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Ciel, mon doigt ! s'écrit Dieu

Publié le par la freniere

Entre la poule et l'œuf, lequel des deux vient avant le bœuf ? Il y a une trentaine d'années, Jacques Dutronc s'inquiétait que cette question existentielle demeure sans réponse. On nous cache tout, on nous dit rien ! tranchait le chanteur. Plus on apprend, plus on sait rien.

Adam avait-il un nombril ? Et Ève une âme ? Qu'est-ce qui se cache vraiment derrière la chute originelle ? Le premier syndicat ou le premier licenciement ? Ce n'est pas le type de question qu'on se pose en sciences po ou le genre de réponse qu'on cherche en théologie. Et c'est ainsi qu'à l'université, les mystères restent entiers et les énigmes irrésolues.

Pourtant, lorsque nos premiers parents ont manifesté leur intention d'avoir un mot à dire dans la gestion du paradis terrestre, la réaction du Créateur a été indubitablement patronale. Le premier Patron était-il un boss ? Ou est-ce les boss qui ont créé Dieu le père à leur image ?

Le premier lock-out

Examinons les faits à travers les yeux d'une fermeture d'usine. Adam et Ève n'ont pas eu le temps de savourer la première croquée de leur premier fruit défendu que, d'autorité, leur Géniteur les avait déjà expulsés manu divinari de son éternité.

J'vous ai toujours traité aux p'tits-z-oignons, mais, à partir d'astheure, vous allez pleurer en les épluchant ! leur lance-t-il, retranché derrière la grille fraîchement cadenassée du paradis terrestre. Le récit de la Genèse ne laisse planer aucun doute sur la raison qui est à l'origine de la première rationalisation administrative.

Dieu le père a mis la clé dans la porte du jardin d'Eden parce qu'il en était le boss, le patron, le propriétaire, l'architecte paysager, le promoteur et le concepteur. L'éternité c'était son affaire, son idée et son bébé. Pis y a personne qui va v'nir me dire comment l'élever. Et encore moins quèque chose qui serait jamais arrivé à rien si j'en avais pas faite quèqu'un ! La chute originelle, c'est le premier lock-out dans l'histoire de l'univers.

La fermeture sauvage du paradis a plongé l'humanité dans la précarité et condamné les descendants d'Adam et Ève à une existence sur appel dont les contrats d'engagement sont révocables à tout moment.

À la recherche du paradis perdu

Depuis sa mise à pied de l'immortalité, l'espèce humaine vit dans la nostalgie de l'éternité et son espérance d'un retour imminent à la permanence et au plein emploi du temps est la pierre d'assise de toutes les religions. Peu importe son origine culturelle, il entre dans la nature d'une église d'annoncer tout d'abord la réouverture du paradis dans un autre monde et de s'afficher ensuite ici-bas comme un bureau dûment accrédité pour le recrutement des candidats.

La fonction première d'une église n'est pas l'embauche, mais l'établissement d'une liste de postulants en attente d'une permanence, valable pour l'éternité. Et, à l'instar de ceux qui se cherchent une djobbe aujourd'hui, les catéchumènes sont retenus et choisis sur présentation d'un curriculum vitae, qu'on nomme aussi, confession générale.

Toutes les religions du monde tirent leur autorité de leur pouvoir d'exclusion ? Que peuvent-elles pour leurs fidèles ? Rien ! Sinon leur conférer l'insigne privilège de faire partie d'un cortège d'élus dont tous les autres sont exclus. D'ailleurs, plus son prix d'entrée est élevé, plus une religion est en santé, comme ce fut le cas, par exemple, du christianisme à l'époque où les chrétiens servaient d'amusements aux Romains et d'amuse-gueules aux lions du cirque.

Le pouvoir négatif d'une église se fait habituellement répressif lorsque sa religion cesse d'être persécutée. Pour maintenir l'insigne importance du privilège d'être élu, les autorités ecclésiastiques persécuteront dorénavant ceux qui refusent l'honneur de se convertir à sa Vérité. Puisque les infidèles ne semblent pas souffrir de ne pas être des fidèles, l'Inquisition ou les Intégristes musulmans se chargeront de les aider à mesurer l'ampleur de cette souffrance qu'ils avaient choisi d'ignorer.

Pour que la patron se sente patron

C'est le même esprit qui anime le patronat aujourd'hui lorsqu'il exige sur toutes les tribunes qu'on élimine tous les programmes sociaux.

Pour les banquiers, il n'est pas suffisant que les pauvres soient pauvres. Ce qui importe, c'est ce que les riches se sentent riches et pour qu'ils en aient toute la jouissance, il faut que les pauvres prennent conscience de leur pauvreté en quémandant, en sollicitant, en mendiant et en quêtant.

Accumuler des profits n'a rien d'exaltant, on engraisse sans s'en rendre compte. Cinquante piastres en cennes noires pèsent plus lourd dans les poches qu'un salaire de cinquante millions. Et, depuis le début des temps, il n'y a qu'une seule façon pour un patron de sentir qu'il est un boss, c'est de mettre la clé dans la porte de la shoppe, fermer l'usine, placarder la manufacture et jeter à la rue des centaines et des centaines d'ouvriers et d'ouvrières. C'est le pied du roi !

Dieu lui-même a ressenti la même superbe au moment où il pointait la sortie du paradis à nos premiers parents. Un éclair a frappé son doigt et comme la femme volage lâche 0 Ciel ! mon mari ! au moment où le cocu fait son entrée dans la chambre où elle s'ébat avec son amant, Dieu s'est écrié, Ciel, mon doigt ! Et il a pris plaisir à exercer son pouvoir. C'est le péché originel et c'est Dieu qui l'a commis.

 

Jean-Claude Germain

Publié dans Glanures

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John and Mary going to school

Publié le par la freniere

2- John doing his prayer

 

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Quelle largeur a le trou de cul d’un Québecois? Assez pour y rentrer une forêt d’épinettes au grand complet. Telle est la seule leçon que nous pouvons tirer du «Plan Nord». Au moins les Autochtones l’ont-ils encore plus large, puisqu’ils vont travailler eux-mêmes à la dépossession de leurs propres territoires.

 

Jean-Paul Coupal

 

lire son coup de gueule sur la bibliothèque hantée

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À défaut de musique

Publié le par la freniere

R

escapé des orages, je ne vais plus très loin mais je garde à la main un bouquet de voyages, mes vieux vagabondages, mes routes buissonnières, l’enseignement des saisons. J’avance à l’intérieur de moi vers le grand inconnu. Je prends mon âme à bras-le-corps, ma vie à pleines mains. Dépouillé du poids des choses, je peux vivre n’importe où, plié en quatre dans un livre ou debout sur un fil. Les mots entrent sans frapper, sans gêne, sans pudeur. À défaut de musique, j’ai appris à par oreille à faire jouer le papier sur une trompette d’encre. Je mets une plume sur la table et j’attends les oiseaux. Les fleurs clignent des yeux. Les mains du vent battent la cadence. Il vente à écorner les bœufs. Un paragraphe a froid et ferme sa capuche. De plus en plus, il faut payer partout, même le soleil et l’air. Trop occupés à se faire un nom, on s’aime de moins en moins. L’insuffisance des mots agrandit l’appétit.

Racines, branches, bourgeons, fleurs, fruits. L’arbre s’écrit tout seul avec la sève dans le tronc comme de l’encre dans un feutre. Des chemins sous les phrases me servent de maison. J’y mendie la lumière. Tout ce qui vit retient son souffle. Tout ce qui existe travaille à être. Je redessine les yeux fermés les paysages invisibles. Le temps est insatiable. Insatiable assassin aurais-je pu écrire. Certains jours, je voudrais retourner le paysage contre le mur, en démonter l’envers, montrer le sang sous le décor, déterrer l’os sous la chair. Le silence sursaute au milieu d’un cahier. J’entends mon fils porter sa fille à bout de bras et ma fille rêver. Dans leurs automortelles, les hommes font la file pour retrouver la vie ou la perdre un peu plus. Les herbes plient devant le vent pour mieux se relever. Le froid tatoue les bras des arbres à la hauteur du poignet, là où les fleurs portent le fruit.

Il y a des mots qui font des trous dans le ventre comme les morts dans la terre qui nourrissent les plantes. Le pire en écriture est de vouloir écrire ou faire du style. Ça donne une prose de notaire, des fleurs de rhétorique sans épines mais aux souliers pointus. Il faut laisser les mots ouvrir la porte, les phrases caresser ou bousculer la page, ouvrir les parenthèses, donner au corps du texte des mains, des pieds, des oreilles, des yeux, des ailes aux métaphores, faire marcher les lettres sur la ligne d’horizon, nourrir d’images le bec du crayon. Pour l’oreille de la phrase, il faut tout traduire, du chant des oiseaux au silence des pierres, de l’odeur au toucher, du mouvement des bras à la danse des feuilles, de la saveur à l’encre. Quand j’ouvre mon cahier, un petit bruit cassé agite les voyelles. À l’étable du cœur, l’odeur ouvre les portes. Les sentiments remuent la queue et chassent quelques mouches. J’appuie mon cœur contre l’amour. Le regard de ma blonde fait fuir les fantômes et l’ombre noire du monde.

Je traverse un village pour retrouver le lac. Au bout de la jetée, j’écoute l’eau qui chante. Ceux qui ont peur de vivre érigent autour de l’âme un rempart de travail et d’argent. On n’y pénètre qu’à genoux avec des menottes aux mains du cœur, une fente à monnaie au bout de chaque geste. Malgré l’âge et le temps, je tiens l’espoir entre les doigts de mes dix ans.

Publié dans Prose

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Il était une fois

Publié le par la freniere


Il était une fois…
Puis c'était toujours des géantes,
Puis c'était toujours des géants,
Puis ça se passait toujours
Dans un pays lointain...

Ils disaient : Il était une fois…
Ça chauffait les maisons,
Ça tenait en haleine
Les enfants puis les soirs longs.

C'était des dires,
C’était des contes,
C’était des histoires à rester debout.

Parce que le chez-nous
Il se tenait le dos drette.
Le chez-nous,
Il se tenait au bout du mât.
C’était comme un bout de voile
Taillé d’avance
Pour un bateau qui était pas là,
Mais voguait dans les espérances.

Les usages puis les jours
Côtoyaient les légendes.
Il mouillait des hommes forts,
Des Alexis grands coureurs,
Puis les jupons de la Rose
Qui faisaient danser les diables,
Les canots qui déchiraient
Les dentelles boréales.

Il était une fois…
C’était un temps de mythes.
Les chemins étaient pas longs,
Mais ça s’ouvrait sur du vaste.
Y avait des poètes au pouvoir,
Y avait des possibles à pleines clôtures.

Il était une fois…
C’était pas de la nostalgie,
C’était juste un entrebâillage
Sur des demains qui se pouvaient encore…



Il était une fois…
Il était une fois jusqu'à hier...
Il était une fois jusqu’à maintenant…
Le grand maintenant
Qui sonne à la porte du siècle fou.
Le grand maintenant qui insiste,
Les doigts plantés dans le seuil
D’une immense maison
Sans pays.

On se vote comme on se vend.
Puis les partis oublient de nous faire un tout.
L’histoire s’écrit à l’encre débile.
Advienne qui pourrira.

Jusqu’à se dire que peut-être…
Chacun de notre bord…
Peut-être que l’histoire nous a joué un tour,
Peut-être qu’il n’est plus une fois,
Peut-être qu’il n’est plus aucune fois.

Ils sont où nos hommes forts,
Les géantes, les coureurs,
Les diables, les belles danseuses?
Quand on cogne sur la bulle
L’impression que ça sonne creux
Comme une grande légende vide.

Il était une fois…
Est-ce qu’il est déjà une fin?



Il était une fois,
Il n’est plus une fois.
Pourtant, les demain continuent
De cogner à la porte.

Les demains.
Il sera une fois…
Ça se conjugue bien.

Il sera une fois,
Dans des horizons doux,
Un monde où l’amour
A pas trouvé sa putain,

Un monde où les cœurs se retroussent,
Haut et fort,
À se construire du grand et du solide,
À pleine face dans l’histoire,
À pleines gorgées d’appartenance,
À tirer dans les mémoires,
Là où la devise se souvient,
Pour se faire des lignes d’avenir,
Puis se donner la survivance.

On ira réveiller le vent,
Celui qui tient l'espoir et le cap.
Sur les mots puis dans les airs,
Dans le grand manche branlant
Avec quatre siècles d’erre d’aller…
Dites-moi qu’on fonce.
À la limite, s’il faut tomber,
On aura l’élégance de tomber ensemble.

Est-ce qu’il sera une fois?
Il sera des millions de fois.
Il sera sept millions de fois.
Puis l’histoire va reprendre de son aile
Puis son coin de ciel.

Il sera une fois…
Dans un pays lointain…
Juste de le dire
Déjà il est moins loin.

Il sera une fois
Puis on sera tous des géantes, des géants!

Fred Pellerin

Publié dans Poésie du monde

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Ni fille de ni femme de

Publié le par la freniere

Je ne suis pas province, fille de pays, ni morceau ni parcelle ni déchirure, je suis ce pays même.

 

Je suis d’ici comme un arbre de ses racines, de ce lieu de terre noire et de feuilles brûlées. Je suis de marées rauques et d’étincelles, de champs labourés où pousse le grain, de rues ouvertes bordées de maisons vieilles, des berçantes alignées au pas des portes, des dessins de l’enfance tatoués sur les trottoirs.

 

Je suis d’ici comme on sort de l’école à midi pour aller jouer aux billes dans la cour. Je suis du temps des cerises en grappes, des moutons de la Saint-Jean sur le char de parade, des devoirs faits sur la table, des leçons par cœur.

 

Je suis d’ici comme on habite les contes. J’ai la mémoire de l’avenir et de l’espérance. Mon adolescence est derrière moi.

 

Je suis de maintenant, de cette parole du temps des poèmes ivres lus à minuit, de la nuit longue où se refait l’amour, de l’aube pieds nus sur le seuil. J’ai le cœur tendre, non frileux.

 

De guingois quand l’espoir vacille, je suis du temps de la défaite. Ni pantin, ni fantoche, ni marionnette. Ma main tendue est mon drapeau.

 

Je me tiens debout comme un arbre. C’est ainsi que je pleure.

 

Je ne suis pas province, femme de pays, ni survivante, ni rescapée, ni fragile, je suis ce pays même.

 

Je parle sans me trahir, sans me renier. Je ne suis pas clameur aveugle ni rumeur sourde dans vos oreilles. Je ne parle pas dollar mais parole d’ici, ni bâillonnée, ni peureuse, ni tue. Je parle une langue de poète, celle de Miron, de Godin, de Garneau, celle de Morency, de Royer, de Vigneault. Je suis la mer de monde chantant ce pays. Ma colère d’alouette fait trembler la buse.

 

Je suis d’ici, de liberté nouvelle. Ni désemparée, ni soumise ni démunie ni achetée ni vendue ni escroquée ni emprisonnée ni piégée ni perdue ni dispersée ni chassée ni battue ni blessée ni annihilée ni raturée ni ligotée ni cadenassée ni clôturée ni rompue ni brisée ni rapiécée.

 

J’habite pleinement mon temps, mon espace. Je suis cet amour, ce geste, cette parole.

 

Je ne suis pas province, fille ou femme de pays, ni partie, ni pièce, ni séparée, je suis ce pays même.

 

Tends l’oreille, écoute. Aujourd’hui, demain, sous la voix du poème, tu peux entendre battre mon cœur.

  

Monique Laforce

Publié dans Poésie du monde

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Il était une fois

Publié le par la freniere

 

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Le Plan Mort

Publié le par la freniere

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Publié dans Glanures

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L'eau des yeux

Publié le par la freniere

S

oudain, l’orage éclate. J’entends les Appalaches craquer. Les ruisseaux claquent comme une langue de chien derrière ses dents. De gros nuages noirs versent le ciel dans la tasse du lac. La pluie signe son nom sur les muscles des arbres. La vie n’a plus de fond. Des nappes de vapeur dissolvent la lumière. Les roches humides ont la couleur des planètes. L’eau des yeux se mélange à l’odeur des choses. L’herbe s’éveille à peine qu’elle prend déjà sa douche. La pluie met des guillemets au bout de chaque toit, des cédilles aux gouttières. La pensée est une balançoire qui n’arrête jamais. Avec la tige d’un crayon, j’ausculte mes racines et le vertige des hauteurs. Je ne suis pas teneur de livre mais un teneur de plume. J’aime les chats et les oiseaux, les loups et les chevreuils. Je n’aime pas l’homme qui chasse pour chasser ou tue pour des idées. Je déguste le monde de l’œil à la narine, de la pupille à la papille, de la tête à l’orteil. L’outil ne parle pas sans la main qui l’anime. Celui qui moissonne ne jette jamais le pain. Malgré la sottise des hommes, les voitures à pétrole, les baignoires à mazout où s’engluent des oiseaux, les monstres en liberté qui enchaînent l’azur, les fleurs continuent de s’ouvrir, tenaces, persistantes, au flanc d’une montagne ou entre les graviers, le long des autoroutes. Les cris des pies dans les sapins chatouillent le tympan de l’air. Les arbres poussent même en hiver. La forêt laisse voir les bois gravés du jour. Quand bien même le monde court à sa perte, je continue d’aimer.

         J’ai des champs de blé dans mon cahier, une brouette, une charrette, une mer en folie, une terre jolie, quelques amandes dans leur cercueil de vie, un poirier qui toussote, un pommier qui pousse entre les deux larrons, une bêche qui rouille adossée sur un mur, une fourchette à poèmes faisant monter la prose. J’ai un crayon et du papier, des mots, des lignes et des fusains. Dans l’hiver des hommes, la poésie brûle avec la foi du bois. Trop souvent, le mensonge se cache dans le dos des paroles. La vérité trébuche sur ses pieds qui dépassent. Celui qui a inventé la montre croyait-il vaincre le temps ? Le maquillage ne tient pas sur le visage de l’âme. La présence d’une foule fait de moi un absent. Je lave mes yeux sales dans la lessive du jour. Rien n’empêche un balai d’être un ami de la poussière, un ravin de parler aux étoiles, la tête de se rendre à l’étage du cœur. Dans un colloque d’arbres, je me sens comme un idiot de village essayant de faire des feuilles avec ses mains, des bourgeons et des fruits.

         Le monde s’occupe à ne pas être. Camper autour d’un salaire n’est pas une sinécure. Il faut oublier de vivre, tout arranger en fonction de l’argent. Combien de faux pas, d’empreintes effacées, de souvenirs grattés, de paragraphes éteints, de phrases aux doigts pleins d’encre pour arriver au livre ? Quand je ferme les yeux, je vois plus loin. J’écoute ce qui vient du centre, du ventre de la terre, de la tête des arbres. Le visage des mains sourit en saluant. Certains ont un crayon, d’autres une pioche, une flûte, un pinceau. Je me lève tôt pour éveiller les fleurs, amadouer les ronces, faire boire le soleil. Le laser des mots défie celui des sciences. Un merle prend son café sur la terrasse d’un érable. Quand j’ouvre mon cahier, c’est comme un fracas d’ailes. Un ange passe entre les pages. Une phrase fait les cent pas. Quand je tourne une heure autour d’un mot, il finit par m’échapper. La mémoire peu à peu efface qui nous sommes. Quand les enfants dessinent un soleil habité, je frappe pour entrer. Je gratte à la porte du bout de mon crayon. La page blanche essuie ma voix tout en sueurs.

         J’avance comme je peux, en dépliant les yeux, jetant des phrases sous mes pas, m’agrippant au papier, aux métaphores, au sens. Il y a de tout entre les lignes, tout ce qu’on m’a volé, un violon dans les cordes se cassent, la mousse des rochers, des toiles d’araignée, la peur et la stupéfaction, le ventre d’une mère, des oiseaux qui grelottent, les vêtements épars après l’amour, les chutes à bicyclettes avec leurs roues voilées, l’échec d’être adulte, la persistance du rêve, les quatre éléments se prenant par la main. Je creuse la terre avec des mots tout en grattant la pierre ou frottant des silex, les pieds dans l’eau, la tête au vent. J’ai tant reprisé, repiqué, remmailler, on voit les cicatrices sur la peau des pages, les accrocs de parole. Les souvenirs s’écaillent. Je me méfie des hommes. Ils ne donnent plus de pain mais des claques sur la gueule, des ordres, des contraventions, des coups bas. Ils ont vendu leur corps pour un salaire, leur âme pour un peu plus d’argent, leur conscience pour une place de parking. Les villes ne changent pas. Les nains martyrisent un géant. Le peu, l’inutile, le beau demandent tant de force; on préfère le strass, les trompettes et la gloire.

         J’ai joué de la peau sur le tambour des fous, de la scie musicale et de l’ocarina, m’en reste un fond de blues dans ma gorge enrouée. Mon espérance n’est pas celle d’un Dieu. Chaque bourgeon, chaque fleur, chaque atome d’atome est promesse de miel. Je butine la vie d’un dard Caran d’Ache, d’un brin d’herbe, d’un Bic. Chaque mot a son visage dans la foule des phrases. Chaque virgule est un pont. Les légendes invisibles se lisent dans la tête. J’écris d’un lieu étrange, entre le feu et l’eau, entre des pierres burinées par l’âme des chamans, la sauge, le foin d’odeur et le tabac, des pierres dressées là sans qu’on sache comment ni pourquoi. Un grain de sable supporte l’immensité du monde. Je traverse une grotte un briquet à la main, la petite flamme du cœur. Je ne quitte plus guère cette maison de mots bâtie avec rien, de bric, de broc, de pauvretés. Je sème des images dans la fraîcheur des phrases, la terre d’encre des mots, la salive des vocables. Je n’ai rien d’autre en bouche qu’une frêle parole. Les arbres sont mouillés de lumière. Les lettres penchent comme des fleurs sous la poussée du vent, les aulnes le long de la rivière, les poils sur le bras. Je rafistole ma vie avec trois fois rien. L’essentiel n’est pas dans les idées savantes mais la fragilité des choses : une aile de libellule, la transparence d’un ange, les petits pas de l’herbe, les battements de l’âme, un baiser sur la joue, un bourgeon dans la forêt des gestes. Les années s’effacent comme la mine d’un crayon qu’avalent mes cahiers, la craie sur le tableau. Écrire, c’est embrasser la mort sur la bouche et s’en faire une alliée. Depuis le tout début, on suit la même route. Le ciel s’alourdit de nuages en paquets gonflant le sac de l’air, la besace du vent. Une poule d’eau s’envole à quelques pieds de moi. Je m’arrête au milieu d’un poème. Une abeille se pose au milieu de la page parmi les mûres qui tachent et la source qui lave. À déterrer les mots, les pierres, les débris, je ne fais que retourner la terre. J’ai beau tourner les images et les mots, une porte me hante dont je n’ai pas la clef.

Ma mémoire est comme un vieux canif qui ne veut plus s’ouvrir, un opinel rouillé qui ne sort plus la langue. Je gratte le silence avec le bruit des mots. La bonté se cache pour agir. Celle dont on fait l’étalage est une fausse bonté. Si tout doit disparaître, que les choses soient belles le temps qu’elles seront. Il n’y a pas de vérité unique. Un vieillard se perd dans son ombre trop grande. Un enfant trouve le ciel dans le fond d’une poche, une carcasse d’auto ou la pièce d’à côté. Quand les nuages font la course, un lézard médite. Les cris d’oiseaux imitent l’homme, même les bruits du moteur, les fils qui grésillent sur le haut des pylônes, le brouhaha du sang sur le ring des veines. On a beau avancer les aiguilles d’une montre, les ours hibernent sans cadran. Un aigle passe et fait lever la tête. Un lièvre se cache dans le bosquet des mots, entre deux métaphores et la broussaille des voyelles. C’est si peu de choses le bonheur, une chanson d’amour que l’on croyait perdue, le rire d’un enfant aux genoux écorchés, la buée sur la vitre où dessiner le soleil malgré l’orage qui gronde, l’odeur du lilas qu’avive l’eau de pluie, un peu d’encre qui bouge.

Publié dans Prose

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Musique universelle

Publié le par la freniere

 

Il peut arriver que la musique et la technologie réunissent les hommes

Publié dans Poésie à écouter

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