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113 articles avec jean-michel sananes

Je te regarde mon âme

Publié le par la freniere

Je te regarde mon âme, et je te voudrais belle, toi qui n'es qu'une âme de traverse-vie, une âme empruntée à l'Immense, toi qui cherches à te trouver une place à la taille de tes rêves.
Toi qui, comme cela arrive parfois, es trop grande, trop libre, pour vivre emprisonnée dans un esprit d’homme.
Je te regarde, ma vieille âme qui as traversé les Temps, tout connu du cœur des arbres, du rire des oiseaux chanteurs, de la joie de l'épi de blé, du vent capricieux, et des enfances blessées.
Je te regarde du fond de mes silences, toi qui as vu des millénaires d'âmes défenestrées de corps fatigués par l'usure. Toi qui fus la compagne de mille fusillés désâmés, toi mon âme ébréchée par la grisaille des souvenirs, toi, mon amputée des mille utopies, mon égarée, ma cabossée, ma mutilée, toi, ma vieille compagne d'ossuaires désertés, ma roturière sans papiers, perdue sur tant de chemins d'ennui, ma squatteuse de vie.
Moi, l'égaré des décennies, en ces temps précaires où les dieux se perdent, même si tu es une âme sans foi ni loi, au seul crime d'avoir aimé, je t'adopte, ma petite âme d'occasion, sans garantie de bonheur, sans même un état d’âme. Je t'adopte, avec cette conscience si lourde à traîner. Je t'adopte, et te porte en moi comme une boussole précieuse sur mes chemins d'exil et d'enfance perdue.

Je te regarde et te parle, mon âme, toi qui portes l'inlassable Question. Toi, l'habitante de ma tête, nue, sans mensonge, sans fard face à mes vagues à l'âme et à mes doutes traqueurs d'innocence.
Parmi les naufragés d'un Temps jonché de destins perdus, moi qui cherche le chemin des mémoires englouties, je te cherche mon âme, dans l'encyclopédie de l’impossible, à frontière de raison. Je te cherche et te dessine, te devine légère ou hexagonale comme l’infortune, lourde comme le devoir.
Toi, mon âme à peau d'enfance douce comme l'espérance et sage comme la raison, je te cherche et peu m'importe tes autres passés, tes errances, tes vagabondages millénaires.
Je te chercherais même si tu t'étais vendue au diable et que mille nuées de quidams t’aient con-damnée.
Moi, qui viens du cri et des larmes, je te porte au centre de tout ce qui m'est précieux. Tu es mon chemin, mon âme sœur qui sait le poids des âmes en peine.
Toi qui un jour me quitteras, ne m'oublie pas.

 

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Silence là-dedans

Publié le par la freniere

Trop de monde, trop de bruit
trop de nuits cassées
trop de rêves dissipés !

Ça chante, ça parle, ça bouscule
ça crie, ça siffle, ça murmure
trop d'habitants dans ma tête
qui dansent sur mon silence

Arrêtez la cavale des mots fous
et la cohorte des moineaux tapageurs
terrassez la horde des pensées inquiètes
et des coquelicots qui déjà appellent le printemps
éloignez ces verbes excentriques qui chassent le réel
empêchez l'envolée de ces phrases qui parlent de tout et de rien
tirez à vue sur toutes les digressions
je ne veux plus ressasser l'inventaire du jour
et celui des musées de l’imaginaire
taisez les mots qui parlent à voix basse
les embusqués du subconscient
les pensées clandestines
les demi-mots, les petit mots, les dicos en goguette
et tous les souvenirs altérés

Laissez-moi vivre en moi, et seul

Je ne veux plus que ma tête soit ailleurs
quand je devrais être en moi et ici
donnez-moi du carré et des nombres
laissez partir les soleils de minuit
nourrissez-moi de tapioca, de patates et de chiffres
fermez la porte des folies
et tous les portiques de l'imaginaire
chassez ce hibou galéjeur qui ricane dans mes rêves
pourchassez les enfants poètes et leurs cerfs-volants
les jongleurs de mots et les papillons ivres
qui titubent autour des réverbères
congédiez mon neurone aux chimères
emprisonnez mes idées folles, mes pensées vagabondes
je veux la mise à l'arrêt des bruits qui courent
la mise en sourdine des verbes hauts, des jeux de mots
des gros mots, des traits d’esprit, des paroles en l’air
des désaccords et des accords et des promesses qui passent

Trop de monde, trop de bruit
trop de nuits cassées
trop de rêves dissipés
donnez-moi des mots d'ordre
des pensées à l'eau de rose
des pamphlets au pain béni

Donnez moi le sommeil et le silence des justes
fermez ma conscience et ses agitateurs

Allez, mots rebelles
Mots sauvages et petits rêves
ouste dehors !

Incroyable ! Je ne suis pas chez moi
dans ma tête
rien ne m'obéit
le désordre règne
comme quand le maître parlait au tableau
et jetait sur ma table des équations froides
en ces temps où le soleil attendait l'heure de la récréation
Rien n'a changé
les décennies ont passés
et dans mon lit
des mots des phrases des rires démentiels
squattent encore ma nuit
une cacophonie déchire mon silence
je cherche le calme et la paix


Il est trois heures
et la lune fait le guet
seule la caresse de mon chat
promène un silence bienveillant.

Jean-Michel Sananès

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Que me dit-on Madame?

Publié le par la freniere

Les mille coups de règle que j'ai pris sur mes doigts pour un accord de participe passé oublié, pour un subjonctif malhabile, étaient peines et blessures inutiles ? Que me dit-on MADAME ?
Le "Pataouète" aurait été condamné et oublié à tort et il redeviendrait tendance ?
Certains, même, comptent en faire le structurant d'une nouvelle grammaire française !

Pourtant Madame, si encore je vote et adhère aux trois couleurs, c'est bien parce que la langue française est ma mère, ma patrie, mon passé, qu'elle est l'élément premier de cette culture qui a structuré l'appartenance de mes ancêtres à ce drapeau qui leur a demandé du sang et des vies et qui, plus largement, a nourri leur appartenance à une philosophie humaniste et mondialiste. Ma mère, à quatre vingt-dix-neuf ans, à quelques jours de sa mort, nous disait encore du Victor Hugo : "Chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne…".
Je n'imaginais pas qu'un jour, une quelconque instance de la "Culture" puisse me dire que le savoir doit être sacrifié parce que l'on ne se donne pas les moyens de l’enseigner correctement.

Pas plus qu'aucune mutation de la médecine qui expurgerait la connaissance du corps humain, la mise au rancard des fondamentaux de ma langue ne me paraît acceptable.

Peut-être me traitera-t-on de vieux con, d'incompatible du prédicat, mais laissez-moi aimer "Le corbeau et le renard" dans la version grammaticale de La Fontaine car tout me porte à croire que la richesse linguistique et les subtilités d'une langue affinent et forment l'esprit. Je crois à l'esprit et à la culture française.


 

Jean-Michel Sananès

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Avec le temps

Publié le par la freniere

Passent les ans et les chansons
Dans la ritournelle des mémoires
Et encore, encore je suis là
À scruter ce miroir sans tain
Où s'embusque mon  passé
Je me cherche
Encore je suis là
En quête d'anciennes lumières
Pauvre de désespérance
Riche de mon espérance
En ce temps millésimé
Où réside mon vieux corps
Qui traîne encore
Sur un chemin d'amour et de vie
En cette maison patrie 
Où habitent ma conscience et ma langue.
 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Hommage à Léonard Cohen

Publié le par la freniere

Fallait y aller compagnon
Tu pars à l'heure où le démon chasse
où le fusil pointe et le couteau tranche
la conscience est au coffre

Aucune chanson n'esquive la pointe des flèches
pas une berceuse pour apaiser la peine
les espérances sont closes

J'ai entendu ta voix
ton cri poussait ce siècle
nous avons tant usé de jours et d'illusions
que l'heure arrive
la nuit nous attend

Quand le temps viendra
vieux compagnon de mes années rêvées
vieil ami du cri de l'humain
et de ces mots habités dont tu faisais chansons
tu me diras, tu es là, tu es là

Et si maintenant près de toi, il en est Un
Un qui orchestre le paradoxe
il me faudra Lui dire que j'ai rêvé trop grand
trop rêvé l'amour, rêvé au lieu de croire
c'est ma grande faute

Et si je suis prêt moi aussi à dire
"Hinéni, hinéni" (me voici, me voici)
c'est que la route est noire
que mon pas hésite sur ce sentier de certitudes
qui ne trouve pas sa foi
que je suis trop loin de cette enfance
où le rire s'est éteint dans la noirceur des temps

Pourtant, vieux compagnon d'utopies
vieux compagnon à jamais Partisan clamant

Je n'ai pas peur
je suis là, moi aussi, prêt à Lui dire
Hinéni, hinéni (me voici, me voici)

Je te parle de cet automne
jonché de mots, de chansons orphelines
d'un pied sournois j'avance
j'arrive vieil ami
je sais cette clameur de mots qui t'habitait
je sais le poids des amours inoubliés
Je marche
je marche vers toi
peut-on choisir ses amis, ses morts ?

En cet hiver du verbe où tout s'efface
encore tu es là, tu es là
les années folk rongent leurs utopies
Marianne traverse le temps
je sais que la route d'un regard ne traverse pas l'oubli
je sais que le temps n'est pas nuage
j'aime encore la pluie
j'arrive

Hinéni, hinéni (me voici, me voici), disais-tu
ta voix reste
tu es là

La nuit nous attend
Faudra y aller compagnon.

4 Décembre 2016, 22:20pm | 

 

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Un temps de rien

Publié le par la freniere

Un temps de rien

A Léo mon chat, mon espiègle pacifique

qui vient d'être battu, mordu et amputé

ce cri de bruine

en ce temps de rien

où l'innocence porte ses douleurs

quand les haines fleuronnent au sommet de la bêtise

 

C’est un temps de rien, un temps de tout.
Un cri de baleine perdu dans des nuits d’océan
la présence indistincte d’un oiseau blessé
et le jour qui vient sur la pointe des rêves.

C’est un bleu perdu dans le chandail des brumes
une fête qui se joue dans le cri d’un amour
et Verlaine qui s’éloigne sur la pointe des pieds.

C’est une nostalgie qui cherche
ses mémoires au royaume des vivants
un cliquetis d’aiguilles qui cherche
sa route au rebours d’une montre arrêtée
et la chaussure de Rimbaud à l’orphelinat des amputés.

C’est Soutine et Chagall cherchant leurs pinceaux
l’encre du rêve et celle du cauchemar
à l’heure où le jour se dissout
et la nuit qui tombe sur le rire des enfants.

Ce sont les mains de Grand-Père s’approchant du poêle
Apollinaire et Max Jacob mourant loin de la Ruche
et cette muraille de mots qui entrave le silence.

C’est un temps de tout, un temps de rien
le jour qui passe sur le visage d’un ange
et la nuit qui se lève sur un visage de femme.


C’est une nostalgie qui croise la brume
un chien qui court comme on efface les siècles
et la mémoire qui se cherche au royaume des morts.

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Dédié à Léonard Cohen

Publié le par la freniere

On a des frères, on a des sœurs, et des amis que l'on croit éternels
On a des chansons, des bruits, des rires de cours d’école
Des odeurs de quatre heures au chocolat
L'émerveillement d'un premier Noël
Des goûts de fête
Et des années mêlées à nos années

On a ces peurs au ventre des jours d’examen
Tous ces vieux rhumes et ces matins chagrins où l'on appelait maman
Ce vieux grand-père qui ronronnait dans son fauteuil
Un journal sur ses genoux mais les yeux fixés sur sa grande guerre
On a leurs voix et leurs rengaines, les ritournelles d'un temps d’ailleurs
Le souvenir amer de ces 'braves gens' qui ne nous aimaient pas
On a toutes ces misères et les galères où l'on regardait l'avenir de travers

On a ces temps d'espoir et la voix de Léonard qui nous chantait Suzanne
Et celle qui nous emmenait faire un tour avant de nous faire verser des larmes
On a les mots qui partent sans un adieu et des visages que l'on gomme d'un agenda
On a ses joies, on a ses peines, et le pas cassé à chercher sa voie

On a des frères, on a des sœurs et des amis que l'on croyait éternels
On a des chansons, des bruits, des rires de cours d’école
Et des partis sans laisser d’adresse
Qui surnagent d'un naufrage mémoire où les amitiés s’oublient
On a des regrets et des amours qui ne veulent pas mourir
On a grand-père et ses cachous, cloué au lit, qui nous disait "Reviens me voir"

On a le temps qui va, Léonard et les heures qui partent
Loin des odeurs de quatre heures au chocolat
On a des petits enfants à qui l'on dit : "Reviens me voir…".

 

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Son coeur est encore là

Publié le par la freniere

Ma mère est là
Fragile poussin
toujours à la recherche d'un père.

Elle a peur
Elle le crie : "J'ai peur, j'ai peur".
Où doit-elle aller toute seule
Sans une main qui la guide
Sur ce territoire inconnu
Où l'être doit rejoindre son silence
Où l'on doit abandonner ce qu'il reste d'attachement en nous ?

Ma fille, mes fils, ne coupez pas ce fil
"J'ai peur, j'ai peur".
Sa tête, sa pauvre tête
Où la mémoire des faits s'est éteinte
Elle la montre, la supplie de revenir
Comme un train de bagages, de mots et d'images.

Ses mains se tendent à la recherche d'une poignée de doigts
Où s'agrippent les dernières tendresses
Son cœur qui nous cherche est encore là
Elle a peur notre mère

Et nous, nous habitons la solitude des résignés.

Jean-Michel Sananès
La Colline le 19/10/2016

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Je m'appelais Michel

Publié le par la freniere

Je viens d'ouvrir un document vierge
Dois-je le souiller ?
L’habiller ?
Le refermer ?
Trois mots sont tombés de mon clavier, qui plombent mon moral.
La page est comme moi, ni blanche ni noire.
Seulement froissée.

A triturer le verbe, les mots fusent.
Je ne se suis plus l'enfant du cri, d'un soleil ou d'un printemps, je suis l'enfant d'un mensonge. L'héritage ombilical est mort de ses blessures. Ne me nommez plus, la raison a destitué mes certitudes. Faut-il vraiment que nous ayons des noms ? Faut-il vraiment que nous ayons connu les utopies du sang et de la patrie pour apprendre un jour que nous ne sommes là que pour apprendre la solitude ? Faut-il toujours se chercher pour renaître aux vérités du babillage d'un stylo sur le blanc d'un papier ?
Je creuse la vérité comme un amant trahi, ne me nommez plus, je m'appelais Michel.

Je viens d'un temps qui m'a tant éparpillé que je stagne là, aujourd’hui, à fouiller la mémoire des guerres. Je ne parcours plus la route de vieux parents qui s'y seraient perdus. Je m'égare dans cette déchirure du verbe qui sépare le passé du futur.
Où suis-je dans tout cela ?
J'attends que la peur s'efface et que des bulles de bonheur ouvrent la route.
J'attends de trouver mon pas de chien errant en course vers des joies passagères.

J'ai peur des voitures, des faux serments, des traquenards citadins et du vent d'automne qui apporte l’hiver.
J'ai peur de ne plus voir, de ne plus savoir voir, et de perdre la saveur du rire.
On m'a tant dit que le temps est l'épine dorsale de cette blessure du néant que l'on appelle la vie, que je creuse l'ironie de l'espoir et du chagrin jusqu'à ce lieu où la raison déraille.
Je n'ai pas de temps à perdre. Je suis fragile comme une mémoire en partance ou un oubli en marche, je me regarde au miroir de l'inconscience. Je ne suis plus l'écho de qui j'étais. J'ai faim.
J’ai faim et je veux me goinfrer d'amour, je veux vous regarder, je veux nous regarder plus fort car nous n'avons d'autre vie, d'autre nation, d'autre lieu d’être, que les yeux et les cœurs de ceux qui croient nous regarder vivre.
Je m'appelais Michel.
Je me ressemble, je nous ressemble, je vous ressemble. J'irai partout avec nous et nous nous appellerons de tous les noms de la tendresse.

Il y a longtemps, j'avais ouvert m'a vie sur une utopie démesurée et vierge. Qu'en restera-t-il quand l'ombre viendra ?
Les mots, l'amour, la passion, auront-ils su triompher des trahisons, des chagrins, des abandons ?
Aurai-je à jamais compris que l'être n'est qu'un frisson de joie sur une douleur qui marche ?

Des mots sont tombés de mon clavier.
La page est comme moi, ni blanche ni noire.
Seulement froissée comme un chagrin de soleil sous la pluie.

Jean-Michel Sananès

 

Publié dans Jean-Michel Sananès

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Frère de l'herbe et du sang

Publié le par la freniere

Je mesure l’odeur de l’herbe, la larme de sève à mes chaussures, la goutte de sang à la blessure du monde. La vie est une béance plus grande que l’univers. J’avance, l’œil sur l’horizon, l’horizon sous les étoiles; j’avance l’œil moins grand que l’infini; je tutoie le vent et l’arbre. Des miettes de mes ancêtres s’y promènent, s’y reposent, se marient à l’écorce des arbres, à l’écorce du vent et au parchemin de mes rêves. J’avance l’œil sur l’horizon et je bois le soleil, et je bois la plaine. J’arpente un chant d’oiseau, un rêve de givre et de futur, un rêve de passé. Où es-tu? Qui es-tu? Toi dans l’ombre de mes pas: un arbre qui me regarde, un oiseau plus haut que le ciel, une étoile perdue dans les années lumière. Une larme de sève à mes chaussures, j’avance à ma rencontre.

Quand je sauve une abeille tombée à l’eau, un oiseau prisonnier des griffes de mon chat, le petit homme raisonnable, celui qui se croit si grand qu’il pense que la terre n’est pas assez grande, qu’il faut coloniser l’espace, le petit homme raisonnable rit. Il croit que certaines vies sont infimes. Je ne suis pas raisonnable, toutes ces vies me sont indispensables comme l’enfance, comme le rire. Toutes vont à mes côtés comme une partie de moi. Je suis un fils du ciel et du vent. Inlassablement, je scrute à la recherche de l’ancêtre, l’ancêtre homme, l’ancêtre brindille, l’ancêtre poisson, l’ancêtre amibe. Je cherche l’ancêtre du rêve, le premier frisson de la goutte d’eau.

L’homme raisonnable n’en a que faire, il règne dans une jungle de marchands de papier, de marchands d’hommes, de marchands de vies, de marchands de biens. Il règne sur les territoires de la monnaie.

Je parcours la vie en indigène. Je suis d’un ailleurs de paix si incompréhensible aux hommes raisonnables que leurs cartographes s’y perdent. Dans mon monde, j’habite avec des abeilles, des chats et du ciel, aucune place pour les marchands de terre, aucune médaille pour les spéculateurs de l’opulence. La terre, même captive, même soumise, même arrachée à la nature, violée, lapidée, empoisonnée de chimie, reste et restera un morceau d’univers indigène. Ma Terre pleure quand vous la détruisez, elle est mon manteau, ma parure, ma vie, mon tombeau.

Mesurez-vous l’odeur de l’herbe, le chant de l’oiseau, la douleur de l’arbre, quand vous abattez la forêt, quand vous goudronnez?

Vous parcourez la vie à la hussarde. Vous évaluez l’oiseau, l’arbre et le chant, en poids, en profit. La bête n’est plus la bête, dans votre regard elle devient viande. La forêt n’est plus la forêt, dans votre regard elle est stères, mètres cubes, charpentes, charbon, copeaux. L’homme n’est plus homme, dans votre regard, il est bras, sueur, consommateur et machine exploitable. Vous oubliez que le chant, l’odeur et l’horizon, sont ma richesse.

Vous en tirez vanité. Le reste n’est que dégâts collatéraux.

J’avance l’œil sur l’horizon, l’horizon sous les étoiles. J’avance l’œil moins grand que l’infini. Je tutoie le vent. J’attends que l’arbre me parle. J’attends que cesse le tumulte.

La vie est une béance plus grande que l’univers.

Je suis frère de l’herbe et du sang.

Jean-Michel Sananès

Publié dans Jean-Michel Sananès

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