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1557 articles avec prose

Une raison de vivre

Publié le par la freniere

Nous faudra-t-il inventer une raison de vivre pour contrer l’économie ? On n’a pas vu mes larmes. On n’a pas vu mon sang. La vie commence avec un capital d’illusions, avec la mort en supplément. Dans l’oppression de ma poitrine, un air d’ocarina (mon père en jouait entre deux raids aériens), de flûte à bec ou de gazou, colmate mes poumons déchirés. Avec le temps, la mémoire se vide. Je dois mouiller la boue entre les parenthèses. Chaque matin, je dois recommencer, mais ni le crayon ni la pelle ne suffisent. La mémoire s’écroule. C’est mot à mot que j’entasse les briques. Pourtant, je suis vivant. J’aime et je parle. Je surveille les arbres jusqu’à la floraison. Je me perds en moi où je longe un abîme. Mon pied retient ses pas au bord de la falaise. Il faudra bien un jour effacer le passé pour faire place au présent. Nulle métaphore, pourtant, n’efface les sanies ni l’hernie de la chair, le sang, la salive et l’urine. Je suis l’idiot penché sur un arbre abattu, le fou qui parle seul et l’enfant qui dérange. Je m’émerveille encore des tapis de verdure. Parmi tant de brins d’herbe nul brin n’est pareil. Quand on dit l’homme, on doit revoir son enfance, déshabiller le temps des loques du présent. On me refuse à boire. On impose à ma soif toute une pharmacopée. Je me souviens encore du ventre de ma mère. Malgré la cendre et la poussière, le sang fait des projets. Je ne veux pas mourir à genoux, mais dans les bras de l’amour. Qu’on me brûle plus tard avec mes vieux brouillons et tous mes invendus. L’ici-bas et l’ailleurs soufflerons sur les braises. Pour tous les Indiens morts, je partirai en signes de fumée. Je serai ce présent qu’on conjugue au futur. Je veux mourir d’espérance.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Pour contrer le silence

Publié le par la freniere

Aujourd'hui que l'oasis étouffe sous le sable, que la beauté du monde est livrée aux mirages, qu'on troque l'or du temps pour une monnaie de singe, que les années s'étiolent dans un temps de faussaires, que les hommes s'entêtent à se prendre pour Dieu, que les victimes s'amourachent des bourreaux, que les chasseurs de têtes prennent la proie pour l'ombre, que les enfants s'amusent parmi les détritus, les épluchures, les gravats, la tête d'une poupée leur servant de ballon, que le trésor se cache sous le manteau du crime, que toutes les clefs se perdent derrière une foule de portes, qu'on couvre de crachats la main des mendiants, que le train de nuit se perd sur les rails du jour, que l'amour traverse tout un cortège de railleurs, que l'hécatombe règne du typhus au typhon, que les tombes ont des roues et des rétroviseurs, que le cheval de l'aube refuse de trotter, que son avoine pourrit dans l'auge et les éteules, que les prières naissent à la bouche des athées, que la neige survit à même les étés puisqu'il n'y a plus rien entretenant la flamme, que de la bouche des prophètes sort une mauvaise haleine, que chaque chose pourrit au royaume du monde, que la parole manque pour contrer le silence, que la pitié vient à manquer, que la Pythie débarque avec sa montre molle, que l'appétit n'a plus de tripes, que la tendresse se pend, que la route se perd sur du béton armé,que l'amitié n'est plus qu'une braise déjà cendre, que l'écho du destin n'est plus qu'une chimère, que des marteaux piqueurs aux bras mécanisés dispersent le passé, qu'on étouffe sous la poussière, qu'on ne distingue plus les gardes des bagnards, les prêtres des bourreaux, les soldats des croyant, que les vrais saints grelottent dans le fond d'un cachot, il ne faut pas laisser l'espoir s'en aller en poussière.

Jean-Marc La Frenière

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La terre est en colère

Publié le par la freniere

photo: Michel Tremblay

photo: Michel Tremblay

Parmi les églises vides du Québec, celle de Saint-Fer est pleine. La sonnerie des cloches annonce encore la naissance et la mort. Je suis certain que tous ces catholiques, s'ils avaient à choisir entre Dieu et la richesse, choisiraient l'argent, quitte à trahir la foi, le monde, la terre entière. Ils disent croire au Christ, mais mettent tous leurs espoirs dans des billets de loterie. C'est faire peu de cas de la vertu de l'espérance. On devrait célébrer des messes plus païennes, comme dans la petite église de Maplegroove, cédée par les Irlandais à la municipalité d'Irlande. On y entend du jazz et des poètes, de la chanson et du folklore, non le prêchi-prêcha bénissant les banquiers et les voleurs de vie. L'âme rouillée des choses n'a pas de souvenirs, ni la tôle des chars ou la fumée des pneus jetés dans le ravin. Chacun acquitte comme il peut le salaire du malheur. Chacun hausse le ton sans avoir rien à dire. Personne n'écoute plus personne. Mon pied titube sur le sol. Je touche du crayon de grandes marges blanches. Malgré le froid, lorsque j'écris, un papillon se pose sur le dos de ma main. Les phrases prennent corps dans la musculature du verbe, la mastication des lettres, l'appétence des mots. Dans l'assemblage des images et des mots, je vois ce qui n'existe pas. Peu importe, la vie réelle finit par nous forcer la main. Suite à l'ouragan d'hier, il n'y avait plus d'ombre tout autour, qu'un immense trou noir, un grand vent de panique, un immense néant. Plus rien ne séparait le sommet de l'abîme. Tout le ciel a glissé vers le sol. Les quelques instant où le soleil a disparu m'ont semblé plus longues qu'une journée entière. On ne sait où sont passé les bêtes. Il n'y a de cadavres que ceux des arbres et des poteaux téléphoniques. Le vent griffait l'espace à grands coups d'ongles contre le mur du temps. J'ai vu des arbres déracinés, partout des géants terrassés, une maison mobile emportée par l’œil du cyclone comme un cyclope aveugle, des toits de grange arrachés, le poitrail du sol cravaché par le vent, des loques démembrées de caillasse et de pluie, des cicatrices de terre, une érablière complètement dévastée. La terre est en colère. Il y a dans le vent une force que rien n'arrête.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

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Comme un tapis volant

Publié le par la freniere

Les feuilles en automne jettent leurs prières sous nos pas. C’est un tapis qui vole avant de se poser. Elles n’iront plus chanter à l’école des branches. Entre les bras du feu, un petit tas de cendres se prépare à renaître, quelques mots, une phrase, un rêve qui s’échine à mordre la chaleur. Sur la page du jour, la grande main du soleil redessine la route. La grande mie du pain se pose sur la table. Les nuages se meuvent en brouillons d’infini. J’écrirai tout l’hiver, sur les pétales morts, sous le ventre des bêtes, dans le souffle du vent, sur la neige et le froid. Je mettrai des mots d’érable dans le poêle, des phrases d’épinette pour le plaisir du nez, des virgules de sauge pour le repos des morts. Je chercherai du sens dans une corbeille à mots. Assis sur la berçante, je recoudrai les pans d’une vie en lambeaux. Je ferai de mémoire les gestes de la paille, de la sève et des sources.

À la porte du monde, je tiens ma vie debout. Par la fenêtre aux vitres sales, le soleil vient poser son museau sur la table. Je cherche de la main le souci du partage. Je me souviens d’un temps où les bêtes appartenaient aux bois, où les grenouilles chantaient sans peur, où la terre avait des mottes aux pieds, le ciel des nuages sans oxyde de carbone, où le vent touchait du doigt la peau lisse des feuilles, où les bonhommes de pluie faisaient la cour au sable, où des grappes d’oiseaux faisaient la course au ciel, où les enfants écoutaient Brahms sans lire la musique, où les abeilles couraient vers la lumière, où les faiseurs de neige embrassaient le soleil sur la bouche sans peur du sida. Le temps passait moins vite qu’aujourd’hui. Il se cachait pour lire sur la pierre. Il s’échappait des montres et des calendriers. Il s’attardait en chemin comme un enfant curieux.

Il nous reste les mots, un vieux fond de jardin, les talus, les fossés. Il nous reste l’hiver et son foulard de neige au cou des arbres nus. Il reste un nom de fleur égaré dans les chiffres, une tasse d’insouciance dans la vaisselle du sérieux, un verre d’eau de pluie sur le comptoir du jour, un brin de paille au milieu des cure-dents. La parole survit à la brûlure du cri. L’envers du paysage se reflète dans les yeux. Des montagnes y promènent des collines par la main. Les fleurs penchent la tête face à l’hiver qui vient. Leur soif remonte vers le ciel. Il reste sous la terre la langue des racines.

Jean-Marc La Frenière

 

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Le corps du délit

Publié le par la freniere

Je veux traîner le monde derrière mes yeux, toucher avec ses mains le corps du délit. On ne comprend pas le désert sans manger la poussière. On ne sait pas l’assiette sans façonner l’argile. Mon chemin passe par les jardins, le silence, l’odeur de terre. Il rejoint par le vent le sillage des oiseaux. Il dort quelque fois à l’auberge des brouillards. Il s’éveille entre les lignes d’un poème. Il fait fondre la neige avec sa main de feu. Il court avec la biche sans écraser les mûres. Il traverse les murs. Il repère les portes. Il emporte les rives au milieu du courant. Il rempote l’espoir dans le pot du malheur. Fuyant les labyrinthes, il se veut une maille dans un tricot de lumière. Il a connu la griffe, la morsure, le froid. Il a choisi le feu, la caresse, le vent. Il court sur la page. Son flanc troué de mots laisse une trace de sang. Il monte quelque fois jusqu’à la nuit des feuilles et rallume la sève.

Le ciel s’assoit sur les nuages et laisse ballotter ses grandes jambes de pluie. La ligne d’horizon tire une langue rose. Les arbres mâchent l’orage et recrachent des feuilles. Le vent s’ébroue sur le perron avant de frapper à la porte. Le coq ce matin a oublié de chanter. La lumière dort encore dans la paille des heures. Les mille bouches du sable boivent l’eau du désir. Chaque érable est un phare pour les oiseaux de passage.

Certains matins se voudraient nuit. Ils se lèvent à moitié, préférant les nuages à l’éclat du soleil. Un poème soulève la grosse pierre du temps. Elle a poussé là sans qu’on sache trop comment, un peu comme ces cailloux projetés sur la route. On y pose le pied pour se sentir en vie. On crache quelques mots au fond du précipice. On relève la tête pour ne pas y tomber. Il y aura toujours une marche qui manque, une autre où l’on titube. On s’accroche à la rampe sans savoir où elle mène. On avance quand même pour retarder la fin, connaître l’histoire, reconnaître à la voix l’insuffisance des mots.

On passe le torchon dans les recoins de l’âme. À l’étage des idées, les neurones se serrent les uns contre les autres. On écrase d’un coup d’œil les épines des images. On écrit on ne sait pas pourquoi. On hésite souvent, un peu à la manière d’un brouillon, ou comme on penche la tête en prenant les virages. On cherche la portée sous la musique des lignes ou la forme d’un loup dans les nuages bas. Les mots que l’on écrit ne sont pas ceux qu’on veut. Ils viennent au hasard se planter sur la page portés par un pollen sonore. Ils prennent tout leur sens quand le papier jaunit. Au fond, c’est le silence qu’on cherche entre les phrases, le vrai son du cœur, les battements du temps que l’on croyait perdu.

On ne sait jamais où on en est. On cherche les visages sur les photos perdues, le premier rôle parmi les figurants, la chair des répliques parmi les accessoires, le sens de la pièce du côté des coulisses. On ne peut plus faire de nœud avec le fil du téléphone. Les mots se perdent sur la ligne. On les retrouve exsangues au fond d’un répondeur, la voix en différé, loin du rire et des larmes. Tant de présence fait défaut dans le temps et l’espace. Les portières qui s’ouvrent se referment aussitôt. On reste malgré tout pour savoir ce qui manque.

C’est derrière une vitre qu’on regarde le vent faire bouger les branches. On ne sait plus l’odeur des feuilles ni la pluie sur le sol. Les mailles du tricot s’accrochent aux barbelés. Les couleurs se délavent sous le strass du paraître. Les néons de la ville ne s’éteignent jamais. On continue de marcher, de manger, de parler sans trop savoir pourquoi. On aimerait bien toucher du doigt des images vivantes, ouvrir d’une caresse le cœur plié en deux comme une lettre perdue.

Tant qu’il y aura des clefs dans les mauvaises mains, il nous faudra pousser les portes d’une épaule ou arracher les gonds. Les mots coincent dans le chambranle des phrases. On n’écrit plus en aiguisant le sens, on se contente plutôt de haïkus trop faciles. On refuse de répondre aux questions des enfants. On laisse des blancs entre les mots, des trous de mémoire où s’évade la vie. Quand le livre est fini, on reste prisonnier des dernières paroles.

Jean-Marc La Freniere

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Il y a peu de lettres

Publié le par la freniere

Il y a peu de lettres dans l'alphabet, mais 228 muscles distincts dans la tête d'une fourmi. Le vent agite l'infini. L'espace est en mouvement. Il ne pleut pas vraiment. Une eau conceptuelle inonde mon cahier. L'alphabet flotte dans la moiteur des phrases. Les bouleaux pavoisent comme des upsilons. Une gamme de gammas en rehaussent les tons. Le jour lessive et rince la vaisselle des heures. Des abeilles s'agglutinent sur des ruisseaux de fleurs. Quand il pleut, malgré le bruit de l'eau, les feuilles font dodo endormies par le vent dans le hamac des branches. Le temps pousse de la langue des pelletées de poussière, des traces, des fragments décatis, des débris décrépis. Quand je l'approche de ma bouche, je sens des vignes dans un verre. Est-il à moitié vide, à moitié plein ou rempli d'espérance? J'entends la bête quand c'est du lait ou bien des fruits quand c'est du jus. De virage en croisement, tous les rangs se rejoignent. Vus du ciel, ils ressemblent à un jardin parsemé de maison comme de gros légumes. Chaque arbre a ses pensées. Les miennes ressemblent à celle du vieil orme méditant parmi les verges d'or. Les yeux feuillettent le lac comme un livre liquide. Chaque vague est une page. Les bateaux sont des doigts longeant les phrases. La musique du monde ne cesse pas de changer, de do dièse en si bémol. Le paysage ne cesse pas de chanter, de fa dièse en fadaise. Une clef de sol ouvre la porte sur la portée du ciel. La colline respire par un mince filet d'eau sous sa redingote de pierre. Je rêve. Je joue comme à deux ans, comme à quinze ans, comme à quarante ans. Je débarbouille le réel, le déshabille de sa chape de plomb. Je le promène en culottes courtes à la poursuite d'un cerf-volant. Je commence à peine à mesurer la profondeur du temps, sa lourdeur dans les jambes, les articulations, les os. Le fleuve continue bien au-delà de l'estuaire.

Les abeilles butinent la flore des fossés. Le soleil s'apprête à sauter la ligne d'horizon. Une perche invisible se courbe sous son poids. Les lignes de la main se tracent dans la terre et les poutres pourries. Des fourmis les dessinent ou des termites charpentières. Il fait froid, il fait chaud tour à tour. La chaleur de l'été s'évapore des pierres. Elle fraîchit avec le vent d'automne. Le convoi des nuages circule sans un bruit. Les odeurs se transforment en images, en mémoire, en désirs. On sursaute quand le silence éclate. Le vent se lève. Il tombe des plumes et des samares dans cette colère d'ange. La peau du ciel vire à l'ecchymose. Les tons de rouge, les teints de rose deviennent bleu. Je cherche le soleil, mais il s'attarde comme un vieux sur un banc, un gosse dans un parc, une poupée dans un carrosse cabossé. Il lézarde au hasard. À compter les moutons, je finis par tomber dans un sommeil de laine. Je tricote un semblant de réel avec l'aiguille du rêve, la grande aiguille des heures et l'aiguillage des gares. Le Nord aimante ces aiguilles où je perds des mailles. Le cœur du paysage bat comme une petite cylindrée ou bien celui d'un mastodonte selon l'espace qu'il occupe. Plus on rapetisse, plus le paysage grandit. Il ne faut pas confondre un palais de verdure avec un trou à rats, l'opinel des routards au surin des motards et l'authentique chair de poule avec le cuir des blousons noirs. Je traverse, non pas l'ombre, mais l'aspect négatif de la lumière, la substance noire des choses. Des assassins virtuels y rôdent comme des ombres, des équations sans réponse, des petites roues qui tournent dans le vide comme des montres bancales. L'essentiel émane de l'imaginaire. Je fais des nœuds avec les mots. Je prends la vie au lasso des images. Le visuel et le verbal s'y tissent un nid, l'immense toile des mots. Des ombres échappent à la lumière, à l'éclair des flashs, à l'éclat des néons. Le soleil éternue en proie à une grippe d'été. On l'aperçoit à peine derrière son cache-col de nuages. Le jour n'arrête pas de finir.

Jean-Marc La Frenière

 

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Malappris

Publié le par la freniere

Au marché du village, j’offre mes livres entre deux pains, des girouettes en fer-blanc et des semis de tomates. Les gens lisent debout en se grattant le cul, mélangeant les images avec les bruits d’autos, l’odeur grasse des frites et les rires d’enfants. Je décharge dans l’ombre une brouette de rêves, un panier de questions, une poignée de ciel dans la prose des jours. La levure des couleurs fait lever l’espoir dans la pâte des phrases. Au prenant mon café, je ne suis jamais seul. Il y a toujours un oiseau qui passe, une pierre qui roule, une seconde qui trébuche sur le fil du temps. La voix des choses change de ton. Elle chante ou elle bégaie. Les choses les plus humbles sont encore de grandes choses, faire son pain, souffler la braise, couper son bois, ramasser des cailloux ou croquer dans une pomme. La mort ne connaît pas le mensonge.

 

De ma première enfance jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été le pauvre. J’en ai gardé une fierté rebelle, une tendresse pour la vie dans ce qu’elle offre de plus simple, le gras du doigt sur une vitre, la fourrure des mésanges, la grande école de la terre. Je ne crois pas avoir changé depuis l’âge de sept ans. Je ne veux pas démériter de mes rires d’enfant. J’ai vécu dans l’amitié des pierres, des brins d’herbe, des ruisseaux. Ce que j’écris, je l’ai toujours vécu. Je n’écris pas pour décorer le vase. Mes mains sont celles du potier. Je cherche la lumière dans l’argile des mots. Il m’arrive de faire du feu en plein été, pour le sacré des flammes, la prière des tisons. Le plus petit grain de sel, la goutte sur le toit, l’odeur du varech, tout lutte pour être une épopée. La dimension n’est pas dans la grandeur des choses mais dans leur volonté. On porte tous à l’intérieur de soi un autre goût, une oreille inconnue, une bouche étrangère. De la pointe d’un pinceau, d’un crayon, d’une aiguille, l’océan peut surgir, la pluie jouer de l’archet dans une forêt de violons.

 

Tu parles trop La Frenière. Tu déranges le vent. Tu énerves l’oiseau qui dort sur la branche. Laisse un peu s’étaler la couleur du silence, la toile sera plus belle que tes faux airs de flûte. Le grand Pan est mort et les bergers cotisent à l’assurance chômage. J’ai toujours été sourd aux marches militaires, mal à l’aise dans la peau des autres, sans col, sans licol, sans missel, sans odeur dans l’encens des églises, sans compte de banque, sans compte à rendre. J’ai toujours été mal avec les bien-pensants, le bouton de fleur dans un monde en velcro, la tache de l’espoir sur les cravates de chanvre, le septième ciel dans une cage d’ascenseur, le loup de gouttière dans les sous-bois des rues, la goutte qui déborde et roule vers la mer. J’ai toujours été à gauche dans une ligne de parti, gaucher dans un monde où les deux mains sont droites, mal-en-train entre deux rails, malcommode dans une forêt de portes, malappris dans une cour d’école, maladroit sur une ligne de montage. J’attends que la phrase surgisse comme une bête tapie derrière le silence, les voyelles à cheval sur la fenêtre ouverte, le grincement des mots lorsque la porte claque.

 

Jean-Marc La Frenière

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Art textile

Publié le par la freniere

Art textile

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À paraître au mois de septembre aux Éditions de la Draiglaan: Une semaine de cent ans

Publié le par la freniere

Il n’est pas nécessaire de marcher sur la lune pour regarder la terre. L’enfant examine le ciel sur une bille de verre, la pie voleuse dans le strass d’un bijou, l’œil d’un chat dans un trou de souris. Entre les lieux communs et le jardin secret chacun met ce qu’il veut. Le café noir attend l’arrivée du matin. Je le boirai d’un trait en soupesant le monde. Nous ferons la lumière avec le bois de l’ombre, l’eau chaude sur le poêle. Dans la tête des chats, les musaraignes courent sous le toit de la terre, impossibles à atteindre, les souris dansent dans le grenier, attendant qu’on les croque. À la table bancale, chaque chaise donne son avis. Elles craquent pour un oui pour un non. La desserte à desserts fait roter son rotin. Les chiens perdent leurs poils. Je perds mes cheveux et mes idées leurs plumes. Le pain perd sa croûte et la nuit ses trésors. On n’ajoute pas de lait à l’eau noire des morts ni de sucre aux injures. Je laisse aux villes leurs références savantes, leurs ventres cousu mains, leur provision d’eau morte, leurs jambes sans conscience, leurs hommes sombres qui réclament la gloire dans le marché des mots, le beurre, l’argent du beurre et la vache toute entière. Je reviens à la chair pensive, à l’épaule des foins, aux branches du lilas qui indiquent le temps, aux jours ronds comme des billes qu’on dirait des cerises, à la vache enragée. Tout est tranquille, la grange avec son foin, la rivière avec l’eau, la chair avec ses os, mon opinel avec sa lame rouillée, les feuilles mortes et le vent. Il pleut des larmes jaunes sur la boue des sentiers. Mon dernier livre est en train de finir. J’écris avec la mine usée d’un crayon qui s’efface. Il part ailleurs avec son ventre à sec. Il laisse tant de mots que je n’aurais pas dits sans le bruit des cascades, le hurlement des chiens, le ronronnement des chats et l’entêtement d’un âne. Je ne dis pas adieu. Je dis à la prochaine. Je reviendrai toujours à la mousse, à la pierre, à la confiance d’un ami, au moulin fantôme qui moud encore le temps et carde l’espérance, aux petits verres de soleil que l’on boit avec l’aube, aux trompettes à bonheur, à la lampe torchère qui ne dort jamais.

 

Jean-Marc La Frenière

 

écrit à la rivière Larochelle sur le Domaine des Cent Ans du 1 au 15 octobre 2014 dans le village d’Irlande au Québec

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Chaque matin

Publié le par la freniere

Chaque matin, je passe en contrebande les mots qu’on a bannis, les blessures qui saignent sous le mauvais pansement, les mots au cou d’argile dont on fabrique un vase, les mots qui en savent trop ou posent trop de questions, les cris d’adolescents coincés entre deux portes, les mots d’amour qui étouffent à l’étroit des paperasses, les voyelles sans ailes, les alphabets trop maigres pour servir de slogans, les mots qui se rebiffent dans le discours des chefs, les patois d’habitant qu’on passe au papier de verre, les accents de la rue qui traînent la savate, les mots trop vagues pour la terre mais qui disent la mer, les étoiles indomptables, le sable des châteaux qui se mêle aux épaves, les mots laissés pour compte, les rires des enfants qui font trembler la Bourse, le feu qui brûle au fond de l’homme. Le squelette grince avec le temps et la poulie des gestes fait des couacs sonores mais le feu intérieur n’en reste pas moins chaud. Ne triez pas en vain les galets du passé. On se blesse les doigts à fouiller dans le sable. N’ayez pas peur de la vie. N’ayez pas peur de la mort. Nous devenons pareils au rêve, à la lumière, au silence des fleurs. Je ne veux pas mourir en pyjama rayé mais assis sur une pierre à me dorer la couenne, les pieds noircis par la poussière, le cri d’un caméléon en guise d’épitaphe.

 

Jean-Marc La Frenière

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