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1497 articles avec prose

Ma tête de mort

Publié le par la freniere

Chacun porte mille routes. Tous ceux qui prennent le même chemin finissent dans un embouteillage. On demande des papiers à la porte du ciel, des talons de paie, des visas, des diplômes. À quoi bon garder la porte ouverte si le cœur est fermé. Le paraître cherche à cacher le vide. Chez les plus démunis, le rêve ne dépasse guère la peau du ventre. Tant qu'à mourir vieux, je ne cesserai pas d'être l'enfant qui apprend à marcher. Les choses faites n'ont pas plus d'importance que les choses à faire. Lorsque la vie nous décoiffe, il ne faut pas craindre de friser le ridicule. J'ai du mal à croire que les hommes soient bons. Avec un peu de haine, ils fabriquent des armes et ils se font la guerre pour des bouts de papier. Il n'y a pas que les morts qui règnent au cimetière. Des milliers d'insectes font vibrer l'herbe verte. Le vent ronfle dans les saules, ébouriffant les feuilles. Le monde commence où l'on est. Je ne parle pas de naissance, mais du fait d'être là. Souvent, la nuit, on ne voit rien, mais on entend quelque chose. Une main, un caillou, une plume, c'est un monde complet. Mes bras se prennent aux rêves comme des champignons, des coraux, des croûtes de lichen. Mes yeux s'allument comme des choses éteintes que les mots réaniment. Je cherche mon chemin là où personne ne va. J'appartiens à mon loup dans les forêts qui meurent. Qu'avons-nous fait du monde que nous devions aimer? Quand nous n'y serons plus, les grands mammouths laineux serviront d'épitaphe. Ma tête de mort est bien vivante sur le drapeau des révoltés. Mon sang remonte jusqu'aux yeux. Mes gestes courent après mes mains. Je rêve de soleil dans la nuit des racines et ma parole saigne dans un buisson d'images. Un livre me sert de corps. J'y invente la vie. J'y invite un ruisseau où boivent des oiseaux. Mes poings heurtent sans fin des barreaux invisibles. J'ai des regards de fou sur un lit de paupières, des yeux tout chamboulés aux vagues à l'envers. J'écris pour ces fantômes que le sang rend visibles, les têtes qui tapent contre les murs, les bouquets de fleurs assassinées, les enfants qui courent sous le crachin des bombes.

Jean-Marc La Frenière

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La même source

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes.

Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte.

Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

Pour échapper à l'hébétude ambiante, je rêve d'un grand lit où repoussent les feuilles, les bourgeons et les fruits, d'un lieu où les prèles arborescentes colonisent les choses, les immeubles et les meubles, où les abeilles essaiment dans les banques, de lierre s'enroulant aux rampes d'escalier, de ginkgos remplaçant les poteaux. Il a neigé cette nuit. En octobre, l'hiver pointe son nez et repart aussitôt, laissant pour quelques heures une blancheur éphémère, une gaze paresseuse flottant sur les hameaux. Les arbres chichiteux n'ont déjà plus de feuilles. La rosée mouille les nids secs. Les maisons fument déjà dans leur jupe de bois, la pipe sur le toit et les yeux enneigés. Il me revient alors des souvenirs d'enfance. Il n'y a pas que Rome qui possède sept collines. Le saint-Hilaire aussi. Elles s'accotent l'une sur l'autre autour du lac Hertel. J'y passais mes journées.

Le paysage du village décourage les yeux. Tout a l'air pas vrai. Il est difficile d'éviter les sirènes commerciales, les couacs télévisés, les grondements des moteurs, les mensonges politiques. Dans cet univers de poupées gâtées rien n'est fait pour les pauvres. Le monde courbe l'échine. Chacun navigue sur un écran. Où l'on bredouille des textos, je goualante à pleine gueule.Quelques notes de blues, quelques mots d'une chanson mènent plus loin que les dernières nouvelles. Je marche sur la terre, les pieds appuyés sur ses épaules de pierre. J'ai besoin de marcher, d'aller dans la montagne errer sans but. Il y a dans la forêt une sorte d'apaisement. C'est comme un coin d'enfance. Les saisons y survivent aux raisons.

Si je n'ai pas d'I-pad, c'est pour écouter la pluie faire chanter les roseaux, le babillage des oiseaux, le ruissellement des eaux, les fleurs qui pétalent sur le vélo du vent, les guêpes piquant l'azur, les bêtes, les insectes, les nuages méditant dans la pensée du ciel. Je suis pour le soleil, l'eau sauvage, les ronces, le souffle court d'une musique à bouche. J'ai grandi près des murs pour mieux m'en éloigner. Je ne suis jamais là où les autres s'assemblent. J'aurai passé ma vie à faire les cent pas, les portes qui s'ouvraient ne m'offrant que l'ennui.

Jean-Marc La Frenière

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Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

Jean-Marc La Frenière

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Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

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A rebrousse-poil

Publié le par la freniere

À quoi s'attendre lorsque le pire est commencé depuis longtemps? Il ne faut pas se leurrer, tous les travaux sont forcés. Sinon quel phoque passerait son temps à faire tourner des ballons sur son nez, des boulons sur un écrou, des clips sur un écran? Bourrés d'amphétamines et de Coca-Cola, les travailleurs font la chaîne pour astiquer leurs chaînes avant de finir abrutis devant les chaînes télévisés. En proie au délire de consommation, des milliers de dépressifs hantent les magasins. Le cours des choses ne connaît pas la paix. De soubresaut en soubresaut, l'histoire se construit sur des cadavres. La chute des feuilles est plus triste les jours d'enterrement. La boule d'angoisse dans la gorge se reflète jusqu'au fond des pupilles. J'aime que le paysage ait le dessus sur l'homme. Les doigts du givre trace sur la vitre d'ahurissants moucharabiehs. Le bruit des verres que l'on rince s'ajoute à la soif. Les talibans et les banquiers mènent le monde à sa perte. Contrairement à ce qu'on nous fait croire, l'évolution technologique nous fait perdre beaucoup plus qu'elle ne donne. Je préfère le silex à la bombe, le solex à l'auto, le biface à la kalachnikov. Le nerf optique en transe, je surveille les entrailles dans le corps des nouvelles. À quoi se fier lorsque la mort n'est plus qu'une occasion d'affaire. La terre ne sera bientôt plus qu'un immense charnier. Entre temps, on magasine sa dépouille. Appuyé sur un bâton dubitatif, je ne suis jamais sûr de la route. Je tâtonne. Je tatoue l'invisible. Il y a des jours où tout boitille. On ne veut plus rien voir, rien entendre. On se réfugie à l'ombre des vieux saules comme un enfant sous la couette. Je taille dans la chair des mots avec le forceps d'un crayon. Je butine, cherchant la guêpe du chant dans un buisson de cordes vocales. Je caresse à rebrousse-poil la peau du paysage. Je joue à la dînette avec des mots d'enfant. Je rafistole ma vie avec des bouts de ficelle. Je touche avec un doigt le placenta des phrases et ses rêves de sang.

Jean-Marc La Frenière

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Petite prière

Publié le par la freniere

Je prie souvent le papier, l'encre, la grammaire, comme un croyant le ferait pour un Dieu. Je prie le vol d'un oiseau, le dieu de l'herbe et des galets, le dieu des bols à soupe et des cuillères en bois, le petit dieu des mots sur l'autel d'une page. Nul besoin d’icône. J'ai de la tendresse pour les tables bancales, les vieilles réguines, les ombres des fantômes, les peluches éventrées, les murs de guingois, l'odeur des fruits de cave. J'aime les araignées, les papillons, les termites charpentières, les petites choses de rien, les aiguilles perdues dans une botte de foin et la verge d'un mot dans le pubis d'une phrase. Je collectionne les faux pas, les fautes de frappe, les lapsus, les breloques de l'âme. La pensée sautille comme un cœur qui palpite. Tous les gestes en dépendent, même les tics. Mes yeux derrière la vitre prennent le goût des fraises. Mes mains rejoignent l'horizon. Il suffit d'un crayon, d'un souvenir d'enfance, d'une prémonition. Il suffit d'ajouter un nuage, un petit bruit de mort, une ombre de géant. On n'est jamais seul quand on écrit. On communique avec tout, même ce qu'on ignore. Les mots prennent l'odeur des choses qu'elles nomment. À force de vendre ou d'acheter, la langue de bois se gangrène. Les orties envahissent les draps. Là où les mots aident à mentir, mes phrases tirent le volet. Elles se reposent dans une chambre nue. Mes cahiers s'empilent. J'y suis à nu, mais je me cache derrière eux.

Jean-Marc La Frenière

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Un peu de météo

Publié le par la freniere

La fonte des neiges a rouvert le sentier avec tout au bout la vieille cabane à sucre, l'appentis délabré usé par la pluie des années, ses planches vermoulues qu'habitent les fourmis, ses bêtes invisibles aussi réelles qu'un fantôme dans la tête d'un enfant, ses courses d'écureuils, de gnomes et de souris, ses dindons sauvages pavanant comme des clowns ou des fous de village. Ce bâtiment ressemble à un moulin à vent, mêlant ses crissements de poulie aux croassements noirs des corbeaux. Sa beauté aimante les peurs qui nous hantent. Le Grand Meaulnes n'est pas loin, Bozo sur son radeau, les semenciers qui marchent, Golum et le Hobbit. Le sang coule dans l'homme et la sève dans l'arbre. Il pleut depuis deux semaines. Les rivières débordent. Les rives se débondent et l'eau mange les rues. Chassés de leur maison, les hommes vivent en bandes. Ceux qui travaillent dans les érablières n'en peuvent plus. Ils ne désentaillent plus en raquettes, mais en bottes à vache, pleines de bouette, de sloche et de gadoue. Chacun de leur pied pèse une tonne. La neige a fondue trop lentement. Les galeries penchent vers l'avant. Les vieilles granges s'écroulent. Libérés de l'école, les enfants s'encanaillent. Je me souviens qu'à mon enfance, au temps de la débâcle, nous allions parfois à l'épicerie en chaloupe verchères. Nous rêvions de radeaux et de bateaux de pirates. C'était avant qu'on fasse sauter les embâcles à la dynamite. Ça grondait ferme à l'île Gohier, à la jonction du Richelieu et de la petite rivière Montréal. L'une se rendait au Lac Champlain et l'autre se jetait dans le Saint-Laurent. Ici, le niveau d'eau du lac est stable. Il n'a pas vraiment baissé depuis deux ans. Les petites plages autour du lac ont presque toutes disparues, pour le plaisir des pollueurs en bateau et l'ennui des enfants et des pêcheurs de rive. Il faut être pieds nus pour atteindre les quais. Bientôt, on ne verra plus le lac. On construit des condos qu'on ne réussit pas à vendre. Il faut bien que les crosseurs de la construction s'engraissent sur le dos des travailleurs sans carte. Ils font élire les maires pour changer les règlements de zonage. Tout se décide à coups d'enveloppes brunes ou d'ignorance crasse. Les béni-oui-oui élisent l'un des leurs. Les petits coqs de village sont fiers d'être les valets du capital. Ils baisent la piasse, remplacent les bords du lac par de futurs taudis, la cime des montagnes par des éoliennes géantes, les parcs à chevreuil par des cimetières d'autos. Des milliers de skidoos dénaturent la forêt. Les quads voyagent en bandes et font fuir les bêtes. Devant tant de bêtise, il arrive qu'un caribou s'énerve, qu'un ours attaque l'homme. De tout temps, les oiseaux ont chié sur les statues. C'est un grand malheur d'être intelligent dans un village de province dirigé par les radios-poubelles. Les rêveurs doivent marcher sur la pointe des pieds. Dans les palabes des écrans, les fausses nouvelles et les nids de poule, il faut parfois crier pour se sentir en vie.

Jean-Marc La Frenière

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Glossolalie

Publié le par la freniere

Des sons de l’ange aux hurlements des bêtes, de la musique des étoiles aux contrepoints de l’eau, j’habite dans ma bouche. Mon corps est ma langue. Le paysage autour n’est qu’un habit d’emprunt. Un brin d’herbe apparaît sur le visage des lettres. La réponse à l’espoir n’est jamais celle qu’on pense. Un soleil d’enfant, un poème sans rime, un quatuor à cordes arrêtent-ils la guerre ? L’amour a-t-il sa place dans un compte en banque ? À défaut d’une forêt, j’entaille le mot érable. À défaut de voler, j’agite les voyelles. Je soulève du crayon un silence de mille tonnes. Une eau passant sur des cailloux désaltère ma soif. Ce qui nous fait mourir nous encourage à vivre, à rester debout, à partager le pain. La vie éveille en moi beaucoup plus que la vie.

Dans la forêt des langues chacun parle sa langue. Les mêmes fruits pourtant alimentent la faim. La même sève monte aux branches. Épaule contre épaule, les battements du cœur amplifient la présence. Le mot amour est trop petit pour l’amour, la main trop courte pour le vent, les souliers trop étroits pour la longueur des routes. Il faut des mots pour remplir les idées, ouvrir la voie, tourner la page, faire de tout avec rien. Un brin de paille fait un nid, une plume un oiseau, un nuage la mer, le plus humble vocable une immense prière. Le sifflement du vent invente la musique. Quand le sol se dérobe, je m’appuie sur un mot. Adossé sur une métaphore, je redessine l’horizon. J’élève des abeilles dans l’essaim des regards. Les bras de la parole se soumettent à l’hommerie ou bien ils se révoltent. Murmurant des excuses, les mots se donnent du coude dans les mauvaises nouvelles. Je ne suis sur la page qu’une phrase à déchiffrer, un je qui se dissout et se refait dans l’encre. Je porte sous ma chair le premier squelette, le premier mot, le premier mort.

J’ai appris les mots, les chiffres, les idées, mais l’encre coulait pâle à côté des blessures. J’ai du apprendre l’homme pour connaître le sang. J’ai du apprendre l’or, la sulfate, le plomb, trop de charogne, trop de boue, faire japper le chien dans sa niche de pitié. La réalité parfois prend les formes du rêve. Je tiens les mots comme du sable dans la main. Mes yeux apportent une pomme au tableau de la faim, un petit bol de lait aux icônes assoiffées, un livre de poèmes au Penseur de Rodin, un nez de clown au sérieux, une phrase puant de la bouche à la fiction des choses, une poignée de porte au mur du silence, une écharde au mot bois, un brin d’herbe aux oiseaux.

La phrase est un manteau sur le corps du silence. Enclose dans le petit ou débordant sur l’univers, l’âme est trop grande pour qu’on la voit. Chaque mouvement crée de l’espace. Chaque musique se fabrique une oreille. Juste après le passage d’un jet, le vol d’un oiseau rétablit l’équilibre. Les mots se souviennent de tout ce qu’on oublie. J’ai des trous de mémoire meublés de phrases, une chambre noire au milieu de la tête. Bien au-delà des pages, les mots dansent dans une tempête de gestes, jouant l’éclair ou le tonnerre, paraphrasant la mer, mélangeant les étoiles. Pour cueillir ou chasser, l’homme aurait pu rester à quatre pattes ou grimper dans les arbres, il s’est dressé pour la parole. De la main qui prend à la bouche qui donne, il cherche le chemin. Mes mots se plantent un à un comme une acupuncture d’encre sur la peau du papier. Quand on meurt, c’est la mort qu’on quitte tout autant que la vie. Je me reconnais sous la peau des arbres, la mémoire des racines, la graine qui se déplie sous son vêtement d’écorce. Chaque pas qui s’égare se raccroche à l’espoir. Il y aura toujours des mots sur du papier comme la vie au bout des doigts.

Jean-Marc La Frenière

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

Jean-Marc La Frenière

 

 

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