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Déjà

Publié le par la freniere

J’avais la vie devant moi,
l’infini, l’impossible.
J’en ai maintenant la mort
avec les orgues et les prières,
un autre monde peut-être.
La rivière continue de couler.
Une autre nuit descend.
Je vous laisse en jachère
des tessons de bouteilles,
des conserves d’espoir
cabossées par la vie,
ces mots remplis de pluie,
de Mozart et de fleurs,
l’essence d’un briquet
pour rallumer la flamme.
Déjà je suis de trop.
Il n’y a rien à raconter
seulement les rêves,
les comptes à rebours
et les comptes à payer,
le tramway vide du cœur
qui a perdu ses rails,
le froid de la vieillesse,
la mort des amis,
l’indifférence amère
et l’impossible amour.

Publié dans Poésie

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Achille Chavée

Publié le par la freniere

Publié dans Poésie à écouter

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Les yeux

Publié le par la freniere

Les yeux du traître
quand tu le vois
les yeux du peintre
quand il nous voit
les yeux du pain
quand on les voit
et tes yeux comme je les vois
pareils à des mouches à feu
tu vois je vois

 

Denise Boucher

Publié dans Poésie du monde

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La malendurance

Publié le par la freniere

Où sont nos villages debout
Qu’avons-nous fait de nos maisons de pierre
Et de nos hivers bout à bout
Le silence des statues est pesant de mémoire


Sur le chemin d’allégeance
Nous avons cousu les lèvres de nos épouvantails
Et laissé tomber semences et bétail

Bien pire que l’offense
Encore plus que les doutes
La souvenance en déroute

Avec la plume acérée
La hache et le vieux fusil du temps
Nous avons enterré les armes depuis longtemps

Les enfants de la colère ne savent plus rien
Des raisons de la malendurance
Ruines pour hier pour l'avenir
Miroir du temps révolu
Miroir des jours à venir

Allumez vos petites lampes
Il fait nuit noire
Dans le réduit de l’histoire

 

 

 

Christiane Loubier

 

Publié dans Poésie du monde

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Bribes au couchant

Publié le par la freniere

Au couchant d’or
au couchant d’été 
des lambeaux de cendres



au-dessus de la terre épaisse noire
les flammes d’oranges peu à peu s’éteignent 
la nuit vient. montent les lueurs noirées



le ciel a disparu. seule la masse sombre couvre les 
     monts



les arbres les bêtes se taisent
le ciel se couche sur les hommes



le ciel se couche sur les mots
ceux des morts et les nôtres aussi

 

Jacques Brémond

 

Publié dans Poésie du monde

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Le parchemin

Publié le par la freniere

«Chuit ! Chuit !», le frottement des mots sur la page ou celui des pieds nus sur le sable, c’est pareil. Ça permet d’avancer. L’un mène plus haut, l’autre plus loin. Nous sommes un parchemin où s’écrivent les gestes. Il ne faut pas avoir peur de quitter son corps pour continuer sa route. Chaque visage reflète un peu notre âme. La main qui donne et celle qui reçoit ne sont qu’une seule main. C’est souvent celle qui écrit. Les mots s’embrassent à notre insu. Leurs syllabes lécheuses humectent nos oreilles. Les mots éclatent sur la langue en bulles de savoir.

 

Qu’on arrache des neurones pour en clouer des neuves ne change pas la tête. Il faut refaire à neuf la plomberie du cœur, ouvrir les fenêtres, franchir le mur du temps, retrouver l’odorat dans la danse des parfums, faire giguer les mots sur le plancher des hommes. Il faut le cœur et l’âme pour rejoindre la vie. Tous nos pas antérieurs enjambent trop de morts. Il faut aller de l’avant, de spirale en spirale. Dans la marée de l’encre, les phrases montent et descendent, laissant des mots-récifs, des mots-galets, des mots-épaves sur le sable des pages.

 

Quand on marche trop vite, on gaspille l’absolu. Je ne suis qu’une vague dans le fleuve des êtres, un visage dans la foule, un pli d’amour sur la grande peau du monde. Lorsque les yeux s’effacent, les mains apprennent à voir et palpent la lumière. J’écris souvent au cimetière loin des klaxons et des réclames. J’aime que le silence m’appartienne. J’y fais des trous sonores avec la bouche en cœur, des arabesques de musique. Entre les pierres tombales, je salue de la voix le poème de vivre. Il faut goûter à tout, du baiser des moustiques aux caresses du vent.

 

 

Au temps de l’abondance inutile, on juge le monde à ses poubelles. Il y a trop d’images étouffées sous la cendre. Dans l’appentis de bois, près du jardin en friche, les outils délaissés témoignent d’un vieux rêve. Ce sont souvent des pauvres qui portent la lumière. Ils ont tiré un trait sur l’appétit d’avoir. Ils marchent sur la terre avec les pas de l’âme. Tout appartient à celui qui n’a rien.

Publié dans Prose

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Ce n'est plus moi

Publié le par la freniere

Mes chers parents, ne pleurez pas

je me pends

je n'ai pas de travail

 je ne veux pas rester une bouche inutile

tout ce que je possède

donnez-le à ma soeur.
Alain Liévin - 23 ans
Douvrin, 24 juin 1975

 

Tristan ce n'est pas moi
ce n'est plus moi
ce n'est pas encore moi
c'est un nom à venir
un nom à rassembler en pain
à rassembler en pierre
un nom à convertir en peuple
c'est la fin des poètes qui se sodomisent
avec leurs droigts d'auteur
dans les bourreau-cratie du sexe
c'est un jeune homme qui se pend aux marées
et qui marche vers moi le long d'une autre vie
c'est ce jeune homme qu'on brûle sur le Gange
dans un drap de soie rouge
c'est Alain Liévin, 23 ans, qui s'est pendu
parce qu'il ne trouvait plus de travail
c'est Alexandre Panagoulis
le sexe traversé d'une aiguille de feu
c'est Tautin, Jarra, Enriquez, Puig Antich,
Otaégui, Meinhof
c'est moi demain toi aujourd'hui un autre aprè-midi
c'est tous ceux qui refusent qui se lèvent et qui crient
pour ceux qui sont sans voix
pour ceux qui sont sans mains
pour les enfants de Kafr'Kassem
pour ces poètes qu'on retrouve
un matin
pendus
au coeur de leur corps difficile
ou une balle dans la bouche ou les veines vidées
comme Arthur Cravan, Jacques Rigaut, Jacques Vaché,
comme Sophie Podolski, Marc Ichall, Philippe Abou ...
c'est l'écriture en marche que le sang rend visible
qui ouvre par le feu des routes insoumises
qui ouvre par le feu d'immenses coïncidences ...

 

Tristan Cabral

 

Notes :

Le massacre de Kafr Qassem fait référence aux événements survenus dans la soirée du 29 octobre 1956, veille de l'opération Kadesh, quand des hommes du Magav, la police des frontières israélienne, abattirent de sang-froid 47 civils arabes israéliens, dont 15 femmes et 11 enfants âgés de 8 à 15 ans tandis que ceux-ci revenaient des champs près du village de Kafr Qassem, en Israel Novaes
.
Depuis octobre 2006, les écoles en Israël commémorent chaque année le massacre par une journée d’étude et de réflexion sur la nécessité de désobéir à des ordres illégaux.

 

Aléxandros Panagoúlis (en grec Αλέξανδρος Παναγούλης) (2 juillet 1939 – 1er mai 1976), homme politique et poète grec. Il a participé activement à la lutte contre la dictature des colonels (1967 – 1974). Mondialement connu, en particulier pour son attentat manqué contre le dictateur Geórgios Papadópoulos le 13 août 1968, mais aussi pour sa résistance aux tortures qu’il a subies. À la restauration de la démocratie, il fut élu député de l'Union du centre (E. K.).

 

Gilles Tautin, qui s´est noyé dans la Seine à Meulan, a été empêché de regagner la berge après avoir plongé dans l´eau par les forces de l'ordre
PARIS, BOULEVARD BERTHIER LE 15 JUIN 1968. Des jeunes manifestants lèvent le point au passage du cortège funèbre accompagnant la dépouille mortelle de Gilles Tautin

 

Víctor Lidio Jara Martínez (San Ignacio, région du Biobío, 28 septembre 1932 - Santiago, 16 septembre 1973) était un chanteur auteur-compositeur-interprète populaire chilien.
Arrêté par les militaires lors du coup d'État du 11 septembre 1973, il est emprisonné et torturé à l'Estadio Chile (qui se nomme aujourd'hui Estadio Víctor Jara) puis à l'Estadio Nacional avec de nombreuses autres victimes de la répression qui s'abat alors sur Santiago. Il y écrit le poème Estadio de Chile qui dénonce le fascisme et la dictature. Ce poème est resté inachevé car Víctor Jara est rapidement mis à l'écart des autres prisonniers. Il est assassiné le 15 septembre après avoir eu les doigts coupés par une hache

 

Salvador Puig i Antich, né le 30 mai 1948 à Barcelone et mort le 2 mars 1974 dans la même ville, est un anarchiste catalan, membre actif du MIL (Mouvement ibérique de libération) durant les années 1960 et au début des années 1970. Salvador Puig i Antich fut exécuté par le régime franquiste. Son exécution, le 2 mars 1974 à la prison Modelo de Barcelone, fut la dernière effectuée en Espagne (et dans le monde) par strangulation, à l'aide d'un garrot (garrote vil en espagnol).

 

Ángel Otaegui Etxebarria (1942 - 1975) était un militant de l'ETA político militar durant la dictature de Franco en Espagne, fusillé le 27 de septembre de 1975.

 

lrike Marie Meinhof (née le 7 octobre 1934 à Oldenbourg et morte dans la nuit du 8 au 9 mai 1976 à Stuttgart) était journaliste avant de devenir en 19701 l'une des combattantes les plus actives du groupe Fraction armée rouge qui pris les armes contre le Capital en Allemagne durant les années 1960–1970. Elle fut arrêtée le 15 juin 1972 à la suite d'une dénonciation et condamnée à 8 ans de prison le 29 novembre 1974

 

Arthur Cravan, de son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, né le 22 mai 1887 à Lausanne (Suisse) et disparu dans le Golfe du Mexique en 1918, est un poète et boxeur britannique de langue française.

 

Jacques Georges Rigaut, né dans le 7e arrondissement de Paris le 30 décembre 18981 et mort par suicide le 6 novembre 1929 à Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), est un écrivain dadaïste français. Le 6 novembre 1929, dans une maison de repos de Châtenay-Malabry appelée « La Vallée aux loups », Jacques Rigaut se suicide d’une balle tirée en plein cœur. Il est enterré au Cimetière de Montmartre.

 

Jacques Pierre Vaché, né à Lorient le 7 septembre 1895 et mort à Nantes le 6 janvier 1919, est un écrivain et un dessinateur français qui n'a laissé pour toute œuvre qu'une série de lettres, quelques textes et quelques dessins. Sa personnalité a exercé une profonde influence sur les surréalistes et, tout particulièrement, sur André Breton. Le 7 janvier 1919, il décède avec un de ces compagnons après avoir absorbé (volontairement ?) une trop forte dose d'opium.
Breton plus tard a confié : « Sans lui j'aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi ce complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d'aussi absurde qu'une vocation »

 

Jean-Pierre Duprey, né à Rouen le 1er janvier 1930 et mort à Paris le 2 octobre 1959, est un poète, sculpteur et peintre français. Arrêté et passé à tabac après avoir uriné sur la tombe du Soldat inconnu en protestation contre la guerre d'Algérie, il est emprisonné, puis interné à l'Hôpital Sainte-Anne en juillet 1959. Revenu à la poésie dans le plus grand secret, il se pend à la poutre maîtresse de son atelier le 2 octobre 1959.

 

Sophie Podolski est une poétesse et graphiste belge née en 1953 (le 8 octobre ). Elle quitte famille et lycée pour faire des études de gravure à l’Académie de Boisfort. Elle subit de brefs internements psychiatriques à Bruxelles et à Paris, écrit Le Pays où tout est permis et laisse de nombreux dessins. C’est en 1972 que paraît Le Pays où tout est permis, " prose poème journal graphié, dansé, chanté ". PROÈME. En 1973.
Sophie Podolski se suicide le 23 décembre 1974 à Bruxelles. Elle a vingt et un an.

 

Marc Ichall, poète qui s'est donné la mort à 30 ans, en 1964.

 

"Mais mon regard 

ravi mon regard

mon regard seul demeure

Et le livre est encore

blanc qui demeure

minéral aussi

à écrire

Et le livre est encore blanc/

blanc comme la craie

qui craque sous les dents "

 

Philippe Abou (1946-1969). Étudiant et surtout poète. Sa mort fut volontaire parce qu'il ne supportait plus la vie telle qu'elle se présentait hors de son imagination à l'état libre.

 

 

Publié dans Tristan Cabral

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Je te dirai en vers

Publié le par la freniere

 


Je te dirai en vers de peur que mes mots fanent 
Le ciel qu'on ne sait plus dans les aéroplanes 
Les couleurs perdues quand la télé est en panne 
Le verbe haut et les soupirs d'Aristophane 

Je te dirai en vers pour te la bayer belle 
La mer où va danser l'écume des poubelles 
La musique du vent sous tant de décibels 
Les albatros à qui l'on a rogné les ailes 

Je te dirai en vers puisque les vers te touchent 
Des amours de poupées qu'on gonfle avec la bouche 
Cet amour du prochain qu'on nous sert à la louche 
Mon amour que tu sais que noir sur blanc je couche 

Je te dirai en vers avec les mots qu'on fringue 
Le p'tit bonheur qu'on croit en vrac dans la seringue 
Le mien dans tes yeux verts où toujours je distingue 
Le poète enfermé et qu'on prend pour un dingue 

Je te dirai aussi en vers et contre tous 
Les mots qu'on trouve sous les pierres et les mousses 
Le soleil du soir qui t'allume en mèches rousses 
La vie qui va toujours puisque le temps nous pousse 

Je te dirai encore au rythme lent des vers 
Ce jour entre demain et nos heures d'hier 
L'eau qui coule de source et de source en rivière 
Des paroles impies qui semblent des prières 

Et quand je t'aurai dit tout ça et d'autres choses 
Je t'en dirai autant 
Peut-être bien en prose. 



Jean Barbé

 

Publié dans Poésie du monde

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L'intégrisme et l'insignifiance

Publié le par la freniere

Au Nigéria, une dizaine de fous de dieu, armés jusqu’aux dents, enlèvent plus de 200 jeunes femmes pour en faire des esclaves, les violer probablement, puis les vendre. Elles sont coupables de s’instruire, d’adopter selon Boko Haram, des valeurs occidentales. On est au pays de l’intégrisme… ne pas confondre avec « intégrité ».

Au Canada, plus de mille hommes enlèvent plus de 1,200 jeunes femmes, pour les violer et les tuer pour le plaisir. Elles sont coupables de rien; elles sont des autochtones diront les média, et le Monde ne va pas en faire grand bruit. On est au pays de l’insignifiance… ne pas confondre avec  « signe de confiance ».

Les « intégristes » ne promettent pas de les tuer et leur donnent une valeur pas très grande… en fait, ils vont les vendre sur le marché des esclaves.

Les « insignifiants » ne font pas de promesses, ils les tuent. Pourquoi les vendre, puisqu’elles sont à leurs yeux sans valeur.

Les « intégristes » disent être guidés par leur foi, par la grandeur de leur guide suprême, qui va leur offrir, après leur entrée au paradis,  une grande quantité de vierges et tout ce que le forfait comprend… whisky etc.

Les « insignifiants » quant à eux ne sont guidés que par un goût certain pour le viol, le whisky, etc. Leur paradis, c’est le Canada, un pays où ils peuvent en toute impunité, s’offrir le nombre de vierges qu’ils souhaitent. Le guide suprême va avoir du mal à faire mieux.

Dans ce contexte, une partie du Monde propose son aide pour retrouver à tout prix ces Nigérianes et j’en suis bien heureux, mais qu’est-ce qui arrive dans ce plus beau pays du Monde avec ces nombreuses femmes Canadiennes… et autochtones à qui on enlève la vie?

Je ne veux pas faire valoir l’intégrité des intégristes contre l’insignifiance des insignifiants, je veux simplement poser la question de notre désintégration sociale. Nous devenons lentement mais sûrement des insensibles à l’essentiel; tout ce qui n’a pas d’étiquette et de cote à la bourse n’a pas beaucoup, ou même pas de valeur du tout.

Nos sœurs disparaissent sans bruit; nous violons la nature comme si elle n’avait que bien peu de valeur, sauf pour la vendre aux touristes le temps de la chasse, d’en tirer de l’or à tout prix.

Notre histoire s’inscrit sur fond de génocide, pendant que nous chantons « terre de nos aïeux » avant la « game » de hockey. Il me semble que nous devrions réfléchir à ce que nous cautionnons par le silence trop souvent.

Les Juifs ont environ 650 règles dans leur religion, les Chrétiens, une dizaine, les Musulmans, 5… je nous en souhaite une seule : être sensible au Monde.

Daniel Gagné 

 

Publié dans Glanures

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La gravité du monde

Publié le par la freniere

Deux oiseaux pirouettent sur le matelas de l’air. Ils se font des mamours. Penché sur un cahier, j’y efface la ville. La plaine et les sources apparaissent à nouveau. Une chatte passe avec une hirondelle dans la gueule. Elle repasse plus tard en recrachant des plumes. Je ne sais quelles hirondelles ont eu l’idée de faire un nid sur la galerie où passent tant de chats, un nid grand comme la tête d’un imbécile. J’ai troqué la muse des musées pour la beauté des pierres. J’écoute battre le vent dans le miroir sonore de l’écho. Il n’y a rien à attendre de ceux qui comptent le désert à tant le grain de sable, qui additionnent les heures sur un compte bancaire, qui ajustent le vent sur le cours de la Bourse. Les rivières s’adaptent aux paysages beaucoup mieux que les hommes. Elles prennent leur temps au lieu d’en faire des horaires. Près du rang 3, il faut prendre la montagne par le défaut des reins, par le devers des falaises, là où la cascade fait des siennes et lance des cailloux, où les élans prennent leur élan pour échapper aux loups. Le réel se retrouve là où la fiction se perd dans les détails. L’horizon persiste sous le mirage d’un instant. On se repère dans l’espace avec des sensations. On se situe dans le temps avec des souvenirs. Chaque genou, chaque bras, chaque main a sa propre mémoire, chaque cellule sa cartographie. À l’origine des routes, il y a toujours un pas. La vie se fait d’un geste et se défait d’un autre. Chaque détail est un tout. Chaque tout est un détail.

        

Il y a l’origine des sources tant de montagnes disparues. Toutes les couleurs se fondent l’une dans l’autre formant d’autres couleurs. Chaque pas à la longueur d’un pied d’homme. Chaque route l’agrandit jusqu’à toucher les bords du paysage. Il y a deux lignes d’horizon, celle que l’on voit de loin, celle que l’on trace en marchant. Tout arbre plonge dans ses racines pour croître vers le haut. Chaque parole est un tison sonore dans l’hiver du silence. J’apprends à lire dans les cendres des phrases, la sève des arbres et la mine d’un crayon. La parole ranime le corps muet des choses.  La gravité du monde émeut à peine la légèreté des roses. Le vent ne change pas l’axe d’un tournesol poursuivant le soleil. Un premier mot s’est installé en moi sans que j’y prenne garde. Depuis, il ne cesse de grandir. Une forêt de phonèmes a envahie la route. Je la traverse à coups de crayons et d’algèbres sonores. Les mots sont des jouets pour les enfants, des outils pour les hommes, de la nourriture pour les bêtes. Les phrases sont une maison pour ceux qui n’en ont pas, du pain pour les oreilles, des paysages pour les yeux qui regardent au dedans, des bras pour accueillir l’ancien et le nouveau, le rap et la ballade, les ruines et l’inconnu, le différent et le semblable.

 

Pourquoi les choses les plus simples sont-elles difficiles à dire ? De quoi avons-nous peur ? De la vraie vie, peut-être ? On se cache derrière un rôle, un salaire, une fonction, un uniforme, un sarrau, un bleu de travail, un attaché-case, un blouson de cuir, un vison, une casquette à la mode. Ce n’est pas la vie qui use, mais le poids des apparences. Depuis le temps qu’on bouscule les marées, qu’on fait payer le vent, qu’on perfore les poumons de la terre, qu’on laisse tout le ciel aux oiseaux de malheur, depuis le temps qu’on boude la bonté, qu’on codifie l’amour, il serait temps d’abandonner les heures pour revenir aux saisons. Le piège de l’économie est un leurre. Il emprisonne pourtant plus durement qu’une prison. On a réussi à faire de la création un business. Dans l’ordre des valeurs, le capitalisme n’est même pas au-dessus de la merde. C’est un déséquilibre aussi néfaste que la gangrène sur une jambe. Qui a posé des pièges dans la tête des hommes, des pièges dont ils ne peuvent sortir car ils n’existent pas ?  Le pire n’est pas la dégradation du monde, mais de s’y habituer, de la prendre pour acquise, de prendre le commerce pour quelque chose de normal. Dès le matin, en me levant, je m’appuie sur la vie avec l’aide des mots. Comment prendre la route avec deux jambes qui s’ignorent, deux bras qui s’interrogent, deux mains qui s’invectivent ? J’accueille ce qui n’est pas, ce qui rêve, ce qui nait. À force de charroyer des mots toute la nuit, j’ai les paupières qui tombent, des cernes sous les yeux. J’ajoute à l’eau des mots un peu de sel d’Epsom pour détendre les muscles. Les remèdes de grands-mères éloignent la névrose, les crises de nerfs, les prises de bec. Même au temps de la chasse, les faons ne connaissent pas l’angoisse existentielle.

 

Le cimetière demeure la seule photo de groupe d’un village. Je m’y attarde un peu avant de reprendre la route. J’y consulte peut-être la table des matières. Le vent d’automne a dégreyé les arbres et jeté leur bougrine aux orties. Au bord du lac, le barrage des montagnes raccourcit les journées. À part celle des fantômes, la visite se fait rare quand les veillées sont courtes. Les matins marqués d’un caillou blanc, j’en fait une route pour la fin, un sentier découpé à la lumière des mots. Je traverse la forêt pleine de géants de rien et de nains prêts à tout. Ce n’est pas un château de chênes mais une misère d’épinettes. Le sol est noir de glaise et d’herbes desséchées. Je vais pêcher des mots comme d’autres la truite. Je trôle entre les arbres avec des mouches à feu. Ma ligne s’accroche à une branche de rêve, une utopie, une beauté fragile, une permission d’aimer au cœur de l’impossible. Plus loin, très très plus loin, toujours plus loin, la ligne d’horizon nargue mes yeux d’enfant. Je fais le plein de couleurs avant que la neige ne vienne tout raturer. Lorsque le vent s’épivarde la glotte, j’en cueille les chansons. J’ai recours à mon pouce, à mes doigts, à mes mains pour apprendre la vie.

 

Les bulletins de nouvelles ne sont plus qu’une espèce d’égout collecteur de toutes les misères humaines. Je préfère écouter les chouettes, les autours, les oiseaux ababouinés sur une vague de vent. Si je suis pauvre, ce n’est pas par paresse, mais j’ai horreur des choses qu’il faut faire pour être riche. Un consommateur ne se demande pas si la vie a du sens, il en demande le prix. Entre l’être et le faire, le paraître est inutile. Je prends le pouls du temps avec le doigt des mots. Entre savoir et voir, il y a la vie. Entre deux phrases, deux paragraphes, je mets en pots les tendresses de l’été, les bleuets, les framboises, les fraises. Elles servent sur le pain à traverser l’hiver. Le vent regarde en l’air, regarde en bas, regarde autour et continue sa route, les jambes à la course, les bras en moulinet, emportant quelques aiguilles de pin et les dernières samares. En regardant le lac, ce matin, on voit bien qu’il a passé la nuit avec la lune. Une brume sexuelle s’échappe vers la rive dès que le soleil se lève, généralement au premier cri du huard. Il n’y a pas que les coqs qui chantent le matin et réveillent les hommes. J’aime le goût de la neige, la saveur du givre. Il n’y a pas de froid qui soit méchant, seulement des gens mal habillés. Il faut être un peu sadique pour faire la cuisine, battre les œufs, fouetter la crème, baratter le beurre, tuer la bête, arracher l’herbe, ligoter le porc, écosser les petits pois. Je me souviens des butons du Mont Grégoire, des pitons du Mont Beloeil où j’ai goûté pour la première fois l’ivresse verticale, la beauté des hauteurs. Enfant, je grimpais aux arbres pour aider les bourgeons.

 

Quand le temps refroidit, à l’heure d’une petite laine, j’ai une pensée pour les moutons. J’habite un pays d’arbres et d’aubépines. Le pin a fait la table. L’érable a mis le sucre sur la table. Le merisier a fait les bûches pour le poêle. Le bouleau navigue les ruisseaux et son canot d’écorce fait de la chasse-galerie. Le pissenlit fait des bracelets ou des colliers pour les enfants. Il fait aussi le vin des pauvres. Les pissenlits, autant en faire des salades avant de les manger par la racine. La marguerite au cœur d’or effeuille ses comptines pour les jeunes amours. Le pimbina fait les meilleures gelées. Le vent joue de la musique avec les feuilles. L’eau de source joue des tours au petit peuple des marais. Un insecte se pose sur le radeau d’un doigt. On entend les ruisseaux verser leur émeraude sur le calcaire blanc. On entend les guernouilles gonfler leur sac vocal parmi les salicaires. On n’entend pas les chevreuils sacrer à la vue des chasseurs, mais ils le font sûrement. Il y a toujours un arbre pour nous tendre les bras. Ce sont les petites choses qui font la vie. Elles ne sont pas dans le journal, quelque fois dans un livre. C’est dans les détails que l’on tutoie l’immensité, par l’oreille que l’on chante, par l’âme qu’on devient plus qu’un homme. Des millions et des millions d’années sont là sous nos pieds à digérer nos pas. La vie est plus grande que les choses, plus vaste que les hommes, plus immense que le tout.

 

         

Publié dans Prose

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