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1507 articles avec prose

L'utérus des étoiles

Publié le par la freniere

Nos racines commencent dans l’utérus des étoiles. Elles ramifient dans l’eau jusqu’au caprice du feuillage, jusqu’au poids du parfum, jusqu’aux gestes des mains, de l’abeille au pollen, de la source à la mer, de la poussière au ciel. Les oiseaux sont mes frères, les roches mes cousines, les bêtes mes amis. Je les remercie tous. Les grands bras de la pluie font partie de mon corps. Le soleil est en moi comme je suis en lui. Les herbes qui ont faim alimentent la pluie. La sève respire par les feuilles en hommage au soleil. Les plantes sont d’anciens rochers aux sources planétaires. Un grand fleuve de quartz irrigue la forêt.

Je suis uni à la croissance, à la fécondité, aux morts, à tout ce qui pullule au ventre de la terre. J’apprends à vivre feuille à feuille, d’une racine à l’autre, de la graine à la table, de la vache à l’étable, de la semence au fruit, du fœtus à l’idée. Je vois avec l’oiseau des deux côtés de la tête. Je deviens l’étamine quand je mange du miel. Je parle avec la terre comme un arbre avec l’eau. J’écoute à peine les prophètes de malheur, les banquiers et les prêtres. Je suis comme un enfant qui s’accroche à la lune. Je nomme chaque pierre avec un nom de fleur.

La pierre, la paille, la transparence de l’eau, le mot, la plante, la fraîcheur, chacun veut voir la lumière. Même la taupe dans le noir de sa terre. On ne sépare pas la vie d’avec la mort. On ne sépare pas la nuit d’avec le jour ni le silence des mots. On ne sépare pas l’utérus de la terre de son odeur séminale. Toutes les racines se touchent. Toutes les feuilles qui tombent nourrissent les vivants. On ne sépare pas la fleur de l’abeille ni l’oiseau de son vol. Quand il pleut quelque part, il fait soleil ailleurs. On ne sépare pas le rêve de l’enfance ni l’homme de la femme. On ne sépare pas les yeux en sourires ou en larmes. Le pétale caché alimente la fleur. Chaque fleuve est un arbre à l’envers. La mer prend racines dans les feuilles des sources.

Le loup avance à pas d'homme. Je lui parle à mots de loup. La lune écoute nos pensées. Nos mouvements dans l'espace atteignent l'inconnu. La vie est nue. La vie est simple. Il y a ceux qui jettent. Il y a ceux qui gardent. Il y a ceux qui oublient et ceux qui se souviennent trop bien. Le plus petit fétu me prête sa lumière. Je lui offre ma voix contre un peu d’espérance. Quand j’écoute les oiseaux, j’ai les oreilles d'un arbre, les yeux d'un lac pour dessiner la soif. Sur mon horloge interne, l'aiguille du sang croise l'aiguille du vent. Je compte l'infini sur les aiguilles de pin. Les oiseaux se répondent d'un nid à l'autre, faisant de la forêt une toile de sons, une verte symphonie, une musique végétale. Je respire dans ma tête le parfum des fougères. Je nomme chaque oiseau. Mes lèvres sont des fleurs.

Les voyages vont et viennent. On ne part jamais, on ne fait que revenir. On va toujours plus loin vers le centre du monde. La porte de sortie est la porte d’entrée. Nous palpons les métaux, les rivages, les hanches. La fleur dans la graine appelle déjà l’abeille. Les étoiles dans l’air noir sont un sel de lumière. Je prends les choses par la main, la révolte à la taille. Les jours changés en cendres, j’en fais des nuits de miel. De la cloche du lichen au vol du papillon, du feutre de la neige au murmure des fleurs, le silence varie. Tout parle autour de nous et demande qu’on l’écoute. Qu’un oiseau fasse un nid dans les bras du lierre, c’est tout le mur qui chante.

Le théâtre des feuilles agite ses ficelles, petits mimes sonores avec des yeux de pluie. Le sang du monde palpite dans son arbre de veines. Tout le corps de la terre s’arc-boute au soleil. Assis comme un lotus, j’écris des mots humides sur le bord de l’étang. Les ouaouarons s’agitent et préparent la nuit. Leurs syllabes dans l’eau font des bulles de lumière. À l’école de l’herbe, le vent dessine sur le vert les muscles des racines dans une mère d’argile. Les fourmis tracent dans le sable un chemin planétaire. La rosée tète encore les petits seins des blés. Un petit suisse roux grignote mon crayon. Il est parti cacher les lettres du mot noix dans le creux d’une page, le cœur en améthyste dans un écrin d’écales. J’ai vu tout l’univers dans ses petites mains, une forêt d’amandes dans ses grands yeux noisette.

Des planètes anciennes colorent l’émeraude, allument les pétales. L’aube frileuse au soleil pale du matin, l’aube coureuse de grève dans un hamac d’écume, l’aube fileuse d’étamine prend son bain de rosée. Rien ne meurt vraiment. J’écoute le potier enterré dans l’argile, le jardinier qui monte en graines, la vaisselle, le silence, les breloques ancestrales, les arbres, les chardons qui deviennent charbon, le forgeron qui rouille sur les rails oubliés, l’affûteur de couteaux qui lance des éclairs. Je porte dans mon sang des globules d’ancêtres. Tout un fleuve utérin remonte par les arbres, les artères du bois, les nervures du roc, les capillaires de l’humus. Les os du quartz brillent sous l’épiderme végétal. D’un dernier coup de crayon, j’en dessine le cœur. Ce n’est pas un oiseau qui cherche à voler. Ce n’est pas une fleur qui cherche à éclore. Ce n’est pas un fantôme qui cherche à renaître. C’est comme une ombre chaude au fond de la matière, à peine le phosphore précédant le silex, le pain de l’homme caché dans la farine du monde, un petit poing de neige où brille une braise, un atome d’atome retenant l’explosion.

Jean-Marc La Frenière

 

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Va chercher!

Publié le par la freniere

Va chercher. Va chercher ! L’oreille comme un chien rapporte la musique. Un doigt s’évade de la prison des mains et crochète le poing d’une simple caresse. Je joue aux billes avec les mots. J’en fais des p’tits bateaux, des toupies, des proverbes sans barbe, des oursons sémantiques en chemise de pilou, des bourgeons syllabiques. Chez un boiteux, il y en a qui ne voient que le pied dans la tombe. Ils ne voient pas le pied qui danse. Même au cœur de l’hiver, le printemps au ventre réclame son quignon..

 

Va chercher. Va chercher! Le regard ne sait plus où trouver l’horizon. On trompe trop souvent la vie avec des belles paroles. C’est comme une herbe douce sur un lit d’orties, le sacré profané par les mangeurs d’hosties, le fil des vers à soie transformé en drapeaux. Devant la mort, les mots perdent leur sens mais retrouvent le sang. Le soleil parle par les ombres. De la terre à la pluie, la sève des racines circule dans le fruit. Il y a sûrement un pont entre le feu et l’eau, un oasis de lèvres dans un tunnel de soif, une aiguille d’eau fraîche dans une botte de sable, l’espoir d’une forêt dans les cendres encore chaudes, un reste de poème dans un livre comptable.

 

Va chercher. Va chercher ! La main revient bredouille. Il n’y a plus un os qui ne soit pas rongé. Dans la marée des balançoires, je voulais toucher le ciel. Je me suis coupé le front sur la ligne d’horizon. Je lance des cailloux comme on crache dans l’eau pour se sentir en vie. Je ne suis jamais libre en attendant les mots. Je me libère en écrivant. Pourquoi tant d’hommes marchent-ils en traînant leur prison ? La liberté fait-elle si peur ? Il ne s’agit pourtant que de vivre comme si la mort n’existait pas.

 

Va chercher. Va chercher ! L’oiseau ne ramène plus la pelote de neige. Il tricote des tuques pour les épouvantails, des foulards de nuages sur la tôle des toits et des chandails de glace sur les poteaux de clôture. Elle ne parle pas la neige. On doit lire ses phrases dans les traces des loups, les pointillés des mésanges, les plumes des chevêches. Les images se perdent dans les soucoupes des paupières. Une ombre sans mémoire rince le bleu des yeux.

 

Va chercher. Va chercher ! La pensée ne sait plus où donner de la tête. Un jour ou l’autre, le soleil aura froid. L’arbre et la pierre s’emmêlent mais jamais le plastique n’embrasse le pollen. On a brisé la ligne d’horizon, forcé les serrures de l’eau. On a tordu le cou au rêve des tulipes. On a versé du plomb dans la soupe du cœur. Malgré tout, je rallume la mèche au milieu des rafales. Une seule brindille peut tenir tête au froid, une goutte d’eau peut contredire le fer comme un flocon de couleur dans l’arc-en-ciel de neige.

 

Jean-Marc La Frenière

 

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Une devise sans pays

Publié le par la freniere

Dans la tête des vieux, le sang des soldats morts tache encore les bas bleus des lavandes. Recherchant la tendresse, je la trouve parfois au milieu des ordures et chez les chiens sans maître. Qui s'approche du cœur quand je dors la nuit? À qui est l'ombre qui me suit? Peu me chaut les soirs graphiques et monochromes, les quadratures du cercle, le vent qu'on retient par la main n'est pas vraiment le vent. On ne peut pas passer de l'enfance à l'adulte sans se fermer les yeux, sans se toucher la panse au lieu du cœur. Le temps convoque ce qui meurt. Je dois quitter la pièce. Les auteurs s'engueulent sur le dos de mes livres. Les mots enlèvent leur jaquette et finissent à poil. Leur charabia se mêle au braille des caresses.

Une devise sans pays ne tient pas ses promesses. Je me souviens à peine du chant du coq. Les dernières nouvelles s'apparentent au bêlement des agneaux. Il suffit de longer une route goudronnée pour croiser la mort, oiseaux frappés en plein essor, limaces répandues, carnivores écrasés, carcasses de belette. Dans ce temps ivre de chiffres et de menue monnaie, contaminé par l'argent, l'homme la transmet à ses enfants. La terre en meurt peu à peu. La maladie d'amour s'impose comme unique antidote. L'homme n'en meurt pas, mais grandit vers le mieux. Même celui qui s'exprime par l'urine et l'injure apprend le nom des fleurs et celui des oiseaux. Il s'adoucit la gorge au fil des paroles.

J'écris ces lignes assis sur une dalle, les épaules appuyées sur une pierre tombale, mêlant mon encre au sang des morts. Le temps s'accorde à la lenteur des pierres. J'entends battre la sève dans les meubles et la forêt gémir dans le feu. Je vois l'arbre dans les planches et les racines sous les pieds. Il reste dans le bois cette senteur de mouillé, cette mollesse des fleurs, ce piquant des épines, ces odeurs de la vie que les villes ont perdues. Je me croyais seul en forêt. Elle regorge de lumière et d'oiseaux, de petites bêtes et de chevreuils, peut-être quelques ours qu'on ne croise jamais. L'humus qu'on remue distille ses parfums. Blessé à chaque pied par la souffrance du temps, je piétine les routes. J'ai les os qui titubent près d'un ruisseau qui jappe.

Ici, les forêts de conifères sont une création récente. Elles remplacent de plus en plus la beauté des bois mixtes. Avec cette manie de tout reboiser d'épicéas, d'épinettes, de pins et de sapins, les forêts se ressemblent. Même la sève s'urbanise. Les arbres quand ils naissent n'ont pas besoin qu'on les photographie. Ils font déjà l'amour avec les éléments. Ils bandent sous le vent, bourgeonnent sous la pluie. Ils craquent ou chantent avec les saisons. Chaque région a son patois. La façon de marcher, de regarder le monde, de serrer la main ou de hocher la tête, font partie de la culture. À côté des dictionnaires, tout un lexique prolifère. La langue et les images en découlent. Même la façon de garder le silence est une façon de parler.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

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Les chemins perdus

Publié le par la freniere

Je ne suis plus là. Je ne suis pas où vous croyez. Nombre dissous parmi les nombres, j’ai perdu ma trace. J’ai traversé la route. Je suis là-bas. J’ai crevé l’écho, l’écho même de l’écho. Je suis dans l’invisible. Les mots ont pris la forme de mon corps. Ce sont eux que l’on voit. Je suis ailleurs. Les chemins perdus se confondent dans mes pas. Le feu bascule dans l’eau froide. Je tombe. Je n’arrête pas de tomber. Je marcherai plus loin malgré le froid qui règne et la noirceur qui dure. Je cherche la lumière et la chaleur du monde.

Tant de rêves sont morts. Tant de neige est tombée. Tant de larmes ont gelées. Il faut croire à la source. Je ne sais plus rien. Je n’ai jamais rien su. Je ne suis pas là. Les balises perdues. Les phares vacillants. Les rails arrachés. Je tombe. Je regarde sans voir. J’écoute sans rien entendre. J’habite les mots frêles, une brume avant l’aube. Je brûle sous la cendre. Je coule sous la neige. Je suis ici sans être ici. Je suis ailleurs sans être là.

Les lignes brisées du temps s’écartent à l’infini. Les lignes du silence bougent. Il ne fait plus jour. Il ne fait plus nuit. Il ne fait plus rien. Je dessine un sourire sur la douleur des murs, mais je ne suis plus là. Je suis là-bas. Je tourne en rond dans un monde carré. Je perds mes pas par les trous d’un soulier. Je n’entends pas. Je ne vois pas. Je ne sais plus qui être. Le circuit des neurones a perdu ses blue-prints. Je me dois d’inventer le sol où je m’appuie.

Nous survivons posthumes dans l’ère nucléaire. Je suis inadapté, irrécupérable, statistique quantitativement négligeable. Je n’ai pas lieu dans ce monde rempli de faussaires et de parasites. Je suis comme une offrande dans la gueule du loup. Comme des aveugles et des sourds, nous tâtonnons les uns devant les autres. Je ne sais plus qui je suis. J’attends sans espoir. Je n’attends rien. Je suis déjà là-bas. Trop de mots, trop de choses. La machine, la roue, le retour, le départ. On m’a tout pris, tout brisé. La révolte et la grâce. L’impossible et la chance. J’ai traversé la mer sans phare, le miroir sans fard, le midi sans soleil. J’aspire à ce qui m’échappe, l’insaisissable, l’inaccessible. Mes mots s’arrêtent toujours au seuil de l’inexplicable, au début du silence. Je crois aux mains tendues. Je crois à la vue des aveugles. Leurs yeux me guident vers ailleurs.

Ailleurs, nulle part, quelque part sans doute. La vue nous aveugle. La surdité nous oblige à entendre. Je ne suis sûr de rien. J’habite un lieu sans consistance où je rêve de voyage. L’ici est vide. L’ailleurs est plein. Terre d’abandon, d’imprévu, d’impossible. La vraie beauté est celle qui s’efface. Sans cause ni raison. Je ne sais ce qui vient. Je ne sais ce qui part. On ne voit jamais ce que l’on est. Je ne suis pas d’ici. Je ne suis pas d’ailleurs. Je suis là-bas. Je suis inadéquat. Je crois à la lumière, celle qui allège du fardeau, l’essence du miracle.

J’ai ma vie posée dans un coin. Elle vacille sous les coups, mais n’a rien renié. Je suis mort tant de fois dans les cours d’école, les salles d’attente, les parvis de banque, les terrains vagues. Je ne sais plus si j’approche ou m’éloigne. Les portes claquent. Les planchers craquent. Un verbe dans chaque main, je saurai me défendre.

Jean-Marc La Frenière

 

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Le vent bleu

Publié le par la freniere

Le temps qu’on met pour être un homme emprisonne l’enfance. Si vivre était au moins un jeu de cirque, un jeu d’enfant. Malheureusement, c’est devenu un jeu de rôles qui ne sont jamais drôles, un jeu de guerre, un jet de pierres, une roulette russe, une foire d’empoigne où l’on piétine les artères du cœur. Des enfoirés mènent le bal. Quand on pense le monde en termes d’économie, c’est toute l’humanité qu’on appauvrit. Entre ces murs de chiffres, ces écrans, cette pauvreté du cœur, il faut oser poser un regard d’âme sur le monde. Je voudrais vivre pieds nus ou en sandales, en raquettes l’hiver, mais le sang cogne sur des parois de haine. Les poings s’écorchent aux barbelés. Les fleurs tendent le cou pour un baiser qui ne vient pas. Il faut briser la vitre, laisser la vie entrer en masse, penser des choses bien plus grandes que nous. Ceux qui brûlent dans l’ombre ont des mains de lumière. Je ne vois plus très bien et je n’entends qu’à peine, mais je rêve plus haut. Des pays naissent au bout des doigts. Des mers se lèvent sur la page. Je découpe les mots dans mes propres viscères. Pour ce maigre butin, deux ou trois carnets me suffisent, une poignée de crayons. On peut écrire n’importe où, passer de la mesure humaine à l’univers entier, se reconnaître dans les plantes et ne garder de soi que le meilleur. Je suis debout sur le bout de la langue. Je suis un mot que l’on n’a pas dompté. Je fouille le soleil avec un bout de crayon. Je me contente de la bonté d’un arbre, la beauté d’un visage, d’un livre faisant le pont entre le rêve et le réel. L’essentiel est un pain dans la famine qui règne. S’il faut sauver la terre, ce n’est pas pour sauver l’homme, mais la vie qui l’entoure.

Tout petit, je construisais des cabanes dans les bois. Ma vraie vie était là. Je continue avec un bout de crayon. J’habite entre deux pages. J’habite les ravins, les abîmes, les phrases. La force de l’être est plus belle que celle de l’avoir. Sans rêve, on ne vit pas, on ne fait qu’exister. Je veux brûler avec mes livres, toucher la grâce avec des mots, retrouver l’âme de l’enfance, retrouver les sentiers où habitent les anges. Là où les chiens aboient, je voudrais mettre en mots ce qu’entendent les bêtes. Parmi les brouhahas des villes, chaque atome de silence est le cri d’un muet dessinant la parole. À chaque chant d’oiseau, je m’envole plus haut, la plume au bec, le crayon sur l’oreille, un carnet sur la table. Je décachette l’enveloppe des phrases. J’ouvre les lettres une à une pour qu’éclosent les mots. Chaque page est un miracle. Chaque jardin porte la vie. Chaque espoir est aux prises avec l’économie. Si un Dieu existait, il renierait les hommes. Chaque amour doit se battre contre les hommes d’affaires. Un lexique de guerre a torpillé le dictionnaire des rimes. Les mots flottent à l’envers dans le vocabulaire. On nous arrache des mains le manche d’une phrase. On accumule les billets de banque sans voir la catastrophe qu’ils provoquent. On égorge les mots pour en faire des slogans qui serviront à vendre. De la parole, il ne reste plus qu’un os, un cartilage érodé par le temps, une pacotille enrobée de monnaie. Je ne peux plus regarder les hommes sans trembler. Même mon visage me fait peur. La lumière s’évade et se blottit contre nos cœurs. Elle traverse nos rêves et les pages des livres. Elle traverse les ombres sur la pointe des pieds. Le vent bleu de Langevin agite mes neurones. Son Saguenay m’appelle. Ses pas inventent sur la route un traité de la marche. Ma vie se lève dans la nuit soulevée par les mots. Des sécrétions d’enfance me remontent à la bouche, des parfums, des saveurs.

Jean-Marc La Frenière

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La tendresse des abeilles

Publié le par la freniere

Mon encre passéiste s'éloigne de la ville. J'ai peur des bombes et de l'acier, du plexiglas et des monnaies, de l'essence et des bavures du progrès.Quand la mémoire est en berne, tous les marchands nous bernent. Par peur de vivre, il y a toujours des chômeurs se cherchant une usine, des pauvres misant à la loterie le peu d'espoir qu'ils ont. À fréquenter mon loup, je me suis fait le nez à l'odeur des bêtes. La tendresse des abeilles se manifeste par le miel. L'herbe frémit comme l'écume aux lèvres des chevaux. Les bottines des chevreuils usent le cuir des sentiers. Des feuilles pendent sous les aisselles des arbres. Les insectes s'agitent. Les ailes des oiseaux retiennent la lumière. Le houblon s'enroule aux bouleaux et les caresse doucement. C'est comme un ruisselet qui monte vers le haut, insérant ses crampons dans la verticalité de l'écorce. Quand le houblon se meurt sous les cocotes en fleurs, les bouleaux reprennent vie. Avec le temps, les tiges deviennent troncs. Guidés par la lumière, les arbres avancent vers le haut. C'est d'une saison l'autre, qu'on s'aperçoit qu'ils grandissent. L'élastique des plantes se tend et se distend. Les nervures se tordent. Les racines courent comme les veines bleus d'une main sous la peau de la terre. À chaque orage, la terre se libère d'une attente. Les grandes feuilles poilues s'égouttent sur le sol. La sève reste chaude sous l'écorce. Des œufs crèvent dans leur écrin de paille. Dans les nids au ventre chaud, les oisillons ouvrent leurs becs. La langue râpeuse du vent effleure tout sur son passage. Des souvenirs reviennent plus loin que la mémoire. D'un immense magma commun remontent des odeurs nourricières, une force inconnue, une énergie cachée, une puissance intérieure. À la saison du rut, les bêtes ont les bourses gonflées de sperme, les arbres les fruits gonflés de sève, les plantes les graines gonflées de vie. Bien au-delà des langues, je cherche l'adhérence au monde. Je relis Nietzsche et Bachelard dans l'odeur fauve des forêts.

Jean-Marc La Frenière

 

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Quand les mots sont des balles

Publié le par la freniere

Chaque geste porte en soi le sacré, c’est pourquoi il faut agir par amour. L’homme qui tue pour le profit, un drapeau, une croyance ou par pure méchanceté, c’est son âme qu’il tue. L’acte créateur est le seul qui enrichisse l’homme. Quand l’enfant compte sur ses doigts, il est déjà perdu. Je suis encombré de livres que je ne lirai jamais, de chemises que je ne porte pas, d’idées qui ne sont pas de moi. Viendra un jour où l’on mettra toutes ces choses à la poubelle, autant commencer tout de suite. Le dénuement laisse toute la place à la lumière. Avoir est une maladie. Il faut être pour en guérir. La vie s’est réfugiée dans ma gorge et ma langue, toute une vie d’éponge à boire la lumière, à cracher les pépins, à traverser les ombres. Parmi les lettres éparpillées sur la table, les cahiers, les papiers, se promènent les phrases. Elles trébuchent parfois sur une miette de pain ou bien se noient dans une tache de vin. Elles s’effacent et renaissent. J’en cache quelques unes dans mes poches d’enfant. J’en fais une cabane où rêvent les vieux meubles, là où les planches aspirent à retrouver la terre, les racines, les feuilles. Je vis entouré de sapins, de merveilles, de cailloux. Il faut un peu de poésie pour défier la routine, un peu d’eau pour la soif, beaucoup de tendresse pour chacun. Il y a trop de cicatrices, de manches trop courtes pour la longueur des bras. J’en perds la mémoire. Je dois faire le tri dans le linge sale et retourner les poches, fouiller les craques du divan. Je trouve des cossins, des noyaux, des poussières, si peu de souvenirs. Chaque matin, l’horizon tire un trait. J’y accroche des mots, quelques jurons, quelques baisers, des bonhommes en papier, des pétales de rose, des lamelles d’amanite, des nuages trop rapides pour qu’ils portent la pluie. Aujourd’hui, j’ai pris le bord du bois, le parti des platanes. Je parle au nom des aromates, de la méduse, des galets, de la glaise durcie, de la terre qui nous porte. J’essaie de repérer l’odeur des oiseaux dans les tunnels de verdure. L’automne approche. Divers tons de bruns se mêlent de rousseurs. Les premiers érables rougissent comme des midinettes trop fardées. Un petit vent agite les éventails des fougères. La rosée laisse sur le sol des virgules de lumière.

&

Il n’y a rien à éclairer, la lumière est comme une brûlure. Les choses visibles me portent à croire à l’invisible. Les routes qu’on trace pas à pas mènent plus loin que les plus longues autoroutes. Elles mènent à l’intérieur. Elles font s’ouvrir le dedans, éclore l’impossible. L’infiniment grand rejoint l’infiniment petit. À chacun ses goûts, ses lumières, ses ombres. Du zénith au couchant, des solstices du cul aux équinoxes de l’âme, il faut maintenir l’équilibre, trouver sa route comme une ceinture qu’on ajuste, chercher le ciel sans croire à Dieu, comprendre peu à peu à même les saisons. Pour peu qu’on s’éloigne des villes, la terre se remet à parler. Les arbres soliloquent. La pluie remonte la mécanique des odeurs. Le vent tient tête aux jérémiades. Les mots reviennent en force se rasseoir à ma table. Ils sentent l’étable et le gros sel, les vieilles chaussettes mouillées, la petite pluie qui relève sa robe, la sueur et le vent. Ils ravaudent le feu prisonnier de l’hiver. Ils avancent sur la page avec des pas de souris grise. Je leur donne à manger ce qui reste du rêve, des miettes de mémoire, du fromage de tête, des pommes de discorde. Je leur offre ma chaise avec ses paumes ouvertes. Il est temps de congédier les verres, de ranger la vaisselle, de réparer le pain. Il s’agit de faire honneur aux fleurs. L’air étend ses longues mains invisibles sur la maison des hommes. Les volets restent clos, les paupières fermées. Il ne faut pas perdre la tête ni remiser le feu dans la boite à regrets. Je ne suis pas de ceux qui battent leur crayon. Je lui offre ma vie. Je mange avec les feuilles, les animaux, les pierres. Je racole des saveurs dans les greniers aux fruits et bois la sève des images. J’avance à pas de loup baiser les pieds de l’inconnu. Lentement je fais mon trou pour accueillir la lumière. Dans les pays en guerre, les oiseaux meurent plus qu’ailleurs. Les enfants ne jouent plus à la balle. Ils cachent leurs jouets dans les cratères de bombes. Chaque ruelle n’est plus qu’un immense hôpital. Les rues brûlent comme des cotons humains. Le temps vide ses tripes sur les trottoirs défaits. Les arbustes sont tristes et n’osent pas sourire. Chacun se tient la queue comme la crosse d’un fusil. Il faut recoudre à l’infini les vergetures du monde. Que faire pour se rejoindre quand les mots sont des balles ?

&

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quand les géants vacillent

Publié le par la freniere

Quand les géants vacillent sur le socle du monde, les nains se perdent dans leurs bottes de sept lieues. Où bat le sang? Où bat le temps? Où va le chant? Où va le vent? Où vont les cris des suppliciés? Où bat le cœur des mal aimés? Où vont les larmes des enfants? La même source coule en chacun. Mal assumé, mal assuré, j'ai la rougeur des timides. Imitant la luciole, je craque une allumette dans l'aube violacée. La façon dont j'écris, je peine à redonner un sens aux mots de la tribu, aux pièces du puzzle. Il pleut du sens sur la rocaille des syllabes. Des caresses se perdent et saignent dans un buisson de griffes. Les mots se forment et se déforment. La chair cicatrise sous les points de suture. Les enfants meurent sous l'uniforme, la cravache, la cravate et le treillis de guerre. Les rainettes vertes ont cinq doigts et la larve d'agrile squatte sous l'écorce des bouleaux. Les achigans manquent d'air parmi les algues bleues. Les bas de laine sont rongés par les termites bancaires. Les fleurs ont un parfum de cendre et les sentiers se perdent en rubans d'asphalte. Il existe des lieux que l'on porte avec soi. On ne quitte jamais vraiment les maisons vides. Des odeurs persistent. Des ombres font de l'ombre. Chaque mémoire agrandit les secondes. La mort n'est pas qu'une tache de sang. Elle dépasse l'entendement. À la merci des poings et des virgules, le temps étire ses longs bras dans les points de suspension et l'infini s'étale entre les parenthèses. Le chant des oiseaux et le bruissement des insectes rapiècent le silence. Feuille à feuille, le vent perd de sa voix et s'étend sur la rousseur du sol entre le rouge et l'or.

 

Jean-Marc La Frenière

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Dans le bol d'un crâne

Publié le par la freniere

Les enfants jouent à la marelle là où les pas des vieillards grignotent l'espérance. Le revolver du temps nous tire dans le dos avec ses balles chargées de sang. Que pouvons nous y faire? Nos mots ne sont que des balles à blanc. Ils traversent la nuit et finissent en phalènes. La vie se vide de sa substance dans le bol d'un crâne. Ce qui commence n'a pas d'avenir sinon celui de la mort. N'ayant pas de pays, je suis en exil chez moi. J'habite le fond de mes poches, un doigt dans le trou par où s'échappent les sous. J'écris n'importe quoi, n'importe quoi et le reste, n'importe quoi et rien. C'est comme une eau qui coule, le sang d'une blessure, la sève s'épanchant d'une entaille. Tout s'agite autour de moi. Je m'attarde à regarder passer les heures. Certaines minutes traînent la patte. Des instants tombent en vol comme les oiseaux du temps. Même quand elles ne font rien, les heures font du bruit. J'attends mon tour à l'hôpital. J'ai une enflure au désespoir, un oedème à la voix.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

 

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Des mains de mendiants

Publié le par la freniere

Enfant, j’ai tant joué à mourir. J’en ai pris mon parti. Ce n’est pas la mort qui me révolte mais ce qu’on fait de la vie. Dans l’immense avoir du monde se cachent des mains de mendiant. Le mot nuage glisse une larme dans la phrase. Un verbe la ramasse pour en faire un ruisseau, une source, une image. L’âme est une ombre. Je l’appréhende dans son rapport avec la lumière. Les néons et les flashs la font fuir. Elle craint les feux de la rampe, les feux de paille, les feux rouges, les lampions, les follow spots. Elle fuit les phares et les fanfares. Elle trébuche dans les mots et bégaie du secret qu’elle porte. Frémissante et légère, elle s’habille de ce qui la touche. Je la salue avec le feu, la ruche, la parole. Je lui propose ma colère comme du poivre dans les yeux, mes petits riens, mes choses, le petit salé du goût, mes petites bulles de brume. Je lui parle de vivre à travers le gel, de brouter l’herbe dans le givre, de rire pendant l’orage, de ramasser le feu au milieu de la neige. Je lui parle d’amour quitte à passer pour fou. Quand on écrit pour tous, c’est généralement pour ne rien dire. J’aime qu’on trébuche sur la langue. Mon cahier bleu ouvert sur la table, les phrases dérapent entre les taches de graisse. Mon crayon butine dans les roses du bruit comme un essaim d’oreilles dans la ruche des sons. Seul ce qu’on apporte compte. Le meilleur et le pire se font la courte échelle. L’accumulation ne cache que le vide. Nous grandissons dans les trous. Habitant sous le toit des mots, les virgules s’humanisent. La ponctuation respire. Elle râle ou s’époumone, donne le silence ou la parole. Le jour flotte sur l’eau blanche des pages. Je m’ébroue dans les mots comme un oiseau qui bat de l’aile avant de s’envoler. Le métier d’être ne s’apprend qu’à la dure. L’état d’aimer ne s’apprend pas. Il se vit sans réserve. Aujourd’hui, la plupart des gens ne meurent pas. Ils sont assassinés, par la faim, la soif du profit, les guerres, les religions, les idées. On va jusqu’à payer les armes qui nous blessent, jusqu’à bénir nos propres meurtriers. Mot à mot, je monte les mailles d’un tricot. Chaque phrase est un rang. L’hiver n’apporte plus de chant d’oiseau. Les toiles ne cadrent plus avec les formes. Le paysage déborde. Le temps est relatif. La météo annonce une pénurie d’avenir. À chaque jour, j’apprends à ne rien faire. Je n’ajuste pas ma voix au concert commun. Je jure dans le tableau d’ensemble, un sentier au milieu de la ville, un chevreuil dans le trafic, un mot d’amour dans un carnet de banque, un papillon sur la branche d’un doigt. J’arrache un à un les clous de mémoire plantés dans le cœur. Choisissant l’accessoire, nous perdons l’essentiel. Ce sont les pas qui colorent la route. L’avion ne mène pas plus loin que le saut d’un insecte. De l’intérieur de moi, dans le berceau de ma cervelle, je regarde plus loin. Il y a des mots pour tout, des sons pour les moutons, du bruit pour les outils, du vent pour les trompettes, du bois pour les violons, des doigts pour les caresses. Il y a des phrases qui les conjuguent, les portent, les habillent. Dans la bibliothèque de l’air, seuls les oiseaux atteignent les plus hautes étagères. J’apprends à lire avec leurs yeux, tourner les pages avec leurs ailes. La main qui arrache les fleurs affronte mille épines et celle qui les sème se laisse caresser par la beauté du monde. L’arbre ne comprend pas la hache qui le fauche, l’enfant la balle qui l’atteint ni la pierre son poids quand elle brise la glace. La lune qui les crée ignore les marées. La phrase ne sait pas d’où lui viennent les mots ni l’homme l’espérance. La fleur des orties est si fragile qu’elle s’invente mille épines. Il n’est pas possible que toutes les blessures soient vaines, que tout finisse en néant. La beauté d’une seconde est celle qui la suit. Le verbe aimer conjugue le fini à l’infini du temps. Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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