ruban pointillé de souffleuses. Le texte change à chaque bordée. Les arbres s’illuminent sous leur parka de glace. Le ciel dégoutte sous les moustaches des gouttières. Tout l’horizon succombe à l’assaut de la neige. Un petit nuage blanc se loue une chambre dans ma tête. Je ne sais plus où est la route. Le ciel tombe en grappes drues et nous enveloppe de présence. Les yeux s’allument comme des lampes. Je ne vois plus la lumière qu’en étincelles mouillées. Les plectrophanes corrigent la syntaxe du froid.
Là où la fatigue oblige à s’arrêter, je rejoins le silence des glaces. Les paroles se perdent en flocons de syllabes, en consonnes qui fondent. La légèreté de l’air prend son poids sous la neige. La minceur des flocons rejoint la blanche obésité. La blancheur cède sa place aux formes. Des lignes improvisées remplacent les couleurs. Quoi de plus apaisant qu’une tempête de neige ? Des vagues émergent dans l’eau des yeux. Le troupeau des roches se vautre sous la neige, broutant l’herbe gelée. Les toits mettent leur tuque, les maisons leur combine à grand manche, les pieds des arbres leur bas de laine, les mésanges leur canadienne à plumes. Les âmes se renchaussent. Les érables se réchauffent coude à coude en préparant les sucres.