Comme un tapis volant

Publié le par la freniere

Les feuilles en automne jettent leurs prières sous nos pas. C’est un tapis qui vole avant de se poser. Elles n’iront plus chanter à l’école des branches. Entre les bras du feu, un petit tas de cendres se prépare à renaître, quelques mots, une phrase, un rêve qui s’échine à mordre la chaleur. Sur la page du jour, la grande main du soleil redessine la route. La grande mie du pain se pose sur la table. Les nuages se meuvent en brouillons d’infini. J’écrirai tout l’hiver, sur les pétales morts, sous le ventre des bêtes, dans le souffle du vent, sur la neige et le froid. Je mettrai des mots d’érable dans le poêle, des phrases d’épinette pour le plaisir du nez, des virgules de sauge pour le repos des morts. Je chercherai du sens dans une corbeille à mots. Assis sur la berçante, je recoudrai les pans d’une vie en lambeaux. Je ferai de mémoire les gestes de la paille, de la sève et des sources.

À la porte du monde, je tiens ma vie debout. Par la fenêtre aux vitres sales, le soleil vient poser son museau sur la table. Je cherche de la main le souci du partage. Je me souviens d’un temps où les bêtes appartenaient aux bois, où les grenouilles chantaient sans peur, où la terre avait des mottes aux pieds, le ciel des nuages sans oxyde de carbone, où le vent touchait du doigt la peau lisse des feuilles, où les bonhommes de pluie faisaient la cour au sable, où des grappes d’oiseaux faisaient la course au ciel, où les enfants écoutaient Brahms sans lire la musique, où les abeilles couraient vers la lumière, où les faiseurs de neige embrassaient le soleil sur la bouche sans peur du sida. Le temps passait moins vite qu’aujourd’hui. Il se cachait pour lire sur la pierre. Il s’échappait des montres et des calendriers. Il s’attardait en chemin comme un enfant curieux.

Il nous reste les mots, un vieux fond de jardin, les talus, les fossés. Il nous reste l’hiver et son foulard de neige au cou des arbres nus. Il reste un nom de fleur égaré dans les chiffres, une tasse d’insouciance dans la vaisselle du sérieux, un verre d’eau de pluie sur le comptoir du jour, un brin de paille au milieu des cure-dents. La parole survit à la brûlure du cri. L’envers du paysage se reflète dans les yeux. Des montagnes y promènent des collines par la main. Les fleurs penchent la tête face à l’hiver qui vient. Leur soif remonte vers le ciel. Il reste sous la terre la langue des racines.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

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