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1485 articles avec prose

La langue du coeur

Publié le par la freniere

Pas besoin de bateau pour être ababouiné. Il suffit que l'homme manque d'amour comme la voile de vent. André Forcier a voulu intitulé l'un de ses films Ababouiné, mais le distributeur n'a pas voulu. Il se nomme Le vent du Wyoming, mais personne ne sait qu'il n'y a presque jamais de vent au Wyoming. Les gros minous de poussière n'y volent pas dans le désert comme dans les films de western. Les chemins s'impatientent sous les pas d'un marcheur. Dans le silence des choses, la parole est donnée comme une graine de vie. Les mots fleurissent comme ils peuvent jusqu'à donner des fruits. On a couvert d'asphalte le marécage de mon enfance. J'y pêche encore des grenouilles dans l'eau de la mémoire de plus en plus stagnante. Les années se rameutent dans la banlieue du corps, disputant le même os. La mémoire des ratures n'a pas de souvenirs. Ni gagnant ni perdant, je n'ai jamais eu peur du tremblement des mains, mais je crains le cynisme et la froideur des chiffres, le poids des statistiques et la valeur des choses, les passions qui s'éteignent avec le chant du cygne. Je marche dans mon ombre pour affronter la pluie et laisse la porte ouverte aux rôdeurs de passage Le cœur de chacun est un banc de quêteux. Du temps de mon enfance, il y en avait encore qui parcouraient le pays, apportant les nouvelles d'une famille à l'autre. Ma mère les gardait quelques jours de plus, car elle les trouvait nobles de refuser les chaînes et les horaires. Ces mêmes hommes aujourd'hui sont couchés sous du papier journal et des remparts de carton, luttant contre le froid, la pluie et l'indifférence de la foule. Hors-la-loi du commerce, j'impose la tendresse au revers des médailles, la goutte d'encre, la larme à l'oeil, la bonté. J'aime les mots qui faussent les compas et retardent les montres, déroutent les bateaux et détournent la foi, détroussent les banquiers et aiment dériver. J'aime le grain de sel et la poussière dans l'oeil, le picotement des cicatrices. Je me nourris de musique et de rêve, des frappeurs de bidons aux gratteurs de guitare, des souffleurs aux siffleux. Je voudrais dans ma voix des milliers de voix qui liment les barreaux. J'ai de plus en plus honte de manger de la viande, préférant son chant à la chair d'un oiseau. Tous les Alep du monde sont de lointains mouroirs où chaque homme qui meurt nous arrache le cœur. Pourrons-nous compenser l'injustice par les mots? Les écrans cherchent à taire ce que l'homme veut dire. Les salaires oblitèrent ce dont les gestes rêvent. Malgré la couleur de ma peau, je suis Indien, Arabe, Juif, Noir, Asiatique, pillé, spolié, exterminé, trompé par les bonnets de la finance, les prêtres du mensonge, les banquiers du préjugé. Malgré mes pas d'ivrogne, je suis un chien errant, un chat de gouttière, un loup pris au piège, un gros arbre à guitare, une rivière en rut, un cerf-volant sans fil. Malgré le bleu de mon passeport, je suis un émigré, un migrant, un hobo sans roulotte, une gitane sans filtre, un anachorète, un autochtone, un dolmen immobile. L'homme sauve sa peau par la conjugaison des peaux. Il apprend à parler toutes les langues du cœur. Son chant se mêle à la chair, son sang à la couleur de l'encre.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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Dans le secret des lieux communs

Publié le par la freniere

Il faut bien vivre en attendant la fin du monde. Savoir qui je suis, je n'écrirais plus rien. Le mouvement des feuilles donne une forme à l'air. Les nuages dialoguent avec la lumière. On ne croit pas vraiment aux fantômes, mais ils bougent parfois avec les anges et les démons, les os qui craquent , les ailes qui nous frôlent. Les regards sont en forme d'images. Les gestes font la main, la caresse, les pas, les coups d'épée dans l'eau, les coups d'épaule, les coudées franches. On n'est pas obligé d'être heureux, mais ça aide parfois. Les enfants rient après une crise de larmes. Les hommes font la fête après une crise de nerfs. Tant de choses possibles construisent le hasard. Chaque moment, chaque chose, chaque geste est surpris d'être un mot. Sans parole, sans but, les nageurs manqueraient d'eau, les coureurs de souffle, les voyageurs de route, le courage d'aplomb. Les bourreaux meurent sans que cesse la haine. Les soldats tombent sans que cesse la guerre. Certains ne voient pas les hommes, mais la distance entre les hommes. Plus de lumière suppose qu'il y aura plus d'ombre. Avec les pierres que l'on arrache aux murs, certains construisent d'autres murs, lapidant l'espérance, dilapidant l'espace. Ce qu'on écrit parfois est plus vivant que le réel. L'inconnu prend sa source dans le secret des lieux communs.

Jean-Marc La Frenière

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La gamelle du chien

Publié le par la freniere

Que serait une vie sans conte de fée, un meuble sans tiroir secret, un espoir sans amour? À la recherche de l'essentiel, nous butons sur des riens. Des charrettes inutiles nous encombrent la tête, allant cahin-caha vers le même dépotoir. Seuls les mots, quelquefois, perlinpimpinent le réel, mais trop souvent le lapin du sens refuse de sortir du chapeau. Il dort comme un loir dans un nid de syllabes. Rien n'est tout à fait blanc ou noir. L'inclination à la débauche côtoie l'aspiration à l'ascétisme. Il y en a qui ne supportent pas les portes ouvertes. Le bruit du monde les rend sourds. La vue du sang les aveugle. Toujours dernier dans la course du rat, je m'inquiète pour un mot, une brindille, une pierre. On a donné tout le pouvoir aux caisses enregistreuses. La vérité navigue entre les statistiques et les rendements boursiers. Le sens des valeurs se perd. Trop d'enfants affamés aimeraient bien manger dans la gamelle du chien.

Le bout d'une allumette palpite comme un cœur et finit par s'éteindre. Trop de choses inutiles, l'ordre et l'argent, nous empêchent de vivre. Il y a des heures qui sont une douleur au ventre, une otite, un oedème. D'autres pétillent on ne sait trop pourquoi. Les jardins ont tous des araignées, les maisons des milliers de fantômes, les hommes des secrets qu'ils n'osent pas révéler. Des milliers de secondes s'entretuent dans ma tête. D'autres chantonnent en faussant. Trop de veuves hantent les cimetières croyant vaincre le temps en vérifiant les morts. La vie est trop souvent ratée et bien ratée. La légèreté pendouille comme un ventre d'obèse. On ne vit pas longtemps avec sa jeunesse en guise de victoire. À force d'habitude et de routine, quand on détache le chien du sens, il ne va pas plus loin que la longueur de la chaîne. L'horizon n'est qu'un leurre. Dans ce tintamarre d'usine, ces gloussements télévisés, ces murmures marchands, l'insatiable vacuité de la volaille humaine, reste-t-il une petite place pour le cœur, une goutte de tendresse, une pincée d'espoir? Si j'ai fait le ménage dans le vocabulaire, j'ai négligé le reste. Il y a sous les meubles un peu de terre sale et des minous de poussière, la poudre blanche du temps sur le bord des fenêtres, des vergetures sur la patine du bois. Les bateaux ensablés m'intéressent beaucoup plus que le strass des vitrines et l'éclat des néons. Ce qui porte le temps porte aussi l'histoire. Les peurs sont là, pleines de crimes à ras bord. Elles se cachent partout, un bruit de chaîne, le hurlement d'un loup, les pas précipités d'un rôdeur à l'affût de la nuit, l'éclair précédant le tonnerre, la suie des ombres sur le mur. Si le dompteur est seul dans la fosse aux lions, il doit sentir la bête. C'est avec des caresses qu'on dresse le destin, qu'on amadoue la mort, qu'on affronte les peurs.

Toute une journée à ne rien faire, à me tourner les pouces vaut mieux qu'une minute à l'usine. Toute une vie bien ratée vaut mieux qu'une gloire illusoire. Il ne suffit pas de fermer la télé pour que règne la paix. Des enfants meurent de faim. Des hommes se tirent dans le dos pour de vrai. Des rats grignotent des cadavres. On bombarde jusqu'aux lits d'hôpitaux. Malgré soi, on pose des questions. Comment ça va la douleur? Comment ça meurt le bonheur? Je me perds dans mes rêves. Aurais-je mieux fait en grand nègre athlétique qu'en petit poète blanc crachotant des sonnets, prenant pour des proverbes quelques roupies de sansonnet. Je me fie à l'indulgence des orties beaucoup qu'à celle des humains. Il y a sûrement des lieux où les clous de girofle remplacent les passages cloutés, où les chapeaux de champignon font oublier les chapeaux de roue. Enlever sa montre ne suffit pas pour que le temps s'arrête. Entre la naissance et la mort, il nous faut bien essayer de vivre. Où certains se dissipent dans l'or, les affaires et l'argent, je bouge les orteils pour me sentir en vie. J'écrase quelques larmes sur la joue, quelques gouttes d'encre sur la page. Je transforme les mots en mer démontée, en bateaux de papier, en pirogues antiques remontant l'Amazone, en criquets pèlerins et leur scie musicale.

Jean-Marc La Frenière

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Le hasard et l'habitude

Publié le par la freniere

Aujourd'hui, il fait beau. Si j'étais croyant, je me signerais devant le soleil. J'applaudirais le vent. Des bulles de bonheur éclatent dans le grand bol de l'air. Quelques cabanes émergent du lac pour la pêche sur glace. Les brimbales s'agitent. Des hommes en adorak matelassé enfilent sur une corde les petits poissons des chenaux. D'autres les font sauter dans le beurre entre deux ponces de gros gin. La pêche sur glace n'est qu'un prétexte pour boire jusqu'à l'ivresse. D'autres se renfoncent dans l'attente et tapent des mains pour réchauffer le corps. Un policier patrouille en skidoo. L'uniforme absorbe totalement celui qui le porte. Un policier n'a pas plus de personnalité qu'un pit-bull. Il se confond avec son fusil qu'il brandit comme un sexe. On a beau mettre les montres à l'heure, le monde retarde sur le temps. Si je préfère l'odeur du tabac à celle de l'encens, c'est que les jurons soulagent mieux que la prière. Ni Dieu ni Freud n'ont guéri l'homme de son aveuglement. La blancheur du froid transforme tout en école de silence. De rares oiseaux se font entendre et le crissement des pas sur la neige. Le gel nous rend prisonnier de l'espace. Il ne me semble pas que je vive au milieu des hommes, mais plutôt à côté. Je ne pêche pas le même poisson et ne reste pas longtemps au même endroit. Même assis dans l'immobilité, je voyage dans ma tête. Je prends le train des mots. Je m'éloigne du train-train quotidien. L'errance est la colonne vertébrale du voyage. Chaque jour est un nouveau pays. Je ne suis sûr de rien. J'écris en dilettante. Je laisse mes livres aller seul dans la vie. Les mots sont en vadrouille de l'orage à l'éclair au chocolat, du tabarnak au tonnerre de Brest. Je les retrouve dans le désert où s'égosille ma parole. Chaque phrase est la braise d'un pas sur la neige des pages. Le silence, il faut le goûter, le toucher, l'embrasser. Je lis toujours avec lenteur, les mots ne bêchant que la mort. Il me faut la richesse des mots pour supporter ma vie de pauvre, des espoirs bien plus vastes qu'un Dieu. Vivre, c'est combiner la douleur et la joie.

J'aime les clous qui dépassent. Ils rendent plus vivant. Les mots les plus tragiques sont les mots quotidiens. Ils s'usent aux mêmes secondes que le temps. La dextérité d'un violoniste n'empêche pas le temps d'aller plus vite que les doigts. Je joue pianissimo. Je marche très lentement. Chaque instant de plus est une mort différée. On laisse les mots se charger de l'horreur pour s'en laver les mains, mais le sang ne part pas. Il tache l'espérance. Toutes les raisons de vivre ne servent à rien. Autant écouter les oiseaux, accompagner le vent d'un air de flûte, ajouter des couleurs à la noirceur du monde. La mort donne de l'espoir aux pessimistes. Avec le temps, à défaut d'un loup, je promène mon cadavre. De dents de lait en crocs de loup, je n'ai plus que des quenottes pour mordre dans la vie, une parole ébréchée. Sur le blanc réticent de la page, je pèse sur mon Bic comme un vieux paysan s'appuie sur sa herse pour que le soc s'enfonce davantage dans la motte. Il arrive que le temps passe à reculons. En quelques mots, je retourne à l'enfance. Je regarde une fillette rouler sur un vélo volé. Ses couettes volent au vent. Il suffit du bruit d'une tronçonneuse pour que tout s'efface, la jeunesse, la naïveté, l'amour. Les fleurs repousseront toujours, mais qu'en est-il de l'homme? Nous sommes nés dans le noir, pourquoi la mort ferait-elle la lumière? À trop faire l'homme, on perd sa féminité. On devient soldat, thuriféraire ou banquier. Toutes les techniques de vivre n'y font rien, un homme reste bête face aux fleurs. J'en ai même entendu qui leur parle en bébé.

Le hasard et l'habitude se font complices ou se combattent, le temps se partageant les bleus ou les suçons. Je suis né près d'une gare. Il y a toujours un train qui part au fond de ma poche, un rêve qui déraille dans le trou du cœur. L'été se désapprend plus vite que l'hiver. Le ciel est à l'orage. Les nuages sont d'immenses brouettes qui déchargent leur eau. J'attends le feu Saint-Elme et les oiseaux de feu, la grand-messe du ciel et la colère du vent. J'avale de travers la parole des dieux. Je m'étouffe à boire un vin de ronces amer. L'idée du monde a remplacé le monde. Y a-t-il encore une forme de vie intelligente chez les hommes? Le jour vient où les abeilles butineront des roses de plastique. Nous y sommes. Un seul mot s'envole et la phrase perd son sens. Il y a deux jours que je le cherche en vain. Peut-être qu'un oiseau lui a prêté ses ailes, qu'un ruisseau l'a caché dans un tas de galets, qu'un arbre dans ses feuilles lui a fait une place. Peut-être qu'un enfant joue à la balle au mur avec quelques voyelles, que le mot os mord un chien, qu'une valise pleine de lettres traîne aux objets perdus. Le train des mots déraille quand il manque une gare.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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La voix des morts

Publié le par la freniere

La voix des morts est dans la voix des mots. Le vent souligne les odeurs corporelles du monde. On ne meurt pas vraiment. Utiliser les mots, c'est entrer dans l'imaginaire. Le réel est plein de portes dérobées invisibles à l'oeil nu. Il faut se concentrer pour y pénétrer. Pendant longtemps, la vie citadine m'a empêché de voir la beauté. Trop de gestes inutiles, de traites à payer, de pas trop anonymes et de voisins sans nom, de ciel sans étoiles, de rues sans pâturage. En présence de tout, on ne pense plus à rien. Désencombré du superflu, je me sens mieux à la campagne, comme si j'étais un meilleur homme. Il m'importe peu d'être le moins lu des écrivains, tant que les mots m'évitent le travail en usine. Je n'ai jamais voulu exister socialement. Faire carrière m'intéresse moins que faire l'autruche. J'écris comme le vieux que je suis. Je radote et je tousse. L'écriture à la mode est à l'égal d'un lifting. À la bourse aux valeurs, je mise des images. J'offre ma soif à l'eau fraîche des mots. Piégé par la littérature, c'est elle aussi qui a brisé mes chaînes. Avant de finir tué par les big macs, mourru par le ketchup en sucre, il faut élever la soupe jusqu'à l'art, le pain jusqu'à la gastronomie, la pomme jusqu'au cidre, les fleurs sauvages jusqu'à l'art floral. Comment sauver la terre quand les écologistes s'occupent plus de la merde que des hommes? Les plus beaux jardins commencent par la tête. On laisse mourir les enfants, mais on respecte l'apparence. On observe les vêtements sans regarder la peau qui saigne. Les draps s'usent plus vite du côté des corps, que ce soit par l'amour, la douleur, l'insomnie. Les mains ne savent plus faire le feu, tresser l'osier, filer la laine, faire le pain, le tricot, le crochet, faire du neuf avec du vieux, recoudre les coutures, agiter la grosse bobine de fil et la trame de lin. Les boites à boutons ne servent plus à rien ni la corde à rempailler. Il faut parler d'amour à la pointe du fusil, mettre des gants pour la caresse. Le cœur blessé par le mensonge, le cynisme et la peur, l'âme écorchée sur le ciment des hommes las, nous cherchons tous le fil à cicatrice. Que l'on s'accroche à Dieu ou à l'argent, nous nageons avec des mains coupées.

Le malheur ne plie pas. Il reste raide sous les caresses. Vit-on plus mal en donnant le peu qu'on a plutôt que d'étouffer sous le superflu? Ayant été un très mauvais chrétien, je suis un très mauvais athée. Il m'arrive encore d'engueuler Dieu pour les mauvaises raisons. J'ai beau détester la foule, j'ai quand même fait quelques salons du livre. Il faut bien faire quelques concessions pour pouvoir publier. Un écrivain perd son âme à respecter les règles du marché. Un livre qu' on est obligé d'expliquer est un livre de trop. C'est lui qui doit parler, non la bouche de l'auteur. Chacun lit selon ses capacités, qui avec ses yeux, ses oreilles, sans masins, qui avec ses mots, ses images et même l'odorat. On ne voit pas tout. Il y a une autre vie là où la peau cache les organes. On voudrait racommodé le grand trou du monde, mais sa béance nous emporte. Je suis un taiseux. Je mets l'oralité dans l'écriture, la musique dans l'étalement des phrases, le sang et la salive dans l'encre sur la page. J'écris sur la pouce, à la sauvette, à la bonne ou mauvaise franquette, selon l'appétit du lecteur. Ce que je dis est informel malgré l'usage immodéré des figures de style. Que ce soit dans l'utile ou l'inutile, j'aurai toujours été un mauvais placement.. Heureusement que quelques éditeurs misent encore sans avoir peur de perdre. Je ne connais que quelques vérités toutes simples. Le papier d'Arménie me rappelle ma mère. Tous les oiseaux sont beaux, même les urubus dans leur travail de vidangeurs. Il suffit de peu de chose pour être un saint ou un diable. Du chaos des étoiles à la sagesse des racines, l'homme doit s'aimer non semer la discorde. Il est plus important de vivre pauvre mais debout que courbé sous la richesse mal acquise. La spoliation de la terre est le pire des crimes, la charité la plus belle des vertus. Il y aura toujours au fond de la mémoire la lumière de l'eau sur le visage des enfants, la force de l'amour qui engendra chacun, le sillage des pas sur la marée des routes. J'ouvre les yeux dans les entrailles du monde. Les morts me visitent et me parlent à voix basse parmi les bruits de pas. Des gens de cinq mille ans nous regardent encore. Ouvrir les yeux ne donne pas naissance au jour, mais laisse pénétrer la lumière comme la fenêtre ouverte donne une présence au vent. Pénétrer l'inaudible est un plaisir de l'âme. Par l'oreille du monde, j'entends la plume qui gratte ce papier, le ronron du frigidaire se mêlant au ronronnement du chat, le la majeur au fa mineur, le frottement d'ailes des insectes, les cris d'une souris qu'on croque, le bruit sec d'une porte qui claque, le bruit d'un ongle sur la vitre, le silence coloré par l'éclosion des fleurs, le vent pliant les herbes, l'appel d'un chevreuil, l'odeur sonore des femelles. Le choeur des grillons et des crapauds survit au vacarme des quads. Quand on entend battre le cœur du monde, la relation au silence est autre. Chaque mot peut devenir un verbe. Les pas sentinent le sentier. Chaque jour, j'habite quelques pages. Je vis ma vie au ralenti. Je course avec un arbre et m'épuise avant lui. Malgré l'arthrose et les migraines chroniques, c'est par la blessure des mots que je souffle le plus. J.écris en lettres attachées. Les jambages des minuscules se donnent la patte ou le bras tout entier. Le mot main a les cinq doigts d'un m et d'un n qui indiquent le sens. Quand le cynisme règne en maître, le niveau des larmes ne cesse de monter. Le silence occupe un lieu plus grand que la parole. Où les phrases nous enferment, les marges ouvrent une porte. Chaque miette est plus utile que le tout. Chaque seconde permet l'éternité.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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On n'écrit pas avec des larmes

Publié le par la freniere

Est-ce la pluie sur ma joue ou la sueur amère des jours passés à boire? Je ne suis ni gai ni triste, tout simplement poète. On n'écrit pas avec des larmes. On a beau faire les durs, le cœur saigne sous la carapace. Que deviendra l'enfance dans cet enfer moderne? Trop de barreaux remplacent la ligne d'horizon. Le matin vient trop tard pour réveiller le soleil. Les ombres sont partout et snipent l'infini. Je me sers des mots pour saluer la mer, la duvet des palombes et le vent dans les branches. Il faut bien que les mots dépassent le réel et qu'ils résistent au froid. Une pause, une rose, une chose, ce sont plus que des rimes, plus que des mots, plus que des lettres et de l'encre. Des milliards d'atomes ont engendré la voix. Chaque paragraphe peut être une maison.

Sans la chaleur d'une histoire, un peuple meurt de froid. Nous avons nos hivers pour réchauffer les mots autour d'un poêle à bois, des bancs de neige en pleine réflexion, des chiens qui hurlent à la lune et des chasses-galeries. La mort est à l'aise avec nous malgré notre méfiance. Nous refusons de croire au temps, mais nous faisons confiance aux vendeurs d'assurances. Dans les moments d'émoi, mon corps bouge plus vite. La bête butée repart. Chaque nouveau matin sera peut-être le dernier. J'aime la pluie et ses dentelles de brume, les levers de soleil où tout saigne soudain, les orages trop courts. J'écris de longues lettres. Quelques phrases macèrent dans le bocal des ratures. Un soupir de géant crache des milliers d'insectes. Il m'arrive de lire comme on écosse des petits pois, pour l'odeur et le goût. Les mots avec leurs pattes et leurs antennes avancent sur la page, laissant une traînée d'encre comme une bave d'escargot. À défaut de balles à blanc, je tire avec des caractères d'imprimerie. Je farcis l'horizon de garamond 14, de Bodoni et d'elzévir.

Où vont tous les objets perdus, les projets avortés, les cœurs de chien sans maître, les poupées oubliées, les peaux mortes, les paroles muettes? Le corps garde en mémoire les blessures subies. Sur la peau qu'est ma vie, chaque phrase est une cicatrice qui démange. Les fantômes s'unissent à la mémoire du monde. Il est toujours trop tard pour la main qui écrit. Le mal est déjà fait. On placarde les murs d'affiches publicitaires. Le strass y cache la détresse. Lors des enterrements, chaque mort est notre mort.

Il manque toujours un mot pour être entier, jamais d'os à ronger. Au moindre envol, les poètes et les oiseaux laissent des plumes. Avec le temps, le corps devient triste. Les muscles s'atrophient. Les pieds regimbent à danser. Les doigts cherchent leurs gestes et je cherche mes mots. Ce qu'on oublie devient pesant. Il faut saisir l'oiseau sous le soustraire au ciel, croquer la pomme sans effacer les branches, mettre à nu l'espérance sans la déshabiller.

J'aime les phrases qui ne finissent pas, les maisons hantées par la forêt. Malgré les apparences, la vie finit toujours par renaître. Les chemises au dos d'une chaise ont les gestes du vent, les muscles des fantômes. Chaque enfant qui naît réinvente les larmes.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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Comme de l'eau dans l'huile

Publié le par la freniere

J'écris à la lueur de l'aube, les lettres s'échappant de ma main comme des nerfs arrachés. J'écris sans me relire, pour survivre peut-être. On rejoint tous, tôt ou tard, le minéral et le géologique. La chair disparaît. Les os se tassent ou se dispersent dans la terre. Tous les sous-sols sécrètent des cadavres. Les atomes sont partout. Il faut rester humain pour regarder leur danse, pour écouter les choses, pour respirer l'odeur des neurones et répondre aux fougères. Ça sent la sève dans la sciure de bois. Le rêve bouge un peu partout, de l'épice à l'épinette, de l'épilobe à l'épigastre, du monologue à l'épilogue. Ce qui sort de la terre est toujours étonnant tout comme ce qui naît dans les mains d'un potier. Pas un bonhomme de neige n'est pareil. Leur bonhommie s'oppose à l'austérité des rares épouvantails encore debout. Il y en a de moins en moins. On les a remplacé par des assiettes d'aluminium et des bouteilles d'eau de Javel plantées sur des piquets. Il faut dire qu'ils ne faisaient plus peur aux oiseaux. Sans fusil ni gibecière, ils étaient moins dangereux que les chasseurs. J'aimais bien leur présence agrémentant le paysage. Les boites téléphoniques aussi disparaissent, sans parler des seaman's handbook que je cherche partout. Ceux qu'on met dans sa poche ont la souplesse du cuir. Les hommes ne se voient plus que par selfies interposés. On ne roule plus des mots épais comme des crachats. On susurre des chiffres. On ne philosophe plus. On opine ou invective. Les souris d'ordinateur se noient dans la vague des portables. Je suis le seul du village à ne pas avoir de téléphone intelligent. Le seul aussi a écrire à la mine. J'aime les résidus que laissent les crayons de bois, le graphite et la sève se mêlant aux syllabes. J'apprécie moins la longue traînée grise sur le côté gauche de ma main, les ratures trop grasses, les trous dans le papier. Il n'y a plus de grenier. On ne monte plus au septième ciel. On descend dans l'échelle sociale. Les chats rasent les murs, ne sachant plus où se percher entre les fils électriques et les antennes paraboliques. La présence des araignées me rassure, celle des mouches aussi. Tout n'est pas disparu sous le béton.

Des touffes de vent s'accrochent aux orties. Des plaquebières résistent à la température. J'adore être seul au milieu d'un grand bois. Je hurle avec les loups. Seul au milieu d'une foule, j'en perds mon bas latin d'église, mon baratin de foire. À part les pigeons, il n'y a pas d'oiseaux sous la lumière des néons. La nuit s'éteint dans un néant blafard. L'éternité se perd dans une poignée d'heures. Les anges n'ont pas d'ailes. Tous les hommes ne sont pas des salauds ni les femmes des salopes. Tous les enfants vieillissent et finissent par se vendre. Sous le joug des banquiers, la vie n'est qu'un prix à payer. Chacun s'habille en homme-sandwich. Les restaurants ne sont plus que des dentiers de luxe. Le skaï collant a remplacé la chaleur du bois. Tout se perd aujourd'hui. Même les pauvres jettent le pain trop sec et ne font plus de jus avec les fruits trop blets et les épluchures de légumes. Chacun balaie chez le voisin son petit tas de malheur. On m'a voulu publicitaire ou vendeur d'assurances. Je ne suis pas de ceux qu'un Dieu ou un Diable amadouent. À la fortune mal acquise, j'ai préféré la chute dans le néant. Parmi les détritus et les restes humains, l'âme affleure sans se mélanger comme de l'eau dans l'huile.

Jean-Marc La Frenière

 

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Le rire des cailloux

Publié le par la freniere

Entre la brume du lac et les nuages roses, le soleil sort de son hamac. Il marche sur le toit de la grange et glisse vers le sol. J’ouvre la porte au loup, la fenêtre aux oiseaux, ma poitrine aux années. La chatte dort dans mes souliers. À défaut de me suivre, elle voyage par l’odeur. Lorsque je vais au bois cueillir des pensées, je ne croise pas Descartes mais Thoreau ou Whitman. Je ne lis pas Sollers mais Norge ou Guillevic, l’érable ou la fougère. Je ne sais pas écrire mais je dessine en mots ce que l’on ne voit pas. Je n’habille pas mes phrases en prose de notaire mais en argot du cœur. Je ne vêts pas mes rimes en garamond, mes pieds chez Gallimard, mes phrases en papier bible. Un vieux Larousse échevelé me sert quelque fois de restaurant du coin, de bar ou de brouette. Mes voyelles boitent sur la page. Mes virgules traînent un peu partout et s’endorment à l’ouvrage. Je ne baisse pas la tête. Lorsque je m’agenouille, c’est pour planter des arbres. Je me relève en sève, en érable ou en pin.

Je bâtis des nids avec du rêve et de la paille, la lumière qui grimpe les échelles, les baisers contournant le silence. Je fais cœur avec le blé gonflant le pain, l’amour donnant le sein, la vie mordant les mains, les pas sur le dos de la route, le rire des cailloux culbutant les ruisseaux. Je fais corps avec la nuit quand elle aime le jour. Je ramasse les vies tombées du nid, les mots tombés de la bouche, les promesses oubliées. J’ajoute des roues au chariot du bonheur, de l’huile sur le feu, des braises sur la neige. Je mets des ailes aux manchons pour qu’ils apprennent à voler, des feuilles aux arbres à came, du poivre aux statues de sel. Un oiseau porte jusqu’au nid mille fois le brin d’herbe. Mille brins d’herbe s’ébrouent sous la caresse de la pluie. Mille pluies donnent au temps le visage des pierres.

Il suffit de si peu pour éloigner la mort, un corps en vie au cœur ouvert, un rêve à deux joignant ses rives, un bol de café chaud, un peu d’eau froide, un casseau de baisers qui rougissent les lèvres comme des fraises sauvages. La vie rigole dans un ruisseau où je marche pieds nus, l’espérance à la main en guise de panier. Pour aller plus haut, je m’agrippe à la page comme un arbre à la terre. Je sais ce que dit la pluie, mais comment l’exprimer. Je cherche le chemin conduisant au chemin, les mots disant les mots, le cœur touchant le cœur. Je cherche dans l’oiseau le secret de la fleur. Je cherche dans la pierre la force des étoiles, le vol dans l’oiseau, la sagesse dans l’homme, la tendresse dans les gestes. Une graine à la main, je cherche le jardin où semer l’espérance.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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Tu es si loin

Publié le par la freniere

Nous étions si bien tous les deux à caresser un loup, à regarder la pluie en larmes sur la vitre, tant de petits soleils. La vieille chaise a verdie où nous étions assis. Des fleurs y poussent en souvenir de toi. Je voulais mordre à la même pomme, planter le même noyau, toucher la même écorce. Je voulais marcher avec toi, longer les rives, arpenter les sous-bois, faire craquer les doigts de l'air. Je voulais dormir avec toi, ajouter tes collines à mon paysage, ton feuillage à mes branches, tes lèvres à ma bouche. Je pense toujours à toi. Je t'écris. C'est bête, mais je vis. Je vis pour toi là-bas où la mémoire perd son sang. J'apprends à lire de loin les mots que tu écris. Je ne suis pas là où j'habite. Je suis là-bas où tu vis. J'écris avec une main sans corps pour retrouver ta chair.

Ta photo sur le mur retourne à son négatif jusqu'au moment où elle fut prise. Tu me regardes ici, et pourtant, je suis là-bas, derrière ton dos. Je t'accompagne quand tu quittes ton corps. Je me fond dans le paysage comme la flèche dans son but et le désir d'être là. Avec les années, les étés qu'on a vécus ensemble restent jeunes. Ils tintent dans mes phrases comme des campanules. Ce qui était ne sera plus, et pourtant je le vois. Une nuée d'oiseaux se pose sur une île. Dans la maison de l'air, un pays infini baigne le blanc des yeux.

Écartelé entre les continents, je rêve d'un point commun sur la planète et au-delà, d'un grand lit calme dans la maison de l'air, d'une verdure commune dans les herbes du corps. La tendresse est une force à deux. L'herbe sent bon lorsque je pense à toi. Ton eau fraîche coule en moi comme un ruisseau de vie.

Il m'arrive de rêver de la même façon que je vis. Nous avions 9 ans. Je te traînais dans une voiture d'enfant, une voiturette de rêve. Tu étais toujours amie avec un autre, mais moi je regardais à travers tous les trous, les fissures, les grillages de l'air. Ta petite robe à pois écartait le malheur et ta poupée de son me faisait les yeux doux. Le soleil nageait sur tes taches de rousseur. Nous nous sommes perdus dans les grandes lignes de la ville, mais nous sommes retrouvés parmi les souvenirs. Dans le tissu du monde, un fil nous relie l'un à l'autre. La chambre close de tes bras s'est ouverte pour moi. Le lit où nous couchons nos vies est une longue rivière. L'amour est un passage à gué, un survol d'oiseau avant de nidifier, un nid pour la chaleur des œufs et la rumeur des eaux.

Il m'arrive de rêver comme les fleurs éclosent. Tu as laissé tes pas sur le tapis rouge de mes veines, des éclats de soleil dans l'ombre qui me suis. La vie ne baisse pas les bras, mais unit ceux qui s'aiment. L'espace bouge comme un doigt dans la bague du temps. Il me suffit d'un mot pour que roule encore la petite voiture, pour que le vent décoiffe tes cheveux en broussaille. Chaque matin, je regarde le ciel. Les oiseaux m'apportent des nouvelles de toi. Ces facteurs à plumes distribuent les sourires tout autant que les larmes. Je t'écris des poèmes dans les marges des pages. Hier est aujourd'hui et demain sera toi. La route du paysage est une clef vers toi.

Je voulais te présenter mon corps, mes caresses mes mains. Je voulais te présenter mes yeux, mes regards, mes jambes. Je voulais te présenter mes bras, ma poitrine, mes pas. Je voulais te présenter ma vie avant qu'elle vieillisse. Je voulais te présenter mon cœur, mais je n'ai que des mots. Mes doigts restent accrochés au bois nu d'un crayon.

Je me souviens de ton écharpe volant au vent, de toi assise sur la galerie dans la vieille berçante, tes yeux au bord du lac rattrapant l'horizon, ta main flattant mon loup entre la crainte et la tendresse. En route vers ton corps, mes mains se font légères pour toucher ta douceur. Mes doigts s'envolent en caresses. Je voudrais tant que tu sois là, alors je t'écris.

 

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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Un cheveu sur la soupe

Publié le par la freniere

Les clochards de la rue font la cloche, un verre à la main, une bouteille dans l'autre. Ils ont l'haleine d'un égout à la bouche édentée. Leur vie de chien leur donne le bourdon. Le temps titube entre leurs jambes en quête des secondes qu'il reste à vivre. Mettant des mots entre leurs pattes, j'enquête sur la vie. Combattant les courbatures et l'élancement des muscles, je marche par nécessité. Avec la disparition progressive de la monnaie courante, il devient plus difficile de quêter ou de jouer dans le métro. Il restera de l'espoir tant que les machines distributrices accepteront les pièces. Quand on fait la manche, la faim nous arrive comme un cheveu sur la soupe, mais il n'y a pas de soupe. Il n'y a qu'un poil dans la main. Sans victuailles, il n'y a plus que les entrailles criant famine. Pour certains, mis à la rue sans le vouloir, il arrive que l'estomac leur bouffe le cerveau. Ils se suicident ou disparaissent, laissant moins de traces qu'un fantôme. Dans la saleté des ruelles, la vie nous mène par le bout du nez. Le goût et les odeurs nourrissent la mémoire olfactive. À défaut d'un pain chaud, je me tape un festin visuel, mangeant des yeux le paysage. J'ai le cerveau plus vivant que le corps. Ce que je perds en muscles, je le gagne en paroles. Le froid taillade les visages. J'avance, la tête engoncée comme celle des tortues, dans un vieux mékinak. Où j'enfonçais mes pieds dans les traces d'un loup, aussi fier que lui, je dois me contenter de glace noire et de gadoue grisâtre. À la fonte des neiges, le sol transparaît, crasseux comme un vieux peigne, des poils de chien, des cacas de chat, des chicots d'herbe entre les dents. Il est difficile d'être lyrique en hiver. Les mots se fendillent sous l'effet du gel. Ils sortent par mottons. Certains en perdent leurs voyelles. Avec la langue pâteuse de la veille, je m'immisce dans un trou de silence. Pour les taiseux de mon espèce, les mots donnent le mal de mer. À chaque pas, on risque de manquer son coup, perdre le cours du temps, casser le cou des choses. Je tangue d'une phrase à l'autre, cherchant la marge où m'accoster.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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