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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Ce métier qui est le nôtre, un métier d'oiseau: construire, chanter. C'est à cause des sources et des fougères qui renouvellent nos joies. Des chemins qui nous traversent et qui n'en finissent pas d'arriver. Du grain paisible et des couleurs. Du vert qui nous passe par les yeux. En dépit des incompréhensions et du mal historique.

Lionel Ray

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Le premier mot 5

Publié le par la freniere

Me voici dans les rues de la ville. Mon âme d’habitant couve les oeufs dans les nids de poule. Ignorant les feux rouges, je traverse les rues comme un raton laveur. Je saute à la marelle entre les craques des trottoirs. J’ai le pied droit qui boite et le gauche à l’envers. Mes yeux dans les vitrines ont le reflet des loups qui cherchent la forêt. Il y a trop de bruit entre le vent et les oreilles des oiseaux. Les seuls sourires sont les couvercles de conserve qui bâillent aux corneilles. Pour échapper au froid, je serre la main courante dans les bras du métro. C’est comme l’œuf du ventre où des trains viennent éclore. La ligne d’horizon n’est plus qu’un point de fuite tremblant d’incertitude. Dans la fragilité des pas, elle se confond aux lignes du métro. Je parle avec les choses que personne n’achète. Les autres sont trop snobs pour sourire à ma gueule. J’ai un caillou trop petit pour la hauteur des marches. Je fais des nœuds aux cordes vocales pour grimper en silence un peu plus haut que moi.  Devant tant de néons, je cache ma lumière sous le couvercle des paupières.

Je suis comme un objet perdu dans la vitrine d’un regrattier, un pissenlit sur un banc de neige, un grain de sel dans un café, un gant de peau sur une prothèse, une chair à nu sous une cravate. J’ai les pieds dans les plats, la cervelle dans le plâtre et le cœur qui fait tilt. Mon âme fait du stop au milieu taxis sans savoir où aller. Tout ce qui tourne ici tourne mal. Les jours en dents de scie découpent l’infini. Les planches de salut se retrouvent en sciure. Un vieux pneu somnole près d’un matelas abandonné. Je vois des visages partout. Chaque fenêtre a un œil. Les pas vont plus vite que les pieds et les gestes se cachent dans les lignes des mains. On y circule à touche-touche, à berzingue, à tire larigot sans même jeter le petit poil d’un œil à ceux que nous croisons.

Il y a des soirs aux habits trop serrés, des matins qui marchent la tête entre les jambes, des appétits d’oiseau qui s’empiffrent d’essence. Même les puces se trompent de chien ou s’attaquent aux ordis. Des abeilles aveugles butinent les orties. Si les prénoms parfois se trompaient de visage, des banquiers feraient la manche et les notaires du blues, des policiers danseraient au pied des lampadaires, des hommes d’affaires joueraient de la flûte tout en fumant leur joint. Les comptables seraient cruciverbistes et les jardiniers auraient des fleurs dans la voix. Si les mots revenaient à leur berceau de feuilles, les oiseaux nous liraient sans avoir peur de nous.

Pour voir plus loin, je dessine des fenêtres, sur les murs et le vide, sur les arbres et le sol, sur les recoins perdus et même les fenêtres. Je sème la clef des champs dans toutes les serrures. Ce qui manque entre les murs, c’est une floraison que l’homme n’aurait pas souillée, une parole venue d’elle-même sans le secours des idées, des poèmes sans tige que celle du regard. J’ai laissé mon loup en pension chez les fées. C’est lui qui chante, c’est moi qui mords. J’endosse ma peau d’homme quand je viens à la ville mais je fais rarement mon sale métier d’homme. Je vis tout simplement sans compter les secondes.

Il y a toujours une ombre qui me suit. J’y cherche en vain le bourgeon des couleurs. L’interrupteur dans ma tête clignote à off. Mes mots galopent derrière le temps et n’attrapent que des poils. Je sais pourtant qu’il y a du monde derrière l’invisible. J’entends chanter la vie par les trous dans l’espace. Nous sommes à mi-distance entre le visible et l’invisible. Il n’y a pas de frontières. On ne sait pas non plus lequel entraîne l’autre. Au toucher du soleil, les glaçons tournent en larmes. Même dans le connu, c’est l’inconnu qui compte. Sous le parfum d’une fraise la langue se veut fraise mais ne peut qu’y goûter. Il y a des lieux où l’on ne va qu’avec des mots, des bribes d’infini, des brindilles d’espoir. J’écris avec des doigts au bout des mots, des doigts en absidioles sur l’abside d’un mamelon, des doigts à croupetons sur la peau d’une hanche.

À chaque jour, je dois reconstruire le monde, le remettre debout ou le laisser s’asseoir sur les genoux des phrases. À défaut de brouter la route avec des bottes à vache, d’arpenter l’infini sur des bottes de sept lieues, mes jambes se transforment en crayon. Je dois les aiguiser pour avoir où aller. D’autres raccommodent  leurs pas avec des talons à aiguille. Ne riez pas. Il y a bien des nuages qui pleurent, des vers qui écrivent entre des parenthèses de terre, des os qui aboient dans la gueule de chiens, des hommes qui se taisent. Il y a bien des aveugles qui parlent avec leurs mains, des soldats qui font  crier les balles. Les oiseaux sont des notes sur la portée du vent.

 

 

 

 

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

Flying Hawk, Sioux du clan Oglalas

Nos tipis jouent avec le soleil et la lune. L'air y circule, non le vent. Les tipis marchent. Le Grand Esprit n'a donné de racines qu'aux arbres. Les maisons des Blancs ont l'immobilité de la mort.

Black Elk, Sioux du clan des Oglalas

À qui voulait le photographier: Ami pourquoi veux-tu raccourcir ma vie en me privant de mon ombre ?

Crazy Horse, Sioux du clan des Oglalas

Mauvais rêve, trouble, peur. Je ne distingue plus ce que j'ai appris adulte de ce que j'ai compris enfant: les Blancs ont tué nos bisons - non pour les manger - mais vendre leurs peaux pour le métal qui rend fou.

Speckled Snake, de la tribu des Creek en 1829

L'homme blanc a mendié jadis un peu de terre quand il est arrivé par les grandes eaux, puis, notre feu et notre grain. Son ombre aujourd'hui couvre notre pays, ses mains ont agrippé les mers d'est en ouest et il pose sa tête sur la lune... pour dire encore à l'homme rouge; Eloigne-toi un peu - tu es encore trop près de moi.

Publié dans Paroles indiennes

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Lionel Bourg

Publié le par la freniere

Né en 1949 dans la Loire, Lionel Bourg vit à Saint-Étienne.

Je ne me cache pas qu'à grands renforts de phrases j'ose à peine suggérer pourquoi je vis ici et en quoi un tel entêtement prolonge les inquiétants paradis de l'enfance. À la question: écrivez-vous lyonnais ?, Louis Calaferte répondit aux enquêteurs du journal Libération tout heureux de piéger ses confrères: Oui, avec un saucisson dans le cul., propos que je ferais à peu de chose mien s'il advenait  que l'on m'interrogeât sur le même registre. Oui, dirais-je, j'écris stéphanois, avec, manière de varier les plaisirs, un morceau d'anthracite dans la gorge... Généalogie brigande, théorie manutentionnaire d'alcooliques et de parents rongés des fines tavelures pulmonaires dues à la silicose, assemblée de chômeurs ou bande vivement accourue de grévistes renversant les tramways un jour de 1948, je rédige ces pages en héritier présomptueux d'une communauté que l'histoire relègue au cloaque de ses tentations obsolètes: avatar d'un grand-père qui faillit tuer son fils à la hache et se pendit lorsque sa compagne manda un prêtre, descendant d'un autre qui mourut de l'absorption conjointe d'acides et de gros rouge, rejeton fin de race de filles culbutées à la va-vite dans l'arrière-cour des ateliers, j'ai l'orgueil des sans-grade, l'intime conviction teigneuse des vauriens. Ces gens ont beau avoir été détestables (il n'y a que les privilégiés pour se représenter l'édénique famille ouvrière: besogneurs, hypocrites, menteurs, racistes, leurs turpitudes valent celles des possédants), c'est en leur nom que je signe des livres et m'offre l'exorbitante revanche de ne pas travailler.

Fragments d'une ville fantôme

*

Il existe des lieux d’où l’on ne revient pas. Des lieux ou des moments enkystés dans cette mixture de chairs comme de sensations, de fièvres, de bonheurs incongrus et de souvenirs auxquels on ne s’arrête pourtant que de loin en loin, le zinc d’un bistrot, les éclats de rire ou les larmes d’une petite fille, un port, en Irlande, où l’on régurgitait sa vie, une pièce à moitié sombre dont la lucarne donnait sur une avenue baptisée d’un de ces noms stupides : Foch, De Lattre de Tassigny, Thiers, Édouard Herriot, Auguste Comte… Un orage dans la montagne où l’on s’était aventuré, quelques mots griffonnés à la hâte sur un méchant papier ou la nuit que dans son regard celle qui n’aimait personne et que personne n’aimait ne savait avec qui partager. Des lieux, des journées en souffrance, enfouis sous les gravats de l’habitude ou dont les échardes soudain déchirent la mémoire, et puisque l’on doit marcher, puisque rien par l’étendue des jours ne traduit plus qu’une obstination lancinante, ce sont eux qui nous fondent, ne serait-on après bien des errances que des voyageurs égarés. Ou bien, on les invente. Les dessine et les peint sur des toiles toujours plus noires, les raconte au gré d’histoires que l’usage dit être justement à dormir debout, des chansons, des récits fabuleux, des messages versés en pâture à la solitude massive à laquelle se réduisent désormais nos étroites destinées.
Je n’aimais pas Lyon. Ni Bordeaux. Ni Paris. Ni Venise. Je divaguais au hasard de leurs rues sans rien voir que de tristes ou de prétentieuses façades, rêvassant près d’un porche ou, penché sur l’eau maussade des canaux, examinant les reflets de palais dont la lèpre me paraissait encore belle. Je n’aimais rien, peut-être. Que ces promenades sans but par des cités malades. Ces excursions désespérantes sur des crêts rabotés par les vents dès que l’hiver assiégeait
les hauteurs. Cette steppe, nue, frigorifiée, qui s’étendait au-dessus de la vallée industrielle et où, par les bruyères griffant la brume éparse, j’avais à dix-sept ans tenté de fuir la mort enfant dont l’on m’avait affublé. Je m’effrayais de tout, gamin. Du silence comme du bruit. Des cris non moins que du mutisme haletant épié chaque nuit dans l’alcôve. De cette opacité qui me gagnait, d’où j’émergeais penaud, l’œil inquiet, la bouche frémissante. Respirer n’avait aucun sens. J’écoutais s’ouvrir ou se fermer à longueur d’insomnie des centaines de portes.
C’est un arbre, tu vois… c’est un arbre… chuchotait-elle. Nous avions trouvé asile dans une maison sans désunir en nous la nuit du jour. Il avait plu. Il était midi, ou neuf heures du matin, le soir déjà, l’aube, le lendemain, la veille… Le ciel s’était voilé de nuages dont les franges flottaient avant de s’effilocher d’un bord à l’autre du maigre horizon. La semaine s’écoula lentement. Nul ne connaissait le repaire où nous dormions enlacés, nous éveillant d’heure en heure comme étonnés de vivre. Avant de regagner la ville, nous allâmes entre chien et loup boire un verre dans une petite auberge. Le temps pourrait passer maintenant. Le soleil se coucher comme une meule de foin calciné basculant dans l’abîme. Il faisait beau. Nous l’avions appris d’un regard : la nuit n’est pas que le sang séché de nos rêves…

chez Cadex:

Dans la présente abjection du monde
Tombeau de Joseph-Ferdinand Cheval, facteur à Hauterives
Prière d'insérer suivi de Cote d'alerte
L'Absent
Les montagnes du soir
Fragments d'une ville fantôme

chez d'autres éditeurs:

Contre nuit  J. Brémond Éd.
L'innocence  Comp'Act
L'oublie et la mémoire des lieux  Didier-Richard
L'étroite blessure du silence  J. Brémond Éd.
Lettre à Clara  J. Brémond Éd.
Prose pour une égarée  Tarabuste Ed.
Jardins de poupées  Fata Morgana
La faute à Ferré  L'Escampette
Quelques ombres parlées  L'Escampette

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Le poète est celui qui inspire bien plus que celui qui est inspiré. Les poèmes ont toujours de grandes marges blanches, de grandes marges de silence où la mémoire ardente se consume pour recréer un délire sans passé. Leur principale qualité est non pas, je le répète, d'invoquer, mais d'inspirer.

Paul Éluard

 

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Claude Beausoleil

Publié le par la freniere

Je ne sais plus ce soir où va la poésie

Je ne sais plus ce soir où va la poésie
je regarde les mots déliés dans l'espace
je ne sais plus ce soir où va la poésie
je l'ai voulue brisée défaite et elliptique
transformée secouée aérée
je l'ai voulue urbaine
sur les lèvres du siècle
dans les hasards perdus
aux chants inconsolables
des utopies magiques
je l'ai voulue formelle ouverte ou en rupture
je l'ai voulue indirecte structurée mobile
je traversais sa nuit
et j'en rêvais le jour
je ne sais plus ce soir où va la poésie
mais je sais qu'elle voyage
rebelle analogique
écriture d'une voix noire
solitaire et lyrique
tout au sommet des mots
dans les incertitudes
sous la chute des possibles
là au centre des pages
dans l'ailleurs du monde
pour un temps infini
elle souligne les choses
elle soulève l'amour
témoigne du dedans
par les mots qui désirent
dans ce même langage renouvelé
Interroger le livre la vie la nuit
je ne sais plus ce soir où va la poésie


Poète et critique, Claude Beausoleil est né à Montréal le 16 novembre 1948. Après un doctorat à l'Université de Sherbrooke, sur le motif de l'identité dans la poésie québécoise, il enseigne la littérature à partir de 1973. Depuis 20 ans, Claude Beausoleil est très actif dans le domaine de la poésie. Il a participé à des conférences et à des colloques sur la poésie en Acadie, au Mexique, en France, en Belgique, en Suisse et en Italie. Il a participé à plusieurs festivals de poésie et a collaboré à de nombreuses revues au Québec et à l'étranger dont Estuaire (Montréal), Europe (Paris), American Poetry Review (New York), Eloizes (Acadie) et Plural (Mexico). Claude Beausoleil est aussi directeur de la revue Lèvres urbaines. Critique, il a été chroniqueur de poésie au journal Le Devoir de 1978 à 1985. En tant que traducteur, il a préparé une anthologie de la poésie mexicaine contemporaine et traduit des poèmes de Garcia Lorca et de Xavier Villaurrutia.
Depuis 1972, Claude Beausoleil a fait paraître une trentaine d'ouvrages de poésie.
En 2004, il a rejoint l'Académie Mallarmé dont il était depuis 1997 « correspondant étranger » devenant ainsi membre à part entière, comme l'avait été avant lui Gaston Miron.

bibliographie
Intrusion ralentie, Éditions du Jour, 1972
Les bracelets d'ombre, Éditions du Jour, 1973
Avatars du traits, l'Aurore, 1974
Deadline, éd. D. La liberté, 1974
Journal mobile, éd. du Jour, 1974
Promenade Modern Style, Éditions Cul Q, 1975
Ahunstsic Dream, poèmes, Herbe rouge, 1975
Le sang froid du reptile, poésie tropicale, Herbe rouge, 1975
Motilité, l'Aurore, 1975
Le Flying Dutchman, Éditions Cul Q, 1976
Sens interdit, l'offset story, le langage : aucune obligation, le fragmenté, les lames de fonds Éditions Cul Q, 1976
Le temps maya, Éditions Cul Q, 1977
Les marges du désir, Éditions du coin, 1977
La surface du paysage, textes et poèmes, VLB, 1979
Au milieu du corps l'attraction s'insinue, Éditions du Noroît, 1980
Soudain la ville, Zéditions élastique, 25 exemplaires, 1981
Dans la matière rêvant comme d'une émeute, Écrits des Forges, 1982
Une Certaine fin de siècle, poésie, éditions du Noroît, 1982/1991
D'autres sourires de stars, Castor Astral, 1983
Une Prière rock, Éditions du Pôle, 1983
Présences du réel, Éditions du Noroît, c1983
Les Livres parlent, Écrits des forges, c1984
Langue secrète, NBJ, c1984
S'inscrit sous le ciel gris en graphiques de feu, Écrits des forges, c1985
Découverte des heures, NBJ,1985
Il y a des nuits que nous habitons tous, Éditions du Noroît / Le Castor astral, c1986
Extase et déchirure, Écrits des Forges / La Table rase, c1987
Grand hôtel des étrangers, Écrits des Forges /Europe Poésie, c1988
Travaux d'infini, Éditions du Noroît, 1988
La poésie mexicaine, Le Castor Astral / Écrits des Forges, 1989
Une certaine fin de siècle, Le Castor Astral / Écrits des Forges, 1991
Fureur de Mexico, Écrits des Forges / Phi / Perce-Neige, 1992
La poésie suisse romande, anthologie, Écrits des forges / Le Castor astral / Éditions de l'Aire, 1993
L'usage du temps, Les Herbes rouges, 1993
Le déchiffrement du monde, Les Herbes rouges, 1993
La ville aux yeux d'hiver ,Écrits des Forges, 1994
Fort Sauvage, roman, L'Hexagone, 1994
La manière d'être, Les Herbes rouges,1994
La vie singulière, Les Herbes rouges, 1994
Le rythme des lieux, Écrits des forges/L'Orange bleue impression, 1995
Rue du jour, Les Herbes rouges, 1995
Grand hôtel des étrangers, Écrits des Forges / Éditions PHI, 1996
Fort Sauvage, roman, Le Castor astral, 1996
Librement dit, carnets parisiens, L'Hexagone, 1997
Quatre échos de l'obscur, Écrits des forges,1997
La ville aux yeux d'hiver, Écrits des Forges / Éditions L'Âge d'homme, 1998
Le chant du voyageur, Les Herbes rouges, 1998
La poésie acadienne, compilé par Guy Arsenault, Gérald Leblanc et Claude Beausoleil anthologie, Éditions Perce-neige / Écrits des Forges, 1999
L'espace est devant nous, Le Castor astral, 1999
Oscar Wilde, pour l'amour du Beau, Le Castor Astral, 2001
La parole jusqu'en ses envoûtements, La Castor Astral /Écrits des Forges, 2002
Le baroque du Nord, Les Herbes rouges, 2003
Lecture des éblouissements, Le Castor Astral / Écrits des Forges, 2004
Architecte des sentiments, roman, le Castor Astral, 2005
Regarde, tu vois, Le Castor Astral / Ecrits des Forges, 2006

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Le premier mot 4

Publié le par la freniere

Seule la vie ne ment pas. S'il lui arrive de tricher, c'est pour tromper la mort. La vie est faite de promesses oubliées, de rendez-vous manqués. De fleuves devenus sable. De gestes devenus mous. D'enfants devenus vieux. D'une poignée d'aiguilles dans une main d'horloge.  L'âme est prise en otage par les gurus de service. C'est un bâton de vieillesse pour les ménopausées du cœur, une descente de bain pour les corps en transit, un ticket de loto pour les réincarnés. On prend l'astrologie comme on prend l'ascenseur, une aspirine, un joint. L'âme doit se cacher du rire des imbéciles. Elle travaille sans visage. C'est un sherpa dans une montagne de blessures, une virgule dans une phrase sans mots. C'est une poignée de neige qui résiste au soleil, un peu d'air qui passe dans le mouvement des feuilles. C'est l'escalier qui grince dans la maison du cœur, le son de ce qui vient, la déchirure dans la couche d'ozone, le crissement des pages que l'on ne tourne pas. C'est le désert tapi dans chaque grain de sable, un bruit d'images qu'on ne voit pas, un mouvement arrêté, des gestes où plus personne n'habite. C'est une sorte d'eau entre les rives du regard.

Les yeux touchent l'espace comme les rides touchent le temps. Ils s'échappent en dedans quand on les ferme. Il nous faut des images pour les réveiller. Dans le passage de l'ombre, les choses ne s'approchent ni ne s'éloignent, elles convergent vers la lumière qui nous façonne comme le soleil perce la brume. Nous venons tous de plus loin. Nous sommes tous plus haut. Les pieds suivent toujours une piste ignorée. Les bras palpent le vide et y touchent le cœur. Quand on lève la main tous les gestes bougent dans le désir des doigts. Nous sommes toujours un autre. Quelqu'un marche vers nous mais n'arrive jamais. Quelque chose bouge toujours quand quelque chose s'arrête. Il y a toujours un os dans le silence des chiens, un cheveu sur la soupe, un cil dans le regard, un orteil qui bouge dans les souliers des morts, de l'eau dans la fontaine des formes. Il suffirait d'un souffle pour agiter la pierre . Nous tournons tous autour d'un même centre, tendant nos mains vers un même feu. On ne dit plus l'amour, on dit n'importe quoi. On ne dit plus l'amour de peur qu'il ne s'enfuie. Tout ce qui brûle peut-il encore brûler ? Il y a dans chaque mot comme une main tendue, un appel d'air, un doigt qui clique sur l'icône dans l'espoir d'un sens.

Dans mon pays d'érable on communique encore par les feuilles des arbres, le vent du Nord, les racines crochues dans un ciel terreux, par l'âme des shamans et les yeux des chevreuils. Je cherche dans le désordre de mes gestes celui qui me relie au mouvement du monde. J'entends tousser quelqu'un durant les soirs d'orage. Une voix terrible et belle comme la mort. Une voix chaude et douce comme la vie qui naît. La voix de mes amours qui me retient encore dans la parole du monde, la voix de mes enfants qui innerve la mienne. La neige sur le sol réchauffe les racines , protège les insectes et vient grossir la mer par mille souterrains.

Ce n'est jamais la vie qui embrouille les pistes. Ce sont les professeurs, les curés, les marchands. Ce sont les lignes droites, les barrières, les barreaux, les frontières qu'on impose même aux ailes d'oiseaux. Ce sont les nids de poule où la guerre couve ses mines et ses oeufs d'infortune.

 

 

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Ils étaient tellement unis, que lorsque l'un des deux partait, l'autre revenait.

Roberto Juarroz

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Volti

Publié le par la freniere

Publié dans Glanures

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Le premier mot 3

Publié le par la freniere

Quand le sourcil noir d'un nuage cache l’œil de l'orage, ou du cyclone, je tremble comme le cœur d'un loup. Devant l'éclair et le tonnerre tous les vivants connaissent l'appréhension cosmique. Quelque chose en moi se souvient des cavernes, des odeurs animales, des remugles chtoniens. Des forces élémentaires se condensent en sueurs. Un arbre parle à ses racines comme l'homme à ses mains. Au fil des images, ce qui ne se laisse pas voir détermine ce qu'on voit. L'iris n'est qu'un iceberg dans la mer des regards. L'âme n'a pas de corps. Ni dehors ni dedans. Elle englobe l'univers à partir d'un doigt, d'un regard ou d'un son. Les heures qui nous séparent nous unissent aussi. La parole est un oeuf sans corps qui s'apprête à éclore. Chaque geste se perd dans l'infini des gestes pour revenir en chair.

Rien ne s'éloigne ni se rapproche. Tout se confond comme une ombre qui tourne, une rosée qui monte, une pensée qui divague. Les choses que l'on nomme, on les touche encore mieux. Cette table que j'écris, ces miettes que je traîne, chacun peut les toucher avec le bout des yeux et l'intérieur de la tête. Chacun s’y attable tout autant que ma voix.

Dans la mémoire, il y en a qui ont un sac plein de billes de verre, des paroles d'insectes, des fruits au bord des larmes. D'autres ont des balles de fusil à la place des yeux. Les rois ont des couronnes de peurs. Quand il pleut dans les mots, je fais un parapluie avec une parenthèse. Quand il fait soleil, je cueille un bouquet d'apostrophes. Les voyelles en pétales peuvent servir de tisane pour adoucir le cri.

Tout ascenseur est sans mémoire. J'écris marche après marche comme on monte au grenier retrouver son enfance. Je n'ai pour toute rampe que la main des vivants. Chaque matin c'est le chant des oiseaux qui lave le silence. Le vent se fait la barbe au fil des feuillages. Les abeilles déjeunent au restaurant des fleurs. Les mots de l'homme éclosent dans la boue du réveil.

Je cherche dans quelle langue l'image vient lécher les yeux blancs des aveugles, quels mots tissent l'eau et parlent aux rochers, quelles voyelles disent je t'aime en direct du cœur. Les bêtes dans ma bouche viennent s'agripper au sens. Depuis le premier mot, je suis au bord du gouffre. Je continue d'écrire pour ne pas y tomber.

Je tiens toujours un livre d'une main mal assurée. Près du silence. Près d'un crayon. Près d'un oiseau. Il y a toujours des mots qui dansent dans ma tête agrandissant l'espace. Avant d'écrire un mot j'écoute son écho. Toutes les phrases sont là. Elles nous attendent. Elles nous tendent les bras. Il faut gratter sous les ratures, déshabiller les mots ou effeuiller la prose. Un os dans la poussière peut retrouver sa peau, les lèvres du matin embrasser le sourire. Toutes les marges ont un goût de défi, de mémoire inconnue. Chaque souffle du vent est un carnet d'adresses, une boussole impossible, un petit grain de cœur. Tout livre, qu'il soit rose ou noir, est un brandon d'espoir. Dans la mémoire des catastrophes, il transforme les ruines en une source nouvelle. Ce n'est jamais un sac à prophéties mais un coffre à jouets. 

 

 

Publié dans Le premier mot

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