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1502 articles avec prose

La tendresse des abeilles

Publié le par la freniere

Mon encre passéiste s'éloigne de la ville. J'ai peur des bombes et de l'acier, du plexiglas et des monnaies, de l'essence et des bavures du progrès.Quand la mémoire est en berne, tous les marchands nous bernent. Par peur de vivre, il y a toujours des chômeurs se cherchant une usine, des pauvres misant à la loterie le peu d'espoir qu'ils ont. À fréquenter mon loup, je me suis fait le nez à l'odeur des bêtes. La tendresse des abeilles se manifeste par le miel. L'herbe frémit comme l'écume aux lèvres des chevaux. Les bottines des chevreuils usent le cuir des sentiers. Des feuilles pendent sous les aisselles des arbres. Les insectes s'agitent. Les ailes des oiseaux retiennent la lumière. Le houblon s'enroule aux bouleaux et les caresse doucement. C'est comme un ruisselet qui monte vers le haut, insérant ses crampons dans la verticalité de l'écorce. Quand le houblon se meurt sous les cocotes en fleurs, les bouleaux reprennent vie. Avec le temps, les tiges deviennent troncs. Guidés par la lumière, les arbres avancent vers le haut. C'est d'une saison l'autre, qu'on s'aperçoit qu'ils grandissent. L'élastique des plantes se tend et se distend. Les nervures se tordent. Les racines courent comme les veines bleus d'une main sous la peau de la terre. À chaque orage, la terre se libère d'une attente. Les grandes feuilles poilues s'égouttent sur le sol. La sève reste chaude sous l'écorce. Des œufs crèvent dans leur écrin de paille. Dans les nids au ventre chaud, les oisillons ouvrent leurs becs. La langue râpeuse du vent effleure tout sur son passage. Des souvenirs reviennent plus loin que la mémoire. D'un immense magma commun remontent des odeurs nourricières, une force inconnue, une énergie cachée, une puissance intérieure. À la saison du rut, les bêtes ont les bourses gonflées de sperme, les arbres les fruits gonflés de sève, les plantes les graines gonflées de vie. Bien au-delà des langues, je cherche l'adhérence au monde. Je relis Nietzsche et Bachelard dans l'odeur fauve des forêts.

Jean-Marc La Frenière

 

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Quand les mots sont des balles

Publié le par la freniere

Chaque geste porte en soi le sacré, c’est pourquoi il faut agir par amour. L’homme qui tue pour le profit, un drapeau, une croyance ou par pure méchanceté, c’est son âme qu’il tue. L’acte créateur est le seul qui enrichisse l’homme. Quand l’enfant compte sur ses doigts, il est déjà perdu. Je suis encombré de livres que je ne lirai jamais, de chemises que je ne porte pas, d’idées qui ne sont pas de moi. Viendra un jour où l’on mettra toutes ces choses à la poubelle, autant commencer tout de suite. Le dénuement laisse toute la place à la lumière. Avoir est une maladie. Il faut être pour en guérir. La vie s’est réfugiée dans ma gorge et ma langue, toute une vie d’éponge à boire la lumière, à cracher les pépins, à traverser les ombres. Parmi les lettres éparpillées sur la table, les cahiers, les papiers, se promènent les phrases. Elles trébuchent parfois sur une miette de pain ou bien se noient dans une tache de vin. Elles s’effacent et renaissent. J’en cache quelques unes dans mes poches d’enfant. J’en fais une cabane où rêvent les vieux meubles, là où les planches aspirent à retrouver la terre, les racines, les feuilles. Je vis entouré de sapins, de merveilles, de cailloux. Il faut un peu de poésie pour défier la routine, un peu d’eau pour la soif, beaucoup de tendresse pour chacun. Il y a trop de cicatrices, de manches trop courtes pour la longueur des bras. J’en perds la mémoire. Je dois faire le tri dans le linge sale et retourner les poches, fouiller les craques du divan. Je trouve des cossins, des noyaux, des poussières, si peu de souvenirs. Chaque matin, l’horizon tire un trait. J’y accroche des mots, quelques jurons, quelques baisers, des bonhommes en papier, des pétales de rose, des lamelles d’amanite, des nuages trop rapides pour qu’ils portent la pluie. Aujourd’hui, j’ai pris le bord du bois, le parti des platanes. Je parle au nom des aromates, de la méduse, des galets, de la glaise durcie, de la terre qui nous porte. J’essaie de repérer l’odeur des oiseaux dans les tunnels de verdure. L’automne approche. Divers tons de bruns se mêlent de rousseurs. Les premiers érables rougissent comme des midinettes trop fardées. Un petit vent agite les éventails des fougères. La rosée laisse sur le sol des virgules de lumière.

&

Il n’y a rien à éclairer, la lumière est comme une brûlure. Les choses visibles me portent à croire à l’invisible. Les routes qu’on trace pas à pas mènent plus loin que les plus longues autoroutes. Elles mènent à l’intérieur. Elles font s’ouvrir le dedans, éclore l’impossible. L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit. À chacun ses goûts, ses lumières, ses ombres. Du zénith au couchant, des solstices du cul aux équinoxes de l’âme, il faut maintenir l’équilibre, trouver sa route comme une ceinture qu’on ajuste, chercher le ciel sans croire à Dieu, comprendre peu à peu à même les saisons. Pour peu qu’on s’éloigne des villes, la terre se remet à parler. Les arbres soliloquent. La pluie remonte la mécanique des odeurs. Le vent tient tête aux jérémiades. Les mots reviennent en force se rasseoir à ma table. Ils sentent l’étable et le gros sel, les vieilles chaussettes mouillées, la petite pluie qui relève sa robe, la sueur et le vent. Ils ravaudent le feu prisonnier de l’hiver. Ils avancent sur la page avec des pas de souris grise. Je leur donne à manger ce qui reste du rêve, des miettes de mémoire, du fromage de tête, des pommes de discorde. Je leur offre ma chaise avec ses paumes ouvertes. Il est temps de congédier les verres, de ranger la vaisselle, de réparer le pain. Il s’agit de faire honneur aux fleurs. L’air étend ses longues mains invisibles sur la maison des hommes. Les volets restent clos, les paupières fermées. Il ne faut pas perdre la tête ni remiser le feu dans la boite à regrets. Je ne suis pas de ceux qui battent leur crayon. Je lui offre ma vie. Je mange avec les feuilles, les animaux, les pierres. Je racole des saveurs dans les greniers aux fruits et bois la sève des images. J’avance à pas de loup baiser les pieds de l’inconnu. Lentement je fais mon trou pour accueillir la lumière. Dans les pays en guerre, les oiseaux meurent plus qu’ailleurs. Les enfants ne jouent plus à la balle. Ils cachent leurs jouets dans les cratères de bombes. Chaque ruelle n’est plus qu’un immense hôpital. Les rues brûlent comme des cotons humains. Le temps vide ses tripes sur les trottoirs défaits. Les arbustes sont tristes et n’osent pas sourire. Chacun se tient la queue comme la crosse d’un fusil. Il faut recoudre à l’infini les vergetures du monde. Que faire pour se rejoindre quand les mots sont des balles ?

&

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quand les géants vacillent

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes. Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte. Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

 

Jean-Marc La Frenière

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Dans le bol d'un crâne

Publié le par la freniere

Les enfants jouent à la marelle là où les pas des vieillards grignotent l'espérance. Le revolver du temps nous tire dans le dos avec ses balles chargées de sang. Que pouvons nous y faire? Nos mots ne sont que des balles à blanc. Ils traversent la nuit et finissent en phalènes. La vie se vide de sa substance dans le bol d'un crâne. Ce qui commence n'a pas d'avenir sinon celui de la mort. N'ayant pas de pays, je suis en exil chez moi. J'habite le fond de mes poches, un doigt dans le trou par où s'échappent les sous. J'écris n'importe quoi, n'importe quoi et le reste, n'importe quoi et rien. C'est comme une eau qui coule, le sang d'une blessure, la sève s'épanchant d'une entaille. Tout s'agite autour de moi. Je m'attarde à regarder passer les heures. Certaines minutes traînent la patte. Des instants tombent en vol comme les oiseaux du temps. Même quand elles ne font rien, les heures font du bruit. J'attends mon tour à l'hôpital. J'ai une enflure au désespoir, un oedème à la voix.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

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Des mains de mendiants

Publié le par la freniere

Enfant, j’ai tant joué à mourir. J’en ai pris mon parti. Ce n’est pas la mort qui me révolte mais ce qu’on fait de la vie. Dans l’immense avoir du monde se cachent des mains de mendiant. Le mot nuage glisse une larme dans la phrase. Un verbe la ramasse pour en faire un ruisseau, une source, une image. L’âme est une ombre. Je l’appréhende dans son rapport avec la lumière. Les néons et les flashs la font fuir. Elle craint les feux de la rampe, les feux de paille, les feux rouges, les lampions, les follow spots. Elle fuit les phares et les fanfares. Elle trébuche dans les mots et bégaie du secret qu’elle porte. Frémissante et légère, elle s’habille de ce qui la touche. Je la salue avec le feu, la ruche, la parole. Je lui propose ma colère comme du poivre dans les yeux, mes petits riens, mes choses, le petit salé du goût, mes petites bulles de brume. Je lui parle de vivre à travers le gel, de brouter l’herbe dans le givre, de rire pendant l’orage, de ramasser le feu au milieu de la neige. Je lui parle d’amour quitte à passer pour fou. Quand on écrit pour tous, c’est généralement pour ne rien dire. J’aime qu’on trébuche sur la langue. Mon cahier bleu ouvert sur la table, les phrases dérapent entre les taches de graisse. Mon crayon butine dans les roses du bruit comme un essaim d’oreilles dans la ruche des sons. Seul ce qu’on apporte compte. Le meilleur et le pire se font la courte échelle. L’accumulation ne cache que le vide. Nous grandissons dans les trous. Habitant sous le toit des mots, les virgules s’humanisent. La ponctuation respire. Elle râle ou s’époumone, donne le silence ou la parole. Le jour flotte sur l’eau blanche des pages. Je m’ébroue dans les mots comme un oiseau qui bat de l’aile avant de s’envoler. Le métier d’être ne s’apprend qu’à la dure. L’état d’aimer ne s’apprend pas. Il se vit sans réserve. Aujourd’hui, la plupart des gens ne meurent pas. Ils sont assassinés, par la faim, la soif du profit, les guerres, les religions, les idées. On va jusqu’à payer les armes qui nous blessent, jusqu’à bénir nos propres meurtriers. Mot à mot, je monte les mailles d’un tricot. Chaque phrase est un rang. L’hiver n’apporte plus de chant d’oiseau. Les toiles ne cadrent plus avec les formes. Le paysage déborde. Le temps est relatif. La météo annonce une pénurie d’avenir. À chaque jour, j’apprends à ne rien faire. Je n’ajuste pas ma voix au concert commun. Je jure dans le tableau d’ensemble, un sentier au milieu de la ville, un chevreuil dans le trafic, un mot d’amour dans un carnet de banque, un papillon sur la branche d’un doigt. J’arrache un à un les clous de mémoire plantés dans le cœur. Choisissant l’accessoire, nous perdons l’essentiel. Ce sont les pas qui colorent la route. L’avion ne mène pas plus loin que le saut d’un insecte. De l’intérieur de moi, dans le berceau de ma cervelle, je regarde plus loin. Il y a des mots pour tout, des sons pour les moutons, du bruit pour les outils, du vent pour les trompettes, du bois pour les violons, des doigts pour les caresses. Il y a des phrases qui les conjuguent, les portent, les habillent. Dans la bibliothèque de l’air, seuls les oiseaux atteignent les plus hautes étagères. J’apprends à lire avec leurs yeux, tourner les pages avec leurs ailes. La main qui arrache les fleurs affronte mille épines et celle qui les sème se laisse caresser par la beauté du monde. L’arbre ne comprend pas la hache qui le fauche, l’enfant la balle qui l’atteint ni la pierre son poids quand elle brise la glace. La lune qui les crée ignore les marées. La phrase ne sait pas d’où lui viennent les mots ni l’homme l’espérance. La fleur des orties est si fragile qu’elle s’invente mille épines. Il n’est pas possible que toutes les blessures soient vaines, que tout finisse en néant. La beauté d’une seconde est celle qui la suit. Le verbe aimer conjugue le fini à l’infini du temps. Jean-Marc La Frenière

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Ma tête de mort

Publié le par la freniere

Chacun porte mille routes. Tous ceux qui prennent le même chemin finissent dans un embouteillage. On demande des papiers à la porte du ciel, des talons de paie, des visas, des diplômes. À quoi bon garder la porte ouverte si le cœur est fermé. Le paraître cherche à cacher le vide. Chez les plus démunis, le rêve ne dépasse guère la peau du ventre. Tant qu'à mourir vieux, je ne cesserai pas d'être l'enfant qui apprend à marcher. Les choses faites n'ont pas plus d'importance que les choses à faire. Lorsque la vie nous décoiffe, il ne faut pas craindre de friser le ridicule. J'ai du mal à croire que les hommes soient bons. Avec un peu de haine, ils fabriquent des armes et ils se font la guerre pour des bouts de papier. Il n'y a pas que les morts qui règnent au cimetière. Des milliers d'insectes font vibrer l'herbe verte. Le vent ronfle dans les saules, ébouriffant les feuilles. Le monde commence où l'on est. Je ne parle pas de naissance, mais du fait d'être là. Souvent, la nuit, on ne voit rien, mais on entend quelque chose. Une main, un caillou, une plume, c'est un monde complet. Mes bras se prennent aux rêves comme des champignons, des coraux, des croûtes de lichen. Mes yeux s'allument comme des choses éteintes que les mots réaniment. Je cherche mon chemin là où personne ne va. J'appartiens à mon loup dans les forêts qui meurent. Qu'avons-nous fait du monde que nous devions aimer? Quand nous n'y serons plus, les grands mammouths laineux serviront d'épitaphe. Ma tête de mort est bien vivante sur le drapeau des révoltés. Mon sang remonte jusqu'aux yeux. Mes gestes courent après mes mains. Je rêve de soleil dans la nuit des racines et ma parole saigne dans un buisson d'images. Un livre me sert de corps. J'y invente la vie. J'y invite un ruisseau où boivent des oiseaux. Mes poings heurtent sans fin des barreaux invisibles. J'ai des regards de fou sur un lit de paupières, des yeux tout chamboulés aux vagues à l'envers. J'écris pour ces fantômes que le sang rend visibles, les têtes qui tapent contre les murs, les bouquets de fleurs assassinées, les enfants qui courent sous le crachin des bombes.

Jean-Marc La Frenière

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La même source

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes.

Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte.

Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

Pour échapper à l'hébétude ambiante, je rêve d'un grand lit où repoussent les feuilles, les bourgeons et les fruits, d'un lieu où les prèles arborescentes colonisent les choses, les immeubles et les meubles, où les abeilles essaiment dans les banques, de lierre s'enroulant aux rampes d'escalier, de ginkgos remplaçant les poteaux. Il a neigé cette nuit. En octobre, l'hiver pointe son nez et repart aussitôt, laissant pour quelques heures une blancheur éphémère, une gaze paresseuse flottant sur les hameaux. Les arbres chichiteux n'ont déjà plus de feuilles. La rosée mouille les nids secs. Les maisons fument déjà dans leur jupe de bois, la pipe sur le toit et les yeux enneigés. Il me revient alors des souvenirs d'enfance. Il n'y a pas que Rome qui possède sept collines. Le saint-Hilaire aussi. Elles s'accotent l'une sur l'autre autour du lac Hertel. J'y passais mes journées.

Le paysage du village décourage les yeux. Tout a l'air pas vrai. Il est difficile d'éviter les sirènes commerciales, les couacs télévisés, les grondements des moteurs, les mensonges politiques. Dans cet univers de poupées gâtées rien n'est fait pour les pauvres. Le monde courbe l'échine. Chacun navigue sur un écran. Où l'on bredouille des textos, je goualante à pleine gueule.Quelques notes de blues, quelques mots d'une chanson mènent plus loin que les dernières nouvelles. Je marche sur la terre, les pieds appuyés sur ses épaules de pierre. J'ai besoin de marcher, d'aller dans la montagne errer sans but. Il y a dans la forêt une sorte d'apaisement. C'est comme un coin d'enfance. Les saisons y survivent aux raisons.

Si je n'ai pas d'I-pad, c'est pour écouter la pluie faire chanter les roseaux, le babillage des oiseaux, le ruissellement des eaux, les fleurs qui pétalent sur le vélo du vent, les guêpes piquant l'azur, les bêtes, les insectes, les nuages méditant dans la pensée du ciel. Je suis pour le soleil, l'eau sauvage, les ronces, le souffle court d'une musique à bouche. J'ai grandi près des murs pour mieux m'en éloigner. Je ne suis jamais là où les autres s'assemblent. J'aurai passé ma vie à faire les cent pas, les portes qui s'ouvraient ne m'offrant que l'ennui.

Jean-Marc La Frenière

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Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

Jean-Marc La Frenière

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Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

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