Les menus riens

Publié le par la freniere

J’aime les menus riens, les trotte-menu et le menu fretin. Une poubelle renversée est un trésor pour un chat. À trente degrés sous zéro, une mitaine trouée est une calamité. Tous les chapeaux m'émeuvent beaucoup plus qu’un drapeau. Dans un monde où l’on tue pour sauver l’apparence, où la valeur est ce qu’il paraît, il est difficile de rester vrai. Qu’on marche à cloche-pied et l’on vous met une prothèse. Il faut rester dans le rang. Le toc-toc des talons et le flap-flap des semelles doivent s’harmoniser. Malgré tout, plus le monde est aseptisé, plus le nombre des clochards augmente. L’espoir fait la cloche et la tendresse fait la manche. Il n’y a plus que des pardons cherchant la faute, des prières inversées. Tôt ou tard, il faut vider son sac, se bricoler un pain, une manière de vie, un semblant d’agonie, rapiécer la solitude avec des bouts de phrases. Quand on aime le monde, on a mal pour lui. La vie ne sent pas toujours la rose tapie dans ses épines et l’encre se confond au sang des abattoirs. En proie au pire et au meilleur, il faut avoir vécu pour apprendre à mourir.

 

Le temps bourrasse et neige. Le vent pelote les hanches des maisons. Les cheminées se dressent sous la caresse du poêle. Le soleil se jette sur la neige comme un cristal de roche. Plus tard, ce sera la lune, la lumière de la lune enceinte du soleil. Des nuages pleins d’eau désaltèrent le ciel. Les baromètres s’affolent d’une saison à l’autre. Le mercure s’agite au fond des thermomètres. La goutte d’eau dérape sur le niveau de la terre. Les fantômes se maquillent dans l’ombre d’un fond de teint de lumière. Tirés à quatre épingles ou tout nus comme un ver, on se laisse traîner par la main du hasard. Malgré le temps qui passe, chaque molécule cherche encore la première et chacun sa chacune. Il faudrait que chaque homme accueille son contraire. C’est flocon par flocon qu’il faut nommer la neige. C’est avec la faim qu’il faut écrire le pain et les frontières avec le bruit des réfugiés. Si Dieu est au chômage et les églises vides, il y a des hommes sur la route qui s’inventent des ailes, des anges vagabonds, des pauvresses en guenilles qui enfantent des fées.

 

Pour trouver, il ne faut pas chercher, mais aimer, de la graine à la pomme, de l’argile à la tasse, de la mer à l’oiseau, de la mère à l’enfant, de l’atome à la vie. Le paysage coule par les yeux et inonde l’oreille. En regardant les arbres, j’imagine le cheminement de la sève, des racines aux embranchements du tronc, les sentiers sous l’écorce, les routes sur les feuilles par où la chlorophylle vient livrer sa lumière. Du cynisme des épines à l’orgueil des fleurs, chaque arbre a son caractère. Il transparaît dans l’écriture des fruits, l’akène qui tournoie, le gland qui tombe dru, la pomme qui rougit, l’embonpoint de la poire, la douceur de la pêche, la dureté de l’olive s’attendrissant avec le temps, l’amertume du citron, les rides de la figue, la cerise offerte au bec des oiseaux. J’ai toujours voyagé dans ma tête, avec la musique qui met l’âme à l’envers, les patois qui patinent le temps. À six ans, je dessinais des routes dans mon carré de sable. Je sautais à cloche-pied des lignes imaginaires. Je reliais entre eux les craques de trottoir, le pointillé des pas, le sillage des oiseaux. J’ai appris très jeune à galoper sans peur sur les chevaux de la langue. Plus tard, j’ai traversé tous les États-Unis, à pied, à l’encre, en autobus, en train. Je vis. J’écris. Je n’oublie pas l’enfance. J’ai très tôt pris le parti des humbles. À la table des riches, je ne souris qu’aux chaises.

 

Il ne faut pas laisser les faits empiéter sur le rêve. Il faut manger des yeux la moindre miette de vie. Nous ne reviendrons plus où nous avons vécu. Ce que je n’écris pas se trouve dans mes pas, mes gestes, mes silences. Il y a une manière d’être là ou de ne pas y être, aucune façon de vivre en oubliant la mort. L’homme est un trou qui cherche à se remplir ou bien un seau qui cherche à se vider, un sot se croyant savant, un sage qui s’ignore. Le corps est une maison aux fenêtres qui pleurent. On l’emporte avec soi comme un bernard-l’hermite. Même si le monde change flocon par flocon, la neige n’efface pas l’odeur des feuilles mortes. Elle n’éteint pas la braise sous la cendre. Les bras du paysage entourent mes épaules. La terre fait le gros dos. J’apprends de l’horizon à tenir tête au ciel, du vol des oiseaux à respecter la terre. Quand je vais où ne sont pas mes racines, je les porte avec moi sous la forme de mots. Les lignes de vie s’étirent dans les mains qui écrivent. Elles se prolongent dans la mort. Toutes les langues ont leur propre salive. On ne peut pas tout dire. Il y a des mots qui travaillent en-dessous, des phrases tapies dans l’ombre, une respiration muette, un sens inatteignable, des poussées en avant qui n’arrivent à rien. L’espace résonne des jours qui se sont tus. La neige quand elle tombe est une bible aux pages blanches. J’attends que le premier oiseau en traverse le vide, que le premier chevreuil y pose son chapelet de crottes, que les traces de bêtes laissent un hiéroglyphe. La moindre odeur rallume la cendre des mémoires. Aucune tombe n’est assez vaste pour contenir la mort. La langue est une main, le corps une portée pour l’alphabet des veines, la tête la grammaire, le cœur le langage. Je conjugue les phrases quand je bouge les doigts. Ils pétrissent le sens comme une pâte à pizza ou des retailles d'hostie.

 

Je regarde ma main, mes doigts en bibendum et mes paumes calleuses comme des pommes plissées. Elle était si petite dans celle de ma mère. Il y a longtemps depuis que je ronge mes ongles. Les menottes à la longue se transforment en menottes. On sait si peu de choses de ses parents. Un nom survit dans l'ignorance de celui qui le porte. J'ai retrouvé le nom de mon père sur la couverture de mes livres, celui qu'il m'a légué, mon nom de famille. Je l'ai donné à mes enfants sans savoir s'ils en voulaient. Être moins orgueilleux, je n'aurais pas signé. J'aurais écrit personne. J'aurais signé nada. Seuls importent la sueur entre les lignes, les coins de pages écornées, le sang d'encre des mots. Derrière mon dos, dans la bibliothèque, les livres attendent qu'on les caresse. Ils étouffent sous les minous de poussière et veulent prendre l'air. La voix des phrases s'ébroue. Les notes en bas de page retournent leurs sentences. Les mots murmurent entre eux. Ils font du ventre entre les parenthèses. Ils se mettent à crier quand on tourne les pages. Les épaules serrées entre deux appui-livres, les vieux auteurs radotent. Les plus jeunes s'anglicisent. Bachelard se gratte la tête et joue avec sa barbe. Breton pontifie. Sollers soliloque. Aragon fait le paon. Perret meurt debout en criant «Mort aux vaches!» Godin cantouque et souque à la corde. Perreault godille entre la chouenne, la chienne à Jacques et les cartes à Cartier. Miron est dans la rue et scande ses poèmes. Gauvreault, l'épormyable, réinvente la langue. Laude meurt de faim dans une chambre à Paris plutôt que de vendre son âme. Le Fou de l'Ile fait voler l'Alouette en colère. J'ai toujours perçu la lecture comme un cadeau. Le temps se moque bien de la gloire. Il se contente de maintenir en vie une petite flamme de vie. Les planches des maisons grandissent sous l'écorce. La sève crépite dans les bûches d'érable. Des oiseaux font leur nid dans la paille des étables. La dentelle et le pain sont déjà dans la graine, celle du lin ou bien du blé.

 

Je mets ce que je suis dans les mots, à la fois cœur et viande, le rêve et le réel, les caresses, les coups de poing, les coups durs, les coups de vieux. Je ne veux pas d'un poème qui entête, plutôt une petite fleur griffonnée sur l'azur. Il faut un mouton noir pour distinguer le troupeau. Je ne fais pas d'omelette. Je gobe les œufs crus. Quand j'ai un verbe dans la gorge, je ne crache pas les arêtes. Je suis passé du ventre de ma mère jusqu'au centre du monde, de la route inconnue au cœur recroquevillé, du doute à la déroute. Du trou noir à la noirceur des pages, je ne sais où je vais. Je voyage en dedans. Je fais du pouce dans ma tête. «On the road, again!» Je suis le fil du temps du bout de mon crayon. De l'aorte à la main, le sang trace la route. Heureusement que le soleil fait miroiter le lac, que les oiseaux qui passent me saluent de leurs ailes, que la pluie et la neige imprègnent les saisons, qu'il pleut des perles noires dans l'or de l'été ou bien des perles blanches sur le luisant des lauses. Diverses cicatrices indiquent l'âge des choses. On ne refait pas sa vie. Rien ne s'efface ni le passé ni le futur. Il faut créer l'éternité à même l'instant présent.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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