Un bruit court
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n bruit court. Une rumeur monte aux lèvres. Le silence ne sait plus où donner de la tête. La terre dit vrai. Il n’y a plus de vraie lumière. Rien ne tourne plus rond. La mer respire à peine. Le ciel crache ses poumons. Les abeilles disparaissent. À l’instar des baleines, les oiseaux se suicident. À chaque jour, des millions d’insectes meurent sans qu’on sache pourquoi. La boussole perd le nord. La neige tombe en vomissant. La marche des saisons a les jambes entravées, les yeux pleins d’eau de lessive, les veines gorgées de pesticides, les bras lourds, les pieds plats. Tous les arbres ont la gale. Les roses sans épines vivent sous perfusion. Parqués dans des mouroirs, de plus en plus de vieux ont perdu la mémoire. Il est difficile d’aimer l’homme qui saccage la vie, d’embrasser les femmes sous tant de maquillage, de croire aux enfants qu’on élève en soldats. Leurs doigts au lieu de caresser les filles jouent à la roulette russe. Les fruits sont comme les gens. Ils meurent de cancer, de profit, de rapine. On a fait des écrans des yeux de délateur. À l’heure des révoltes, on ne soulève plus que des haltères de bois. Quand les gens sont malades, les croque-morts annoncent des cercueils à rabais. Les hommes ont renoncé à tout, sauf à l’argent. L’espace perd le haut. Le temps perd son temps. Le chant perd la voix. Le corps en gage perd son sens. Le cœur en cage cherche à fuir.
C’est curieux l’homme. Il veut toujours avoir raison. Il a raison de la vie, de la tendresse, de l’enfance, de la terre, des choses. La nature se déchaîne pour le mettre à sa place. Il nous faudra construire une arche de Noé, traverser l’arc-en-ciel, refaire l’Amazonie racine par racine, remonter l’océan, retrouver l’espérance sous les débris du monde. J’essaie de tenir le coup, poussant mes petits mots, mes cailloux sur la plage imbibée d’huile solaire. Je ne fais plus de sauts à la ligne. Les mots sursautent par eux-mêmes. Il faut vivre quand même, mettre l’épaule à la bonne roue, porter sa présence du microbe à l’enfant, de l’insecte à la voix. Je n’ai que quelques mots pour me mettre à l’abri, le piercing des virgules sur l’oreille des phrases, un collier de voyelles au cou des métaphores. La page est un sentier de neige que l’on tâte du pied. J’écris tôt le matin ou très tard la nuit, quand le soleil se lève ou la lune se rase. Les mains sont des enfants qui s’agitent sans cesse. Elles caressent le petit chat de la vie, se piquent aux framboisiers, s’accrochent au portillon.
Il ne faut pas mésestimer la poésie. Qu’un mot vienne à manquer et la chicane commence. La guerre est le langage de ceux qui n’en ont pas, la non-parole des lâches. Un cœur qui sait battre refuse de se battre sur un champ de bataille. Si les montres donnent l’heure, elles donnent surtout des ordres. Je préfère le temps indiqué par la lune. Ceux qui sont faits pour le travail ne savent pas s’arrêter. C’est incroyable ce qu’ils produisent de choses à vendre mais si peu à donner. Même un pied dans la tombe, ils piétinent les fleurs avec l’autre pied. Je me refuse à croire que le même poids de balles soit égal à celui des fleurs, qu’un contrat notarié vaut mieux qu’une poignée de main. Selon qu’elle soit ouverte ou fermée, une porte n’est plus la même. J’ai toujours eu peur dans les portes battantes, les escaliers roulants, et pourtant j’escalade les plus hautes falaises. Je me déplace avec mon corps tout entier. Chaque voyelle est un nerf de plus. Chaque phrase est un muscle. J’aime que le monde me renverse. Je reste sur le dos à regarder le ciel et guette les nuages, un brin de paille à la bouche. Une simple sandale peut changer notre vie, un gant perdu et retrouvé, un petit bout de papier griffonné à la hâte.