Les mots sont le vrai monde

Publié le par la freniere

Une migraine planétaire fait tousser les banquiers, ceux qui sautent les étapes et rançonnent la terre, ceux qui se mouchent dans du papier monnaie et crachent sur la vie. Faut-il tant souffrir pour apprendre à mourir ? La poésie m’a tout donné. Parmi tant de mensonges éclairés aux néons, les mots sont le vrai monde. Mendiant de miracles, j’ouvre des yeux de fou parmi les terrains vagues en attendant la mer. Chaque mort laisse toujours des blessés. Un Dieu et un Diable habitent le même homme. Lorsqu’on écrit pour l’un, l’autre en efface les mots. Les mêmes lèvres bougent mais disent le contraire. Ce qu’une main saisit l’autre main lui arrache. Ce qu’une main caresse, une autre main l’étrangle. Il est difficile qu’ils boivent la même tasse. L’un sucre son café et l’autre le veut noir. Il est difficile d’écrire avec la même langue. Trop d’accents s’interposent et prennent le plancher, les uns pour la danse, les autres pour la marche. Le squelette d’un mort tient la chair debout. Quand l’âme disparaît, tous les gestes s’affaissent dans le chaos des choses. Tout se perd dans la géographie intime des atomes, le mouvement des matières et l’aphonie du vide. Qui le premier a transformé l’herbe en verbe, le bois des arbres en maison, les pierres en prison, le silex en mitraillette, la terre en guerre civile et les anges en soldats ? Qui a fait de l’enfant un travailleur d’usine ? La vocation de l’innocence rend tout le monde coupable.

        

Nous ne sommes pas des abeilles, des fourmis, peut-être des termites qui grignotent les arbres. En arriverons-nous un jour à faire ce que l’on aime sans se soumettre aux lois du patronat, aux diktats des banquiers, aux sursauts de la Bourse, aux commères du village ? Je préfère les cigales aux soumis du travail, les chevaux rétifs aux cochons que l’on saigne, les seins d’une femme aux saints du paradis, les bras d’une brouette aux muscles des soldats. Aurons-nous un jour le courage d’être lâche face à l’appel aux armes, aux mensonges des urnes, aux promesses des vendeurs, à l’avarice du profit ? Je préfère encore la faim au pain mal acquis, la douleur à la guerre. Un brin d’herbe s’entête à narguer le béton et l’aile d’un oiseau les vols supersoniques. Les plus petits cailloux font la gueule en regardant les hommes. Le vent n’arrête pas de nous mettre en garde. Sensible à chaque coup qu’on lui porte, un arbre en guirlande chacun : «Laissez-nous respirer. Cessez de compter vos sous, tabarnak ! Prenez le temps de vivre. Je n’ai jamais compté mes feuilles ni de mensonges à mes racines !» Pour la solidarité, on devrait prendre exemple sur les loups. En fait, on devrait prendre exemple sur tout, sauf sur l’homme. Il n’y a qu’en amour qu’il se rachète parfois. L’homme vrai titube en partageant le pain. Il lui arrive aussi d’ouvrir le mauvais œil. Tant qu’on ne serre pas la main des assassins, qu’on ne vote plus, qu’on ne paie plus, qu’on ne mange plus du voisin, tant qu’on développe son âme plutôt que son portefeuille, il nous reste une chance de demeurer vivant, quelques fleurs dans un bouquet d’épines, une goutte de miel sur les couteaux, quelques brins d’herbe entre les rues, quelques minous de poussière, quelques larmes d’amour dans le grand sac du monde. La lumière du soleil ensemence les ruines.

        

L’arbre s’éveille avant l’oiseau et fait signe au soleil. L’oiseau ne retient pas le monde dans son chant. Il l’emmène plus loin. J’apporte l’eau aux somnambules de poussière, une bougie aux rescapés de l’ombre, une mèche de cheveu au merle construisant son palais de brindilles, une source au milieu jardin. J’apporte mes lèvres à la saveur du fruit, mes syllabes au papier, des poils de pinceau aux paysages humains, quelques tisons ardents parmi les clous du gel. J’épouse l’espace en témoignant du temps. Il y a des trous dans le cerveau. Quand la tête est trop lourde, il faut laisser sortir les mots, ajouter des images à celle du paysage, une musique aux battements du cœur, des oreilles au silence, un orage précédant l’arc-en-ciel. Le soleil est plus vrai que les lumières de l’époque. Les fleurs étouffent sous les néons. Elles perdent leurs couleurs. Le mythe de la vitesse nous ralentit beaucoup. C’est pour le pire que le temps des montres remplace les saisons. La terre meurt à cause de nous. Essayez de faire du vin avec des vignes de plastique, du bon pain avec du blé chimique, des caresses avec une matraque. Essayez de faire l’amour avec des éprouvettes.

        

Le monde est peu de chose mais j’y tiens. Je ne comprends pas les gens qui font le métier d’embêter les autres. Ils auraient pu se faire accordeurs de violons, raccommodeurs de cœurs, éleveurs d’oiseaux, redresseurs de torts, éleveurs de fleurs, porteurs de brancards, livreurs de cadeaux, rémouleurs de chagrin, chanteurs de pommes, collectionneurs de timbres, timbrés d’étoiles filantes, maniaques de musique, dessinateurs d’arc-en-ciel.  Mais non ! Ils téléphonent à cinq heures du matin pour réclamer des taxes, récolter des injures, briser le plus beau rêve au profit du factice, nous vendre du vent quand il vente, de la pluie quand il pleut, des frigidaires au milieu des banquises, des dieux de pacotille, des billets pour la mort dans la rangée d’en haut, des nouilles de plastique, des nuages en flocon, de l’espoir en flacon. Ils jouent faux dans un orchestre de mélomanes, du gong dans un orchestre de silence. Ils sont la puce dans un pet shop, le trou dans la coque des navires, la sonnerie au milieu de la nuit, une matraque dans un champ de cure-dents, l’écharde au milieu des caresses, le piège à loup sur la patte sanglante, le piège à cons emprisonnant les yeux entre deux commerciaux. On a dépouillé l’homme de son humanité pour en faire un mannequin. Lorsque les gens s’habillent pour paraître, il n’est pas surprenant qu’ils bradent leur âme pour des miroirs de toc. Sur le marché des dupes, pas une once d’homme, pas un gramme de femme, ne semble s’opposer à servir de bétail, d’esclave, de client. Même si le vide se vide, il y a une limite à supporter le néant. À quoi sert la révolte quand plus rien n’a de sens ? Est-il nécessaire de pouvoir haïr pour aimer ? Même si on finit tous par mourir, il y a toujours un moment où l’on vit. Autant en profiter pour aimer au lieu de faire des affaires.

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Publié dans Prose

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