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1494 articles avec prose

Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Dans un corps vide

Publié le par la freniere

Les yeux trop pleins de choses ne voient pas l’horizon. Trop de mots se perdent dans les bulles du bruit. Trop d’images s’effacent. Le réel ne vaut rien s’il interdit le rêve. J’avance dans ce que j’ai perdu pour trouver l’inconnu. Un petit vent caresse les arbres et un oiseau rafraîchit l’air. Sans âme, sans amour, le cœur bat dans un corps vide. À force d’enjamber les larmes, la route s’est noyée. D’une frontière à l’autre, on porte tous nos accessoires de réfugiés. Quêteur d’absolu, je traîne en plus d’un guichet de banque à l’autre mon attirail de pauvre. Il faut des ruses de vivant pour affronter la mort, protéger l’âme avec des mots sans craindre de se brûler. On ne reconnaît plus ses frères. Les masques poussent à même la chair. Partout les délateurs avancent dos à dos. Chaque homme dans la foule n’est qu’une portion de mur. Nous sommes tous à la même enseigne. Être des hommes avec les hommes, est-ce si difficile ? Les belles années passent sans vaincre la laideur.

L’eau s’achète et se vend. Les larmes des enfants servent de sel aux tyrans. On compte la recette en omettant le déficit du cœur et les laissés-pour-compte. On piétine les herbes qui poussent sans permis, les fleurs sauvages, les orties. À tant tirer sur les ficelles de la haine, toutes les marionnettes se valent. On plante des épines sur la peau des mots nus, des bombes dans les gares, des mines dans le désert, des aiguilles souillées dans les veines encore bleues. On s’accroche aux clous du Christ, aux sourates d’Allah, au bruit des tiroirs-caisses sans trouver la lumière. On reste là sans voix, les nerfs en boule et les jointures à vif en nous mordant la langue, le petit pain des jours émietté dans l’absurde.

Quand les paupières se ferment, je garde ouverte la main des yeux. Je n’ai pas besoin d’un Dieu pour regarder la mort en face. J’ai besoin d’un poème pour remercier la vie. Je n’ai pas besoin de lois pour reconnaître un juste. Je n’ai pas besoin de pardon. J’ai besoin de beauté, de bonté, de bon temps. Je n’ai pas besoin de signes de croix, de salamalecs, ni de génuflexions. Le coude à coude du partage est un acte sacré. Je n’ai pas besoin de cash mais de chaque grain de sable, chaque goutte de pluie, chaque plume d’oiseau, chaque feuille d’un arbre, chaque atome d’atome, chaque pulsation de vie.

Jean-Marc La Frenière

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A rebrousse-poil

Publié le par la freniere

À quoi s'attendre lorsque le pire est commencé depuis longtemps? Il ne faut pas se leurrer, tous les travaux sont forcés. Sinon quel phoque passerait son temps à faire tourner des ballons sur son nez, des boulons sur un écrou, des clips sur un écran? Bourrés d'amphétamines et de Coca-Cola, les travailleurs font la chaîne pour astiquer leurs chaînes avant de finir abrutis devant les chaînes télévisés. En proie au délire de consommation, des milliers de dépressifs hantent les magasins. Le cours des choses ne connaît pas la paix. De soubresaut en soubresaut, l'histoire se construit sur des cadavres. La chute des feuilles est plus triste les jours d'enterrement. La boule d'angoisse dans la gorge se reflète jusqu'au fond des pupilles. J'aime que le paysage ait le dessus sur l'homme. Les doigts du givre trace sur la vitre d'ahurissants moucharabiehs. Le bruit des verres que l'on rince s'ajoute à la soif. Les talibans et les banquiers mènent le monde à sa perte. Contrairement à ce qu'on nous fait croire, l'évolution technologique nous fait perdre beaucoup plus qu'elle ne donne. Je préfère le silex à la bombe, le solex à l'auto, le biface à la kalachnikov. Le nerf optique en transe, je surveille les entrailles dans le corps des nouvelles. À quoi se fier lorsque la mort n'est plus qu'une occasion d'affaire. La terre ne sera bientôt plus qu'un immense charnier. Entre temps, on magasine sa dépouille. Appuyé sur un bâton dubitatif, je ne suis jamais sûr de la route. Je tâtonne. Je tatoue l'invisible. Il y a des jours où tout boitille. On ne veut plus rien voir, rien entendre. On se réfugie à l'ombre des vieux saules comme un enfant sous la couette. Je taille dans la chair des mots avec le forceps d'un crayon. Je butine, cherchant la guêpe du chant dans un buisson de cordes vocales. Je caresse à rebrousse-poil la peau du paysage. Je joue à la dînette avec des mots d'enfant. Je rafistole ma vie avec des bouts de ficelle. Je touche avec un doigt le placenta des phrases et ses rêves de sang.

Jean-Marc La Frenière

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Petite prière

Publié le par la freniere

Je prie souvent le papier, l'encre, la grammaire, comme un croyant le ferait pour un Dieu. Je prie le vol d'un oiseau, le dieu de l'herbe et des galets, le dieu des bols à soupe et des cuillères en bois, le petit dieu des mots sur l'autel d'une page. Nul besoin d’icône. J'ai de la tendresse pour les tables bancales, les vieilles réguines, les ombres des fantômes, les peluches éventrées, les murs de guingois, l'odeur des fruits de cave. J'aime les araignées, les papillons, les termites charpentières, les petites choses de rien, les aiguilles perdues dans une botte de foin et la verge d'un mot dans le pubis d'une phrase. Je collectionne les faux pas, les fautes de frappe, les lapsus, les breloques de l'âme. La pensée sautille comme un cœur qui palpite. Tous les gestes en dépendent, même les tics. Mes yeux derrière la vitre prennent le goût des fraises. Mes mains rejoignent l'horizon. Il suffit d'un crayon, d'un souvenir d'enfance, d'une prémonition. Il suffit d'ajouter un nuage, un petit bruit de mort, une ombre de géant. On n'est jamais seul quand on écrit. On communique avec tout, même ce qu'on ignore. Les mots prennent l'odeur des choses qu'elles nomment. À force de vendre ou d'acheter, la langue de bois se gangrène. Les orties envahissent les draps. Là où les mots aident à mentir, mes phrases tirent le volet. Elles se reposent dans une chambre nue. Mes cahiers s'empilent. J'y suis à nu, mais je me cache derrière eux.

Jean-Marc La Frenière

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Un peu de météo

Publié le par la freniere

La fonte des neiges a rouvert le sentier avec tout au bout la vieille cabane à sucre, l'appentis délabré usé par la pluie des années, ses planches vermoulues qu'habitent les fourmis, ses bêtes invisibles aussi réelles qu'un fantôme dans la tête d'un enfant, ses courses d'écureuils, de gnomes et de souris, ses dindons sauvages pavanant comme des clowns ou des fous de village. Ce bâtiment ressemble à un moulin à vent, mêlant ses crissements de poulie aux croassements noirs des corbeaux. Sa beauté aimante les peurs qui nous hantent. Le Grand Meaulnes n'est pas loin, Bozo sur son radeau, les semenciers qui marchent, Golum et le Hobbit. Le sang coule dans l'homme et la sève dans l'arbre. Il pleut depuis deux semaines. Les rivières débordent. Les rives se débondent et l'eau mange les rues. Chassés de leur maison, les hommes vivent en bandes. Ceux qui travaillent dans les érablières n'en peuvent plus. Ils ne désentaillent plus en raquettes, mais en bottes à vache, pleines de bouette, de sloche et de gadoue. Chacun de leur pied pèse une tonne. La neige a fondue trop lentement. Les galeries penchent vers l'avant. Les vieilles granges s'écroulent. Libérés de l'école, les enfants s'encanaillent. Je me souviens qu'à mon enfance, au temps de la débâcle, nous allions parfois à l'épicerie en chaloupe verchères. Nous rêvions de radeaux et de bateaux de pirates. C'était avant qu'on fasse sauter les embâcles à la dynamite. Ça grondait ferme à l'île Gohier, à la jonction du Richelieu et de la petite rivière Montréal. L'une se rendait au Lac Champlain et l'autre se jetait dans le Saint-Laurent. Ici, le niveau d'eau du lac est stable. Il n'a pas vraiment baissé depuis deux ans. Les petites plages autour du lac ont presque toutes disparues, pour le plaisir des pollueurs en bateau et l'ennui des enfants et des pêcheurs de rive. Il faut être pieds nus pour atteindre les quais. Bientôt, on ne verra plus le lac. On construit des condos qu'on ne réussit pas à vendre. Il faut bien que les crosseurs de la construction s'engraissent sur le dos des travailleurs sans carte. Ils font élire les maires pour changer les règlements de zonage. Tout se décide à coups d'enveloppes brunes ou d'ignorance crasse. Les béni-oui-oui élisent l'un des leurs. Les petits coqs de village sont fiers d'être les valets du capital. Ils baisent la piasse, remplacent les bords du lac par de futurs taudis, la cime des montagnes par des éoliennes géantes, les parcs à chevreuil par des cimetières d'autos. Des milliers de skidoos dénaturent la forêt. Les quads voyagent en bandes et font fuir les bêtes. Devant tant de bêtise, il arrive qu'un caribou s'énerve, qu'un ours attaque l'homme. De tout temps, les oiseaux ont chié sur les statues. C'est un grand malheur d'être intelligent dans un village de province dirigé par les radios-poubelles. Les rêveurs doivent marcher sur la pointe des pieds. Dans les palabes des écrans, les fausses nouvelles et les nids de poule, il faut parfois crier pour se sentir en vie.

Jean-Marc La Frenière

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Glossolalie

Publié le par la freniere

Des sons de l’ange aux hurlements des bêtes, de la musique des étoiles aux contrepoints de l’eau, j’habite dans ma bouche. Mon corps est ma langue. Le paysage autour n’est qu’un habit d’emprunt. Un brin d’herbe apparaît sur le visage des lettres. La réponse à l’espoir n’est jamais celle qu’on pense. Un soleil d’enfant, un poème sans rime, un quatuor à cordes arrêtent-ils la guerre ? L’amour a-t-il sa place dans un compte en banque ? À défaut d’une forêt, j’entaille le mot érable. À défaut de voler, j’agite les voyelles. Je soulève du crayon un silence de mille tonnes. Une eau passant sur des cailloux désaltère ma soif. Ce qui nous fait mourir nous encourage à vivre, à rester debout, à partager le pain. La vie éveille en moi beaucoup plus que la vie.

Dans la forêt des langues chacun parle sa langue. Les mêmes fruits pourtant alimentent la faim. La même sève monte aux branches. Épaule contre épaule, les battements du cœur amplifient la présence. Le mot amour est trop petit pour l’amour, la main trop courte pour le vent, les souliers trop étroits pour la longueur des routes. Il faut des mots pour remplir les idées, ouvrir la voie, tourner la page, faire de tout avec rien. Un brin de paille fait un nid, une plume un oiseau, un nuage la mer, le plus humble vocable une immense prière. Le sifflement du vent invente la musique. Quand le sol se dérobe, je m’appuie sur un mot. Adossé sur une métaphore, je redessine l’horizon. J’élève des abeilles dans l’essaim des regards. Les bras de la parole se soumettent à l’hommerie ou bien ils se révoltent. Murmurant des excuses, les mots se donnent du coude dans les mauvaises nouvelles. Je ne suis sur la page qu’une phrase à déchiffrer, un je qui se dissout et se refait dans l’encre. Je porte sous ma chair le premier squelette, le premier mot, le premier mort.

J’ai appris les mots, les chiffres, les idées, mais l’encre coulait pâle à côté des blessures. J’ai du apprendre l’homme pour connaître le sang. J’ai du apprendre l’or, la sulfate, le plomb, trop de charogne, trop de boue, faire japper le chien dans sa niche de pitié. La réalité parfois prend les formes du rêve. Je tiens les mots comme du sable dans la main. Mes yeux apportent une pomme au tableau de la faim, un petit bol de lait aux icônes assoiffées, un livre de poèmes au Penseur de Rodin, un nez de clown au sérieux, une phrase puant de la bouche à la fiction des choses, une poignée de porte au mur du silence, une écharde au mot bois, un brin d’herbe aux oiseaux.

La phrase est un manteau sur le corps du silence. Enclose dans le petit ou débordant sur l’univers, l’âme est trop grande pour qu’on la voit. Chaque mouvement crée de l’espace. Chaque musique se fabrique une oreille. Juste après le passage d’un jet, le vol d’un oiseau rétablit l’équilibre. Les mots se souviennent de tout ce qu’on oublie. J’ai des trous de mémoire meublés de phrases, une chambre noire au milieu de la tête. Bien au-delà des pages, les mots dansent dans une tempête de gestes, jouant l’éclair ou le tonnerre, paraphrasant la mer, mélangeant les étoiles. Pour cueillir ou chasser, l’homme aurait pu rester à quatre pattes ou grimper dans les arbres, il s’est dressé pour la parole. De la main qui prend à la bouche qui donne, il cherche le chemin. Mes mots se plantent un à un comme une acupuncture d’encre sur la peau du papier. Quand on meurt, c’est la mort qu’on quitte tout autant que la vie. Je me reconnais sous la peau des arbres, la mémoire des racines, la graine qui se déplie sous son vêtement d’écorce. Chaque pas qui s’égare se raccroche à l’espoir. Il y aura toujours des mots sur du papier comme la vie au bout des doigts.

Jean-Marc La Frenière

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Les jardins minés

Publié le par la freniere

Je concède aux étoiles au peu de ma naissance. Je dois au capital le règne de l’angoisse, du néant et du manque, toutes les sortes de bombes et le rictus des marchands, la bêtise et la faim, l’adoration du fric, la haine qu’elle implique, l’agonie de la mer et les jardins minés, les bras qui se prolongent en seringues, les épaules en fusil, les camps de réfugiés, les enfants de la rue, les fillettes qu’on vend, les anges en beau calvaire, les poètes en hostie. L’ambition d’être tout a dévasté le monde. Ne sachant où mène ce néant, j’arpente le chemin qui s’éloigne des lois. Je donne à l’espérance un visage verbal. J’ai choisi l’air pour bâtir ma demeure. J’y creuse des fenêtres assoiffées de lumière. J’alimente la laine quand le tricot a faim. Une seule image, un seul oiseau, une seule phrase peuvent adoucir le monde. Il arrive qu’un seul coup de pinceau résume l’immensité. Une lettre est le début du monde. La moindre des moissons revient à sa naissance.

Je veux le fruit du fruit, la fleur de la fleur, l’âme de l’homme retrouvée par amour, faire de chaque miette la naissance d’un pain, d’un brin d’herbe une flûte, d’un regard de pierre une source d’eau fraîche. Je cherche dans la nuit ce que nul ne voit, un bol de bonheur, un bout de vérité, l’amande solitaire cachée dans son écale, la graine naissant dans l’ombre pour voir le soleil. L’écart entre les hommes est la table où j’écris pour rapprocher nos vies. Les mots viennent de trop loin pour se permettre de mentir. Le cri du premier homme quand il a vu la mer traîne encore dans les phrases, ses oh devant le feu, ses premiers pas dans l’eau. De trop avoir cherché, je me suis égaré. La nuit gagne sur moi. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Ce qu’un instant dessine est effacé par le suivant. Il faut s’aimer plus fort quand le vivant rapetisse. Je m’éveille ce matin avec de vieux mots échappés de l’hospice.

Les souvenirs fleurissent les à-côtés du cœur. La vie nourrit la mort. Il faut piller la terre, écraser quelques hommes, pour amasser de l’argent, avoir des griffes au bout des mains, un cœur à marée basse, une tête mal lunée, une tache de pétrole en guise de conscience. Le temps devient bizarre à cause des cultures, des pesticides, des essais nucléaires. La mort vient du sol comme elle descend du ciel. Qu’il fasse nuit, qu’il fasse noir, qu’il fasse froid ou faim, toute la question est de ne pas se vendre.

La mort d’un homme n’est pas un drame, mais une vie ratée, une enfance avortée, un vieux sans souvenirs, un rêve mutilé, une bouche sans pain. La guerre d’Espagne se perd à chaque jour. L’argent a gangrené chaque cellule du corps et la vie s’empoisonne. De la gueule du volcan à la tanière du loup, du grenier de la nuit au sous-sol du jour, je tire la langue au néant et convoque à l’amour. Je fabrique des clefs pour les portes qu’on ferme, des fenêtres d’oiseaux, des comptoirs à épices dans la fadeur du temps. Il y a longtemps que Dieu est mort en sautant sur une mine. Je regarde le Christ refaire ses bagages. Il jette à la poubelle ses épines en plastique, ses paroles trahies par les bouches dévotes, ses tables de la loi usurpées par la banque, son amour en faillite, sa tunique de pauvre redessinée chez Dior. Une guerre a beau finir, ce n’est jamais la paix. D’autres commencent quelque part. Les vautours cachent leurs œufs dans un nid de colombes. Autour de moi, des gens rient, gesticulent, parlent fort. À l’usine ou ailleurs, ils nourrissent la bête. Rivé à mon crayon comme un fou sur sa chaise, je suis d’un autre monde, celui des schizophrènes, des parias, des enfants alités. De nœud de viscères en nid de vipères, je desserre l’étreinte. Je traverse le rêve en bicyclette rouillée.

Jean-Marc La Frenière

 

 

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On n'écrit pas avec des larmes

Publié le par la freniere

Est-ce la pluie sur ma joue ou la sueur amère des jours passés à boire? Je ne suis ni gai ni triste, tout simplement poète. On n'écrit pas avec des larmes. On a beau faire les durs, le cœur saigne sous la carapace. Que deviendra l'enfance dans cet enfer moderne? Trop de barreaux remplacent la ligne d'horizon. Le matin vient trop tard pour réveiller le soleil. Les ombres sont partout et snipent l'infini. Je me sers des mots pour saluer la mer, la duvet des palombes et le vent dans les branches. Il faut bien que les mots dépassent le réel et qu'ils résistent au froid. Une pause, une rose, une chose, ce sont plus que des rimes, plus que des mots, plus que des lettres et de l'encre. Des milliards d'atomes ont engendré la voix. Chaque paragraphe peut être une maison.

Sans la chaleur d'une histoire, un peuple meurt de froid. Nous avons nos hivers pour réchauffer les mots autour d'un poêle à bois, des bancs de neige en pleine réflexion, des chiens qui hurlent à la lune et des chasses-galeries. La mort est à l'aise avec nous malgré notre méfiance. Nous refusons de croire au temps, mais nous faisons confiance aux vendeurs d'assurances. Dans les moments d'émoi, mon corps bouge plus vite. La bête butée repart. Chaque nouveau matin sera peut-être le dernier. J'aime la pluie et ses dentelles de brume, les levers de soleil où tout saigne soudain, les orages trop courts. J'écris de longues lettres. Quelques phrases macèrent dans le bocal des ratures. Un soupir de géant crache des milliers d'insectes. Il m'arrive de lire comme on écosse des petits pois, pour l'odeur et le goût. Les mots avec leurs pattes et leurs antennes avancent sur la page, laissant une traînée d'encre comme une bave d'escargot. À défaut de balles à blanc, je tire avec des caractères d'imprimerie. Je farcis l'horizon de Garamond 14, de Bodoni et d'Elzévir.

Où vont tous les objets perdus, les projets avortés, les cœurs de chien sans maître, les poupées oubliées, les peaux mortes, les paroles muettes? Le corps garde en mémoire les blessures subies. Sur la peau qu'est ma vie, chaque phrase est une cicatrice qui démange. Les fantômes s'unissent à la mémoire du monde. Il est toujours trop tard pour la main qui écrit. Le mal est déjà fait. On placarde les murs d'affiches publicitaires. Le strass y cache la détresse. Lors des enterrements, chaque mort est notre mort.

Il manque toujours un mot pour être entier, jamais d'os à ronger. Au moindre envol, les poètes et les oiseaux laissent des plumes. Avec le temps, le corps devient triste. Les muscles s'atrophient. Les pieds regimbent à danser. Les doigts cherchent leurs gestes et je cherche mes mots. Ce qu'on oublie devient pesant. Il faut saisir l'oiseau sous le soustraire au ciel, croquer la pomme sans effacer les branches, mettre à nu l'espérance sans la déshabiller.

J'aime les phrases qui ne finissent pas, les maisons hantées par la forêt. Malgré les apparences, la vie finit toujours par renaître. Les chemises au dos d'une chaise ont les gestes du vent, les muscles des fantômes. Chaque enfant qui naît réinvente les larmes.

Jean-Marc La Frenière

 

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Le réel a supplanté le rêve

Publié le par la freniere

Malgré mon loup, mes chats et les coyotes, je cultivais des poules, des lapins et des pommes. J'ai quitté la campagne pour un bout d'asphalte où les plantes respirent de l'exhaust à plein pots d'échappement. Dorénavant, je me contente de manger des légumes sans savoir d'où ils viennent. Je bine avec des mots la terre blanche des pages. Des virgules y poussent dans l'herbe des syllabes. J'aurai tenté d'écrire à ras du sol et de tremper dans l'eau d'érable la madeleine de Proust. J'ai toujours écrit au contact des choses, de la nature, des bêtes, des montagnes, des sources, mais qu'écrire dans ce trou perdu où l'on adore les skidoos, les courses de minounes, les seins siliconés et la télé-réalité. J'ai des mots trop petits pour la grandeur du monde. J'arpentais les ruisseaux à grandes enjambées. Aujourd'hui, j'avance à petits pas frileux dans le ghetto des rues. J'habite au bord d'un lac aux vagues odeurs de frites et d'essence à bateau. Les reflets du soleil sur le chrome des hors-bords sont des pétards mouillés. On ne voit plus les étoiles. Les lampadaires Dell ont remplacé la lune. Moi qui aimais tant le chant des ouaouarons et les aurores boréales, je dois dormir un bandeau sur les yeux et des bouchons d'oreille sur mes rêves en sourdine. Les livres ont remplacé la luxuriance des forêts. Au lieu de cueillir des fraises, je trie maintenant les ombres. Je m'ennuie du foin d'odeur caressant les mollets, des épines égratignant la peau, des feux follets qui m'indiquaient la route, du fil de l'air aiguisant les fougères, du sursaut des couleuvres, de la lenteur des bœufs, de la naissance des seins, du décolleté de l'air, des arpèges d'oiseaux, des phalènes aimantées par la lueur des lampes, du carré de fraîcheur que se partagent les vieux, de l'ombre des cerisiers où se disputent des merles, de la blancheur des neiges, du vert des collines, des verbes de Regain que conjugue Giono, des vers sous la terre, de la sève sous l'écorce, de l'écriture des mains, de la dentelle des gestes, des routes qui deviennent un sentier de montagne, des rivières gonflant l'estuaire d'un fleuve, de la pompe rouge du cœur, des artères du temps que pulsent les saisons, des os du squelette qui soutiennent la chair, des batailles de basse-cour et du poil des chevreuils, du pointu des ronces qui écorche leur peau. À travers le chahut, je dois me contenter d'une voix sans parole. Le temps manque d'épaisseur entre les murs de béton. Mes phrases ont le cœur gros dans les nuages de l'âme. Il en va d'un village comme des gens qui l'habitent. Il faut s'incorporer à leur insignifiance, au verre des écrans, à la froideur des chiffres, aux remugles d'huile et de gasoil. Je suis né à Beloeil, un village champêtre devenu trop vite une immense banlieue dans les années soixante. Un centre d'achats a remplacé les champs de blé ou de luzerne. Leurs pâturages devenus des cimetières d'autos, les vaches ont disparues. Où sont passées mes tortues d'enfance, mes œufs de buse ou d'alouette? On a bâti l'école sur nos cabanes dans le bois. Quand les églises se sont vidées, la musique punk a remplacé le grégorien. La poésie est mon latin d'église, l'espéranto des pauvres. À l'ère du numérique, où sont passés les vrais rebelles et leur âme d'apache? Comme du temps de la revue Tel Quel, la forme a remplacé le fond. Les mots sont devenus phonèmes. Le réel a supplanté le rêve. Les mots sont anémiques quand ils perdent leur sens comme l'homme son sang. Je ne rêve plus en dormant. Je ne dors presque plus. J'ai une mine de crayon coïnçée sous la paupière. J'arpente les zigzags. Je pique les continents du bout de mon crayon pour qu'ils s'alignent sur la page. Je suis un mouton noir prenant les sens uniques à l'inverse des foules, un maverick sauvage s'échappant du round-up. On arraisonne le rêve au lieu de raisonner. Les pupilles brillent à peine dans le coffret des yeux. Rien n'a changé pourtant des escales amoureuses, des routes provisoires, de la mort à venir. La neige absorbe la lumière comme le buvard boit de l'encre et l'ardoise la craie. Les mots qu'on m'a appris se vident et se remplissent. Ils roulent comme des cailloux dans le fond d'un ruisseau. Ils volent entre les lignes et s'assemblent à nouveau, portant le poids des choses dans la parole de l'homme.

Jean-Marc La Frenière

 

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La langue du coeur

Publié le par la freniere

Pas besoin de bateau pour être ababouiné. Il suffit que l'homme manque d'amour comme la voile de vent. André Forcier a voulu intitulé l'un de ses films Ababouiné, mais le distributeur n'a pas voulu. Il se nomme Le vent du Wyoming, mais personne ne sait qu'il n'y a presque jamais de vent au Wyoming. Les gros minous de poussière n'y volent pas dans le désert comme dans les films de western. Les chemins s'impatientent sous les pas d'un marcheur. Dans le silence des choses, la parole est donnée comme une graine de vie. Les mots fleurissent comme ils peuvent jusqu'à donner des fruits. On a couvert d'asphalte le marécage de mon enfance. J'y pêche encore des grenouilles dans l'eau de la mémoire de plus en plus stagnante. Les années se rameutent dans la banlieue du corps, disputant le même os. La mémoire des ratures n'a pas de souvenirs. Ni gagnant ni perdant, je n'ai jamais eu peur du tremblement des mains, mais je crains le cynisme et la froideur des chiffres, le poids des statistiques et la valeur des choses, les passions qui s'éteignent avec le chant du cygne. Je marche dans mon ombre pour affronter la pluie et laisse la porte ouverte aux rôdeurs de passage Le cœur de chacun est un banc de quêteux. Du temps de mon enfance, il y en avait encore qui parcouraient le pays, apportant les nouvelles d'une famille à l'autre. Ma mère les gardait quelques jours de plus, car elle les trouvait nobles de refuser les chaînes et les horaires. Ces mêmes hommes aujourd'hui sont couchés sous du papier journal et des remparts de carton, luttant contre le froid, la pluie et l'indifférence de la foule. Hors-la-loi du commerce, j'impose la tendresse au revers des médailles, la goutte d'encre, la larme à l'oeil, la bonté. J'aime les mots qui faussent les compas et retardent les montres, déroutent les bateaux et détournent la foi, détroussent les banquiers et aiment dériver. J'aime le grain de sel et la poussière dans l'oeil, le picotement des cicatrices. Je me nourris de musique et de rêve, des frappeurs de bidons aux gratteurs de guitare, des souffleurs aux siffleux. Je voudrais dans ma voix des milliers de voix qui liment les barreaux. J'ai de plus en plus honte de manger de la viande, préférant son chant à la chair d'un oiseau. Tous les Alep du monde sont de lointains mouroirs où chaque homme qui meurt nous arrache le cœur. Pourrons-nous compenser l'injustice par les mots? Les écrans cherchent à taire ce que l'homme veut dire. Les salaires oblitèrent ce dont les gestes rêvent. Malgré la couleur de ma peau, je suis Indien, Arabe, Juif, Noir, Asiatique, pillé, spolié, exterminé, trompé par les bonnets de la finance, les prêtres du mensonge, les banquiers du préjugé. Malgré mes pas d'ivrogne, je suis un chien errant, un chat de gouttière, un loup pris au piège, un gros arbre à guitare, une rivière en rut, un cerf-volant sans fil. Malgré le bleu de mon passeport, je suis un émigré, un migrant, un hobo sans roulotte, une gitane sans filtre, un anachorète, un autochtone, un dolmen immobile. L'homme sauve sa peau par la conjugaison des peaux. Il apprend à parler toutes les langues du cœur. Son chant se mêle à la chair, son sang à la couleur de l'encre.

Jean-Marc La Frenière

 

 

 

Publié dans Prose

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