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9 articles avec le premier mot

Le premier mot 9

Publié le par la freniere

 

LES HOMMES-LIVRES
 
d'après Bradbury et Truffaut
 
Il était une fois des livres qu'on brûlait, des poètes en prison, un pays où l'on crevait les yeux des lecteurs têtus, où l'on parlait en chiffres à la place des mots, où l'on parlait en nombres à la place du cœur.
 
Il n'y a plus d'été ni d'hiver ni d'automne. Un immense hinterland a détruit les saisons laissant sur les décombres une poussière de neige encrassée de granit, de grésil, d'amiante. De vieux troncs flottent encore dans les odeurs d'essence, de poudre et de fumée. On en fera demain des matraques ou des tombes. Il n'y a plus de lit. On dort à moitié saoul debout dans un treillis, le cœur sur la gâchette et la haine à la bouche.
 
Il n'y a plus d'oiseaux mais des plumes de sang répandant la vérole, la peste et l'ignorance. Quelques bêtes survivent se nourrissant de l'espoir que les hommes ont troqué pour le délire de Dieu, abandonnant l'amour au profit des vendeurs. Les secondes marchent au pas délaissant l'infini pour le zéro des chèques. Des enfants virtuels ne rêvent plus mais zappent prenant pour le réel une forêt d'icônes.
 
Quelques fous dans les grottes redessinent le monde avec du sang, des os et les couleurs du rêve. Ils se souviennent encore du frisson des caresses, du vent sur la peau nue et du goût des framboises. Ils effacent la craie sur les parois du gouffre et cachent leurs trésors au fond des lendemains.
 
Il n'y a plus de silence mais des vrombissements. Il n'y a plus de mots mais des chiffres et des codes. On n'ouvre plus les yeux, on les branche à l'écran. On ne tend plus la main, on la mord en cachette en souvenir des loups moins cruels qu'un homme dans la course du rat.
 
Quelques fous dans les grottes ont appris tous les livres par cœur. Il y a un René Char qui vient d'avoir 10 ans. Il récite par cœur Fureur et Mystère. Homère n'est plus aveugle et Dante parle anglais. Shakespeare est une femme accompagnée d'enfants. Ils peuvent à eux six rejouer toutes ses pièces. Cendrars est un Chinois baroudeur et sans bras. Quand il récite La Plose du Tlansibélien même les murs sourient. Quelques oiseaux reviennent pour ponctuer les phrases de la virgule d'une aile. Un chien sans queue bat la cadence oubliant quand il jappe de suivre les paroles. Il entend la musique oubliée par les hommes.
 
Il n'y a plus de couleurs qui font vivre les yeux mais du beige d'hôpital, du gris-bleu métallique et le blond des veaux d'or. Il n'y a plus d'étoiles. On a zébré le ciel d'antennes paraboliques. On vend la mer en poudre par vagues déshydratées.
 
Il règne une atmosphère étrange : le froid, le silence, la stupeur. Un sou tintinnabule sur le sol venu on ne sait d’où. Le vent lèche l’ombre du sel. Le sang coule dans les veines à rebours du cœur. Un air épais glace la bouche. Il fait froid. Il fait nuit. Un vieil homme fait du feu en claquant des doigts. Un oiseau fait du ciel en claquant du bec. Un poète fait des mots en claquant des dents. C’est trop peu pour voler ou réchauffer ses mains. L’espoir n’est plus qu’un pas dans le désert, une trace de sang sur la neige. Maigres signes de vie. Miettes de larmes et de soif. Le temps n’habite plus l’espace. La lumière trébuche dans la nuit. On dort en chien de fusil. On jappe dans ses rêves. À défaut de pain blanc, les enfants se partagent la neige, le sable ou les cailloux. Les femmes au fœtus mort-né bercent une poupée de gel. Le paysage enfonce dans nos yeux ses doigts de larmes et d’épouvante.
 
Quelques fous dans les grottes ramassent les épaves. Le vieux qui sait Jules Verne jusqu'à la dernière page rêve du Nautilus. L'Idiot est un idiot qui sait lire le braille. Il caresse le chien comme on écrit des vers. Si les choses ont une âme, c'est Ponge qui l'éponge. Celui qui le récite a le ton de l'emploi, une voix de savon, des bulles de plastique à la place des yeux et des clous dans les mots. Il manque quelques livres, des Arlequins, ceux qui traînaient dans les sacoches des midinettes, des Sylvie, des B.H.L en vrac et tous les Guy Des Cars. Qui se soucie des cons quand la bêtise règne. Ceux qui connaissent la Bible ou le Coran sont encore à la guerre, une fleur aux dents et croyant bien faire.
On ne fait plus l'amour, on suce des hormones, on se taille des pipes pour l'argent des salauds. Des images remplacent la chair tendre des mots. On n'habite plus son corps mais on loue ses grimaces, ses répliques, son rôle. On a tout oublié y compris la tendresse.
 
Quelques fous dans les grottes ont retrouvé le rire. Ils fêteront ce soir l'arrivée du Cantique des Cantiques. On a trouvé sa voix dans un ancien bordel transformé en chapelle. On attend pour trinquer Soupault qui dort debout, Jabès, Jouve et Juarroz par ordre alphabétique. On cherche encore René Crevel et ses poumons crevés. Réjean Ducharme, dont on ne possède qu'une vieille photo, est le seul à dire ses propres textes. Cioran flirte avec Simone de Beauvoir. Sartre est un débardeur qui lit Goethe dans le texte avé l'assent du Sud.
 
Il faudra bien un jour remettre sur des pages tous ces livres ambulants. On va jusqu'à détruire les carrières d'ardoise, les mines de crayon et même de craie blanche. On brûle jusqu'aux arbres pour tuer le papier. Dans cette ville emmurée tout ne bouge qu'à l'écran. On repasse en play-back les mêmes vieux discours. Allah est grand ! In God we trust, everybody else pay cash ! Et que règne la merde ! Les puissants ont fini par s'entendre pour écraser les autres. Histrions de l'histoire, on en fait des écrous ou de la chair à canon. Le Pape baise les tarmacs et ne donne qu'aux riches. Quelques fous dans les grottes survivent aux slogans en récitant des vers de Tzara, de Cadou ou bien d'Apollinaire. Il n'y a plus de fleurs, de rivières, de sources, rien que des trous de bombe envahis par les rats, le Dow Jones et la dette. Il n'y a plus de larmes dans les saules pleureurs mais des micros d'appoint pour crier des injures.
 
Quelques fous dans les grottes survivent aux slogans en récitant des vers de Tzara, de Cadou ou bien d'Apollinaire. Ils s'agenouillent en chantant et baisent l'herbe verte avant de la manger. Ils ont lu tous les livres qui parlent de l'amour. Il y a encore des îles où pousse l'herbe verte semant ses graines rares dans le mâchefer rouillé.
 
Quelques fous dans les grottes se préparent à sortir annoncer la parole, leur barbe pleine de mots et cheveux gris au vent. Dans ce pays sans livres, ce pays sans poètes, cette ville muette, seuls les fous dans les grottes savent le prix des mots.
 
 

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Le premier mot 7

Publié le par la freniere

J'ai trop marché pieds nus sur une nuit de verre. Je me suis perdu entre les pages d'un livre. Depuis trois jours, je vis à la chandelle, sans auto, sans ordi, sans électricité. Je mange sur le sol. J'efface les traces de sang sur le plancher du cœur. Je sème des poèmes sur le plancher des vaches. Je parle aux arbres et aux grenouilles. On voyage comme on peut d'une ligne à l'autre, d'une marge à l'autre. Je ramène mes yeux en bordure de l'âme. Tomber n'est pas mourir. De l'abondance au manque, c'est le même sentier.

De plus en plus, j'écris debout. Je laisse des chaises au bord des mots pour asseoir la fatigue. Je dresse des échelles entre les trous de mémoire. Je colmate les brèches. Je fais des nids avec des plumes d'oiseaux morts. Tout continue. L'horizon se relève après chaque tempête. Le temps recoud ses mailles à chaque nouvel accroc. Les mots laissent des vagues sur la page, un sillage d'espoir. Un ciel coloré d'hirondelles succède aux gros nuages.

Il était une fois, deux fois, peut-être trois. Il était une multitude de fois. C'est l'histoire qui manque, les bonhommes allumettes pour allumer l'enfance, les chaises devant la mer, les phares sur la route faisant des signes aux éphémères. Des phrases bancales suffiraient, des mots usés, des images aveugles, des moitiés de virgules, des parenthèses ouvertes sur le cœur, des points sans i, des pieds de phrase noyés dans leur encre. Il suffirait d'un feu qui dessine la cendre. Les bouteilles à la mer font des naufrages de papier.

Dans le chant des oiseaux, c'est le silence que j'entends. Les yeux qui partent emportent la fenêtre. Il y a des mots qu'on ne peut pas tirer sans découdre la vie. Il faut si peu d'espace pour voler, si peu d'espoir pour ne pas mourir. Je dors de nouveau dans un dessin d'enfant, les cheveux teints en rouge et des ailes au cerveau. Au premier coup d'horloge, les aiguilles s'envolent. Je m'éveille au matin au pied de l'arc-en-ciel, cherchant l'échelle enveloppée de rosée. Les mains vides, les pieds nus, j'entrebâille les pas où reposent les routes.

Au pied du mur, on échappe aux reflets. Le nœud du monde se défait. Il y a dans les mots des échasses pour enjamber la peur. Elles font toc toc sur le papier. Il y a des cheveux d'ange où s'agrippe le ciel, des grappes de voyelles, des bisous, des patous. Il y a des courbes dans les marges, des ventres qui gargouillent, des larmes qui gazouillent. On verse dans les tasses un peu de voie lactée. Il suffit d'un mot pour traverser le silence. Depuis la passerelle des images, je plonge dans l'eau verticale du songe. Quand la mer se retire, la rive garde en elle son écume orpheline. Quand un astre s'éteint, une étoile s'allume.

Il y a une force aveugle qui nous porte, qui nous tire en tous sens, nous entraîne. Il y a une conscience dont nous sommes l'instinct. Nous portons tous le poids de l'univers. Toutes les forêts marchent en nous, les voix de la rivière, les efforts des rochers pour apprendre à chanter. Tout cela s'amalgame comme l'ombre et la lumière. Tous les morts vivent en nous. Le rire et les larmes se renouvellent sans cesse pour irriguer la vie. Quand je remue les braises, je vois mes ancêtres, mes aïeux, d'autres êtres, d'autres spectres habités de soleil et de pluie, de désir et de faim, des mains noueuses, des yeux avides, douloureux, ravagés par le temps, des corps comme des racines, des membres qui s'étirent, se réveillent et ricanent. Toutes les choses ont une voix. Je vois la vie briller dans les ténèbres comme une lumière fragile qu'on se repasse depuis des siècles de main en main. Sous la croûte racornie des hivers et des ans, un printemps reste intact. Il s'éveille sans cesse et repousse la mort.

Nous sommes la poussière, le nuage, la soif. Il faut vivre en accord avec le ciel, la pierre et le silence, la vie dans les étoiles. Nous ne voyons pas la vie, seulement ses instants. L'éternité pour nous se découpe en baisers, en caresses, en étreintes. Derrière chaque fleur, il y a des milliers de fleurs. Nous sommes reliés à l'univers entier. Tout regarde par nos yeux et parle par nos bouches. Notre parole n'est jamais qu'une onde reliée au cœur des galaxies.

Qu'est-ce qui manque à la vie ? Il y a une faille dans le monde, parfois. Nous ne sommes alors que des papillons se heurtant aux chambranles des portes, des éphémères enclos dans un bocal de verre. Il plane sur le monde une terreur électrique. J'entends la voix et les pas d'autres êtres. J'entends les morts se mêler aux vivants, la vie embryonnaire réclamer son entrée. Sans cesse. Depuis le commencement. Depuis les couches sédimentaires jusqu'aux aurores boréales. La vie est un orage plein de bouches qui s'ouvrent, de fleurs invisibles, de pollen inconscient. La vie est une vibration. Le tronc des arbres se dissout en lumière où naissent les insectes. On ne peut vivre seul. C'est toujours l'autre en nous qui agite les ficelles. Tout est toujours présent, répercuté de siècle en siècle, des étoiles du chaos au souffle qui se lance sur les forêts détruites, le premier germe, le néant et l'infini qu'il porte. Dans cet humus qui frémit, je cherche mes racines.

Depuis trois jours, je lutte contre le froid. Je frotte les mots comme des silex pour enflammer la paille, brindille par brindille. L'heure est venue de vivre, de renverser les murs. Les tombeaux sont usés par les pas des vivants. La terre tressaille. Tout est vivant. L'homme doit renouer un pacte de tendresse avec toutes les choses, de l'émotion des arbres, au rêve des insectes.

 

 

 

 

 

 

 
 
 

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Le premier mot 8

Publié le par la freniere

On écrit d’abord par plaisir mais les mots nous emportent et nous mènent plus loin. Ils mettent quelque chose où il n’y avait rien, du bonheur parfois, un peu moins de malheur dans les yeux des lecteurs, des voyelles sur les cils qui battent la chamade comme des accroche-cœur.  Ils retrouvent la vie sous la peau des choses, des perles dans la boue, des cendres mal éteintes sous la neige endormie, les muscles du sculpteur dans le marbre ou l’argile, le sang de l’ébéniste dans la sève des meubles. Ils réveillent le peintre sous le drap des couleurs. Ils font chanter la scie autant que le marteau.

Il arrive que nos yeux se dessinent des paupières. Il arrive que les images rident sur le miroir des yeux. Il arrive aussi qu’elles éclatent en mille galaxies. On les ramasse en mots, un éclair dans la tête, un éclat dans le cœur, une étoile dans l’oreille, une planète entière dans une seule consonne. On recompose le puzzle sans se soucier de l’ordre. On arrache les dates sur le calendrier pour en faire un feu de joie. On arrache les dents aux muselières qui mordent. On met du chocolat sur les croissants de lune. On trempe l’absolu dans le café du jour.

Les yeux des araignées ont mille facettes. Il y a des diamants qui se cachent pour survivre. Il y a des mots qui haussent le ton pendant le bruit des bombes, les mêmes qui chuchotent dans le chant des oiseaux. Il y a des heures qui haussent le temps et d’autres qui l’abaissent. Il faut marcher de travers, respirer de guingois, faire mordre la poussière au fla-fla des slogans, laisser des écrous libres dans l’engrenage du temps, faire danser les écrans au rythme du clavier. Le fil du discours est à la traîne. On s’y enfarge dans ses propres souliers.

On a tous dans les pieds

Un vagabond qui danse.

On a tous dans la bouche

Un étranger qui chante.

On a tous dans la tête

Un inconnu qui rêve.

On a tous dans le cœur

Un ventricule d’espoir.

En ouvrant la porte d’un placard, il m’arrive de traverser la mer. Il y a des vagues assorties à mes bas, du sable dans mes poches, des nuages accrochés sur des cintres, des cheveux d’ange sur les cols et des étoiles filantes pailletant les tricots. Il pleut dans mes souliers. Mes chemises claquent au vent. Il y a même une île aux trésors qui se pointe le nez. Il m’arrive de me perdre dans ma propre peau. Ce sont les mains d’une autre qui me trouvent. Ce que je ne vois pas, une autre le dessine.

Quand je referme la porte, il y a sur le plancher des empreintes que je ne connais pas, des épaves de rêve, des planches de radeau, des étoiles de mer sur le rebord des murs, des coquillages vides qui portent encore l’écho d’une chanson marine. Je tangue sur le sol où les vagues du plancher font un concours de tango.

Mon crayon salive devant une page blanche. Le plus clair de mon temps je le passe à le noircir de mots. Quand j’écris des lettres à l’espoir, il y a toujours au moins une réponse. Le sommeil est un navire. Je voudrais poser ma tête sur le sable et attendre les vagues. Le moignon qui donne l’accolade vaut mieux que le bras d’honneur. La table craque quand elle gratte ses petites jambes de bois. On a tous la même langue maternelle, le silence.

J’avance dans les mots comme on cherche une pelle enterrée sous la neige, une perle échappée du discours des oiseaux, un merle qui éclot dans un œuf d’autruche. Je trouve quelque fois des racines carrées, des équations de feuilles, des branches en forme de chiffres, des cédilles de douceur, des points douloureux, des taches de couleur qui servent de pansements à l’horizon blessé.  Ce n’est pas le mouvement qui fait dresser l’échine, c’est quelque chose de plus.

Il y en a pour croire que le monde fut crée. Il se refait sans cesse de lui-même. Le moindre bouton de porte est solidaire du soleil. Les racines qui s’enfoncent touchent encore aux étoiles. La douleur des choses se communique aux hommes. La marche d’escalier est faite du même air qui supporte les ailes. L’enfant le sait qui arrête une flèche en retenant son souffle et dessine le monde juste en ouvrant les yeux.

Dieu contre Dieu. Voisin contre voisin. À la solde  des banquiers, des milices, des clergés et des clans, tous les drapeaux nous mènent à la fosse commune. Que reste-t-il à dire aux oiseaux de passage ? Continuez votre route, les hommes tirent à tire-d’aile. Notre vie danse entre les mines. Il s’agit sans cesse de larguer les amarres. Si on ne s’évade pas du réel, il faut du moins y creuser des tunnels pour le rêve. J’écris avec de la poussière entre les dents. Je touche à l’orage avec du feu entre les doigts. J’avance avec la mer dans mes poches trouées. Je troque le veau d’or pour une vache enragée.

Les choses ne changent pas de nom mais les noms peuvent changer d’objet. Je connais le nom de quelques larmes. J’ai des amis chez les fous rires, de lointains cousins. Je suis le frère de l’invisible mais il ne le sait pas. Une caresse sans amour n’a pas beaucoup d’avenir. C’est comme une graine sans humus. Tous les pommiers sont saouls au milieu du mois d’août. Une marée secrète gonfle la tige pour en faire une fleur. Je laisse couler ma sève jusqu’à la lèvre du volcan.

Je voyage léger, une chemise de vent, des semelles de verdure, des lambeaux de poèmes et un carnet d’adresses truffé de nom d’oiseaux. J’oscille entre la mouche et l’absolu. À rouler comme un dé sous les tables de bar, j’ai perdu ma jeunesse et quelques rêves en prime. J’ai traversé le désert à cheval sur les mots. Je sais que c’est banal. Le banal est sacré comme le ventre des pierres .

De phrase en phrase je m’accroche au bonheur, à l’espoir et au vent. Je mets la table aux arcs-en-ciel et je rempaille de caresses la chaise du néant. Je boulange des mots dans la farine de l’encre. J’ai des mains dans chaque chose pour ne pas être seul. J’en serre quelques-unes en me levant le matin et je fais l’accolade aux épaules du jour. Je suis ce que je suis, Don Quichotte de l’enfance, un rêve de cheval à la crinière d’avoine, un voyage à rebours dans l’errance quotidienne, une maison sans racines, un bateau qui n’accoste jamais et trouve dans les vagues le mouvement du cœur.

Entre le rêve et l’homme, il y a toute la distance d’une vie. Il y a dans ce jardin un carré de fous rires, un coin pour les caresses, un chapelet d’oignons qu’on arrose de larmes, quelques fleurs de poussière que vient lécher la pluie, des bras en accolade comme ceux du céleri, des pieds de vigne sans verre, des feuilles entêtées à boire du soleil. Certains mots se conjuguent de l’infinitif à l’infini. D’autres bourdonnent de l’abeille à la table, de la bouche d’égout aux lèvres du volcan, de l’écorce qu’on grave aux livres qu’on souligne.

Les vieux bas dans l’armoire ont déserté les pas. Ils ne marchent plus, ils rampent. Pour un proverbe aveugle qui se cherche une image, il y a trop d’épitaphes qui se cherchent une tombe. L’araignée qui boite se tisse des béquilles et le cheval de mer apprend à brouter l’eau. J’avance les pieds nus. Avec ma langue démodée je ramasse et recolle les morceaux oubliés. Je suis un vagabond qui fouille les poubelles pour trouver l’absolu, l’humble myosotis au milieu des narcisses.

 

 

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Le premier mot 6

Publié le par la freniere

Les pas des mots sur la page qu'on prend pour des chiures de mouche, les passagers clandestins qui cherchent une terre d'accueil et finissent en cabane, le passage des oies blanches qui ponctue les saisons mieux qu'un calendrier, les traces d'un passage qu'on laisse sur la route (et oui les miettes et autres récurrences), les passages qu'on souligne dans un livre, le passage des ans qui féconde les rides, le passage du Gulf Stream où les courants sont chauds, celui du Cap Horn où les voiliers démâtent, le passage du vent sur les braises encore chaudes...

Le passage des canyons sur les sandales du vent du temps où les bêtes comprenaient notre langue, le passage des Bédouins, les caravanes inconnues sur les sables nomades, le passage de l'ombre à la lumière, de la sève à la feuille, la graine qui s'éclate jusqu'à la conséquence du fruit...

Les notes de passage qui ne servent à rien et ne sont qu'une chaîne (à proscrire), si loin que porte le regard le passage d'un oiseau qu'efface l'infini, les passions, les peurs, un petit pas de plus, la forme que prennent les voyelles en passant d'une langue à l'autre, les passages à gué, la présence du ciel dans une goutte de pluie, du désespoir à l'espoir les nœuds qui se délient, les pierres qui se délitent, les yeux qui s'ouvrent et les mains d'un bébé découvrant l'horizon, le fleuve d'Héraclite visité par les mots, la vie qui bat jusqu'à la mort et peut-être au-delà...

La moitié du chemin qui rapaille ses pas pour un dernier élan, le passage des trains dans le regard des vaches, les rendez-vous manqués qui s'ouvrent une gare, le passage des poissons dans l'eau bleue d'un regard, les mésanges en hiver, les foins zygomatiques dans le chant des prairies, les mots qui visitent la pierre, la goutte d'eau, la plus petite feuille, le passage des couleurs de la phrase au doigté, celui du rire aux larmes, de la pensée au geste, de la porte au grand air, la très belle épouvante et ses chevals de feu, la course de la biche dans la forêt des mots, la traversée de Brocéliande, des dictionnaires entiers de phrases qui attendent dans une seule goutte d'encre...

Les passages à vide, les épaves sur l'eau, le passage des vagues entre le fond du fleuve et les rives qui fuient, les astres migratoires, cette flamme vaincue par sa propre chaleur, et l'autre qui résiste malgré le vent du nord, je cherche le passage bien plus haut que la vie, celui que l'on franchit avec des petites choses plus grandes que leur tout, l'autre côté de la mort, la petite fêlure sous le revers des mots, la cicatrice ouverte à même le couteau…

La grande marche sans Mao, les escaliers de secours, les barreaux de l'espoir sur l'échelle d'un bas, une seule maille au filet, le passage des doigts sur la peau du tambour, les cordes d'une guitare, les cheveux du printemps, tout se passe toujours autrement que prévu, seuls les passages restent les mêmes qu'on les prenne à l'envers ou dans le sens du temps, pour les grandes questions j'ai des petites réponses et des mots pathétiques pour taire le malheur, le passage du silex à l'âge du plastique, de l'étrange à la norme, on emporte toujours un secret dans sa tombe, où donc vont les choses qu'on ne regarde plus, grimacent-elles dans notre dos, une chaise quittée fait craquer notre absence et l'on croit aux fantômes, l'abîme nous entoure, on ne peut y tomber, les années passent et nous restons à peine plus vivants que dans l'eau matricielle...

Passage en trombe, passage de travers, passage des glaciers, passage des torrents dans les ravins abrupts, traverse d'animaux, transhumance, passage d'écoliers aux rêves en bobèche. Le passage du feu d'une tribu à l'autre a forcé l'animal à prendre la parole. Il faut beaucoup d'espoir pour traverser l'hiver. Le passage des saisons. Le passage des gestes par la porte des mains. Le passage des abeilles dans les jardins secrets. Demande à l'arc-en-ciel ce qu'il attend de toi. Le soleil a fini par se prendre pour l'ombre.

Le passage des Perséides n'éclaire pas le ciel mais l'intérieur des yeux. Le passage des mots de la prose au poème ne change rien au conseil des ministres, à la mode, à la crise des valeurs mais le seul passage d'un amibe a créé l'univers. Des cœurs battent dans les oeufs, des images apparaissent où il n'y avait rien, tant de mots se bousculent sans connaître la langue. Il a suffi de rien pour faire un monde et l'homme voudrait tout pour aimer. Ce sont les mêmes mains qui protègent la tête chez le singe ou chez l'homme mais chez l'homme la pointure des souliers a remplacé le pas, l'épaisseur du porte-feuille la légèreté de l'âme. Le ronflement des machines lui sert de pensée. De temps à autre seulement quelqu'un se lève et pisse dans le vent.

Le monde n'est jamais prêt pour la naissance d'un enfant. Ceux qui arrivent les mains vides ont tout le reste à donner. Oh oui pour les passeurs de mots, les passeurs de rêves ! Il faut passer le mot. Il faut passer le rêve par le trou d'une aiguille.

À l'école de la nuit les étoiles s'allument pour le passage d'Andromède. Ceux qui s'aiment, ceux qui souffrent, ceux qui répondent aux arbres et parlent aux oiseaux sont comme des enfants dans un cocon stellaire.

Le bleu sur la mer est le passage des vagues, le rouge dans les veines celui du cœur, le noir sur la neige celui des pas. Le brun et l'or dans les feuilles est le passage du temps et leurs mouvements celui du vent. Le jaune sur le ciel est le passage des étoiles. La couleur du silence est le passage de l'absence. Toute la vie le désir m'a porté.

L'indéchiffrable sourire des montagnes laisse passer des larmes, ruisseaux, ravins, torrents et quelques oiseaux d'eau qui arrosent la plaine. Même en rêve, on n'a pas encore entrevu toutes les dimensions du possible. Les lignes de la main s'échappent à la recherche du bonheur. On en retrouve des bribes dans les toiles d'araignée, les tricots écossais, les jardins de Lurçat. La seule limite de l'homme, c'est l'homme. Il faut sans cesse ouvrir le passage.

 

 

 

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Le premier mot 5

Publié le par la freniere

Me voici dans les rues de la ville. Mon âme d’habitant couve les oeufs dans les nids de poule. Ignorant les feux rouges, je traverse les rues comme un raton laveur. Je saute à la marelle entre les craques des trottoirs. J’ai le pied droit qui boite et le gauche à l’envers. Mes yeux dans les vitrines ont le reflet des loups qui cherchent la forêt. Il y a trop de bruit entre le vent et les oreilles des oiseaux. Les seuls sourires sont les couvercles de conserve qui bâillent aux corneilles. Pour échapper au froid, je serre la main courante dans les bras du métro. C’est comme l’œuf du ventre où des trains viennent éclore. La ligne d’horizon n’est plus qu’un point de fuite tremblant d’incertitude. Dans la fragilité des pas, elle se confond aux lignes du métro. Je parle avec les choses que personne n’achète. Les autres sont trop snobs pour sourire à ma gueule. J’ai un caillou trop petit pour la hauteur des marches. Je fais des nœuds aux cordes vocales pour grimper en silence un peu plus haut que moi.  Devant tant de néons, je cache ma lumière sous le couvercle des paupières.

Je suis comme un objet perdu dans la vitrine d’un regrattier, un pissenlit sur un banc de neige, un grain de sel dans un café, un gant de peau sur une prothèse, une chair à nu sous une cravate. J’ai les pieds dans les plats, la cervelle dans le plâtre et le cœur qui fait tilt. Mon âme fait du stop au milieu taxis sans savoir où aller. Tout ce qui tourne ici tourne mal. Les jours en dents de scie découpent l’infini. Les planches de salut se retrouvent en sciure. Un vieux pneu somnole près d’un matelas abandonné. Je vois des visages partout. Chaque fenêtre a un œil. Les pas vont plus vite que les pieds et les gestes se cachent dans les lignes des mains. On y circule à touche-touche, à berzingue, à tire larigot sans même jeter le petit poil d’un œil à ceux que nous croisons.

Il y a des soirs aux habits trop serrés, des matins qui marchent la tête entre les jambes, des appétits d’oiseau qui s’empiffrent d’essence. Même les puces se trompent de chien ou s’attaquent aux ordis. Des abeilles aveugles butinent les orties. Si les prénoms parfois se trompaient de visage, des banquiers feraient la manche et les notaires du blues, des policiers danseraient au pied des lampadaires, des hommes d’affaires joueraient de la flûte tout en fumant leur joint. Les comptables seraient cruciverbistes et les jardiniers auraient des fleurs dans la voix. Si les mots revenaient à leur berceau de feuilles, les oiseaux nous liraient sans avoir peur de nous.

Pour voir plus loin, je dessine des fenêtres, sur les murs et le vide, sur les arbres et le sol, sur les recoins perdus et même les fenêtres. Je sème la clef des champs dans toutes les serrures. Ce qui manque entre les murs, c’est une floraison que l’homme n’aurait pas souillée, une parole venue d’elle-même sans le secours des idées, des poèmes sans tige que celle du regard. J’ai laissé mon loup en pension chez les fées. C’est lui qui chante, c’est moi qui mords. J’endosse ma peau d’homme quand je viens à la ville mais je fais rarement mon sale métier d’homme. Je vis tout simplement sans compter les secondes.

Il y a toujours une ombre qui me suit. J’y cherche en vain le bourgeon des couleurs. L’interrupteur dans ma tête clignote à off. Mes mots galopent derrière le temps et n’attrapent que des poils. Je sais pourtant qu’il y a du monde derrière l’invisible. J’entends chanter la vie par les trous dans l’espace. Nous sommes à mi-distance entre le visible et l’invisible. Il n’y a pas de frontières. On ne sait pas non plus lequel entraîne l’autre. Au toucher du soleil, les glaçons tournent en larmes. Même dans le connu, c’est l’inconnu qui compte. Sous le parfum d’une fraise la langue se veut fraise mais ne peut qu’y goûter. Il y a des lieux où l’on ne va qu’avec des mots, des bribes d’infini, des brindilles d’espoir. J’écris avec des doigts au bout des mots, des doigts en absidioles sur l’abside d’un mamelon, des doigts à croupetons sur la peau d’une hanche.

À chaque jour, je dois reconstruire le monde, le remettre debout ou le laisser s’asseoir sur les genoux des phrases. À défaut de brouter la route avec des bottes à vache, d’arpenter l’infini sur des bottes de sept lieues, mes jambes se transforment en crayon. Je dois les aiguiser pour avoir où aller. D’autres raccommodent  leurs pas avec des talons à aiguille. Ne riez pas. Il y a bien des nuages qui pleurent, des vers qui écrivent entre des parenthèses de terre, des os qui aboient dans la gueule de chiens, des hommes qui se taisent. Il y a bien des aveugles qui parlent avec leurs mains, des soldats qui font  crier les balles. Les oiseaux sont des notes sur la portée du vent.

 

 

 

 

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Le premier mot 4

Publié le par la freniere

Seule la vie ne ment pas. S'il lui arrive de tricher, c'est pour tromper la mort. La vie est faite de promesses oubliées, de rendez-vous manqués. De fleuves devenus sable. De gestes devenus mous. D'enfants devenus vieux. D'une poignée d'aiguilles dans une main d'horloge.  L'âme est prise en otage par les gurus de service. C'est un bâton de vieillesse pour les ménopausées du cœur, une descente de bain pour les corps en transit, un ticket de loto pour les réincarnés. On prend l'astrologie comme on prend l'ascenseur, une aspirine, un joint. L'âme doit se cacher du rire des imbéciles. Elle travaille sans visage. C'est un sherpa dans une montagne de blessures, une virgule dans une phrase sans mots. C'est une poignée de neige qui résiste au soleil, un peu d'air qui passe dans le mouvement des feuilles. C'est l'escalier qui grince dans la maison du cœur, le son de ce qui vient, la déchirure dans la couche d'ozone, le crissement des pages que l'on ne tourne pas. C'est le désert tapi dans chaque grain de sable, un bruit d'images qu'on ne voit pas, un mouvement arrêté, des gestes où plus personne n'habite. C'est une sorte d'eau entre les rives du regard.

Les yeux touchent l'espace comme les rides touchent le temps. Ils s'échappent en dedans quand on les ferme. Il nous faut des images pour les réveiller. Dans le passage de l'ombre, les choses ne s'approchent ni ne s'éloignent, elles convergent vers la lumière qui nous façonne comme le soleil perce la brume. Nous venons tous de plus loin. Nous sommes tous plus haut. Les pieds suivent toujours une piste ignorée. Les bras palpent le vide et y touchent le cœur. Quand on lève la main tous les gestes bougent dans le désir des doigts. Nous sommes toujours un autre. Quelqu'un marche vers nous mais n'arrive jamais. Quelque chose bouge toujours quand quelque chose s'arrête. Il y a toujours un os dans le silence des chiens, un cheveu sur la soupe, un cil dans le regard, un orteil qui bouge dans les souliers des morts, de l'eau dans la fontaine des formes. Il suffirait d'un souffle pour agiter la pierre . Nous tournons tous autour d'un même centre, tendant nos mains vers un même feu. On ne dit plus l'amour, on dit n'importe quoi. On ne dit plus l'amour de peur qu'il ne s'enfuie. Tout ce qui brûle peut-il encore brûler ? Il y a dans chaque mot comme une main tendue, un appel d'air, un doigt qui clique sur l'icône dans l'espoir d'un sens.

Dans mon pays d'érable on communique encore par les feuilles des arbres, le vent du Nord, les racines crochues dans un ciel terreux, par l'âme des shamans et les yeux des chevreuils. Je cherche dans le désordre de mes gestes celui qui me relie au mouvement du monde. J'entends tousser quelqu'un durant les soirs d'orage. Une voix terrible et belle comme la mort. Une voix chaude et douce comme la vie qui naît. La voix de mes amours qui me retient encore dans la parole du monde, la voix de mes enfants qui innerve la mienne. La neige sur le sol réchauffe les racines , protège les insectes et vient grossir la mer par mille souterrains.

Ce n'est jamais la vie qui embrouille les pistes. Ce sont les professeurs, les curés, les marchands. Ce sont les lignes droites, les barrières, les barreaux, les frontières qu'on impose même aux ailes d'oiseaux. Ce sont les nids de poule où la guerre couve ses mines et ses oeufs d'infortune.

 

 

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Le premier mot 3

Publié le par la freniere

Quand le sourcil noir d'un nuage cache l’œil de l'orage, ou du cyclone, je tremble comme le cœur d'un loup. Devant l'éclair et le tonnerre tous les vivants connaissent l'appréhension cosmique. Quelque chose en moi se souvient des cavernes, des odeurs animales, des remugles chtoniens. Des forces élémentaires se condensent en sueurs. Un arbre parle à ses racines comme l'homme à ses mains. Au fil des images, ce qui ne se laisse pas voir détermine ce qu'on voit. L'iris n'est qu'un iceberg dans la mer des regards. L'âme n'a pas de corps. Ni dehors ni dedans. Elle englobe l'univers à partir d'un doigt, d'un regard ou d'un son. Les heures qui nous séparent nous unissent aussi. La parole est un oeuf sans corps qui s'apprête à éclore. Chaque geste se perd dans l'infini des gestes pour revenir en chair.

Rien ne s'éloigne ni se rapproche. Tout se confond comme une ombre qui tourne, une rosée qui monte, une pensée qui divague. Les choses que l'on nomme, on les touche encore mieux. Cette table que j'écris, ces miettes que je traîne, chacun peut les toucher avec le bout des yeux et l'intérieur de la tête. Chacun s’y attable tout autant que ma voix.

Dans la mémoire, il y en a qui ont un sac plein de billes de verre, des paroles d'insectes, des fruits au bord des larmes. D'autres ont des balles de fusil à la place des yeux. Les rois ont des couronnes de peurs. Quand il pleut dans les mots, je fais un parapluie avec une parenthèse. Quand il fait soleil, je cueille un bouquet d'apostrophes. Les voyelles en pétales peuvent servir de tisane pour adoucir le cri.

Tout ascenseur est sans mémoire. J'écris marche après marche comme on monte au grenier retrouver son enfance. Je n'ai pour toute rampe que la main des vivants. Chaque matin c'est le chant des oiseaux qui lave le silence. Le vent se fait la barbe au fil des feuillages. Les abeilles déjeunent au restaurant des fleurs. Les mots de l'homme éclosent dans la boue du réveil.

Je cherche dans quelle langue l'image vient lécher les yeux blancs des aveugles, quels mots tissent l'eau et parlent aux rochers, quelles voyelles disent je t'aime en direct du cœur. Les bêtes dans ma bouche viennent s'agripper au sens. Depuis le premier mot, je suis au bord du gouffre. Je continue d'écrire pour ne pas y tomber.

Je tiens toujours un livre d'une main mal assurée. Près du silence. Près d'un crayon. Près d'un oiseau. Il y a toujours des mots qui dansent dans ma tête agrandissant l'espace. Avant d'écrire un mot j'écoute son écho. Toutes les phrases sont là. Elles nous attendent. Elles nous tendent les bras. Il faut gratter sous les ratures, déshabiller les mots ou effeuiller la prose. Un os dans la poussière peut retrouver sa peau, les lèvres du matin embrasser le sourire. Toutes les marges ont un goût de défi, de mémoire inconnue. Chaque souffle du vent est un carnet d'adresses, une boussole impossible, un petit grain de cœur. Tout livre, qu'il soit rose ou noir, est un brandon d'espoir. Dans la mémoire des catastrophes, il transforme les ruines en une source nouvelle. Ce n'est jamais un sac à prophéties mais un coffre à jouets. 

 

 

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Le premier mot 2

Publié le par la freniere

L'écriture ajoute une ombre à la lumière tout autant qu'une lumière à l'ombre. Nous cherchons dans les mots ce qui disparaît du monde, la main qui manque, les gestes oubliés. C'est l'eau qui tombe d'une horloge pour abreuver les pas, la terre endormie s'éveillant sous le soc du rêve, une lampe inquiète qui dissipe la brume. C'est le ventre encore chaud où l'on revient parfois, la flamme latente dans les paroles éteintes, l'espace entrevu entre silence et cri, entre le noir et les images. C'est la note feuillue qui pointe dans le bourgeon avant qu'elle n'aille rejoindre toute la symphonie d'un arbre. Les mots ramassent les sentiments en loques, les gestes en morceaux, pour en refaire les bras, les mains, les doigts, les caresses. Je laisse des mots sur la page pour accueillir les autres, des mots comme des bras, des blancs comme des chaises, des ratures comme un lit où étendre sa voix.

Le langage est un objet vivant. Quand l'écriture penche, c'est un peu la fatigue, l'éveil quand elle se dresse ou la colère quand les phrases pointent du doigt. La parole a un envers et un endroit, un envers dans la pénombre et un endroit plus éclairé. Les mots qui se détachent du blanc, j'en cherche la lumière parmi les autres mots, les miens, mais surtout ceux des autres. Ceux qui se séparent des mots finissent par en mourir. On doit toujours lutter contre l'impossible.

J'écris comme je marche. Je parle en respectant la vie. Je n'écris pas pour décrire mais pour toucher. Le lecteur n'est pas un spectateur mais un participant. Ses yeux travaillent au noir dans le champ des images.

Présent à ma fragilité comme une pierre qu'on ne voit pas, j'ai repassé les époques de ma vie sans m'y noyer. Il a suffi d'un rêve pour reprendre courage, d'une goutte de lumière sur mes corolles de ténèbres, d'une illusion peut-être, d'une vague entrevue sur le pas de ma porte. Il a suffit qu'un rire agite sa carcasse dans le chambranle du doute. Il a suffi de parler sans retenir mon souffle pour renaître dans chaque atome d'univers. Nos limites se confondent sur la ligne d'horizon. Nos images éphémères forment l'éternité. Nous sommes tous de passage. Nous sommes une houe, un soc, un araire entre les cuisses de la terre fécondant le présent de tout ce qu'on y cherche.

Les idées sont des clefs qui rouillent les serrures. La pensée s'empoussière sur les étagères du savoir. Elle meurt de l'air du temps sans friper son habit. Les images sont des femmes qui marchent vers le peintre. Elles prennent vie sous le poil des pinceaux, la salive des poètes et les regards du vent. C'est l’œil ouvert du mystère, les cheveux déployés sur l'épaule du temps, la main de la conscience caressant le miracle, le fœtus du jour dans le ventre des draps. C'est un masque de Nô qui s'ouvre au soleil, l'acteur hébété qui retrouve sa peau et les mains de l'enfance. C'est le cours des eaux contemporain du sens.

Toutes les choses dégagent une lumière intérieure que l’œil des caméras, le poil des pinceaux et l'encre des crayons n'arrêtent pas de frôler. C'est la succion du temps par les ventouses de l'oubli, la mémoire future dans le cri du présent. C'est la lumière des mots sous la peau des écrans, la chair des claviers où les lettres s'enfoncent. C'est la carte du sang dans les artères du cœur.

Il y a des lignes qui laissent un creux dans les paumes. Je laisse pour la nuit une lampe en papier éclairée par le rêve. Elle guide les fantômes qui se croyaient perdus, les fontaines oubliées, les fleurs non écloses attendant leur abeille. L'image perd ses eaux dans le sillage des yeux. Il y a comme une éclipse de nuit dans les regards ouverts. Se perdre quelque fois, nous mène à l'origine.

(...)


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Le premier mot

Publié le par la freniere

On se souvient rarement du premier mot. Peut-être du premier crayon et du premier cahier. Je me souviens encore des chansons de ma mère lorsque j'étais fœtus. C'est l'appel du dehors que je n'entendais pas. On se souvient rarement du premier cri et du premier silence. Je me souviens encore des pas d'un hanneton sur une brindille morte, des yeux d'un écureuil, du chant d'un nénuphar. J'ai oublié depuis mon premier billet de banque, les règles de morale, les grilles d'analyse et les conseils de Freud. J'ai dessiné des larmes aux moustaches d'un chat, un sourire à la nuit, des grimaces aux horloges. Le nez collé aux vitres, j'étais l'idiot de la classe. Mon rêve crissait plus fort que la craie du tableau. Dessinant sur le bois un bateau de pirates, j'appareillais pour vrai. Dans son ventre tout chaud, je décrivais déjà les gestes de ma mère.

Dans les passages à vide les souvenirs parfois peuvent servir de pont. Tous les baisers donnés fécondent ceux qu'on donne et ceux qu'on veut donner. La même salive unit le langage des hommes. On a tous en jachère un même jardin secret que l'on croit seul connaître. Les yeux dans le désert recréent leur propre mer.

Humilité, humour, tendresse, dérision, amour et solitude nous servent de balises et nous font exister. Une multitude de points forment une image unique où chacun met ses rides, ses sourires et ses yeux. C'est en nous que l'espace fait surgir sa faune, sa floraison, son sens. La fable et la réalité s'interpellent en chacun.

Lorsque j'ai vu la mer pour la première fois, c'est une marée d'encre qui souleva ma voix. J'ai pris pour un oiseau un galet de ruisseau, un arbre pour ami. J'ai gardé pour la route des vagues dans mes pas. Je suis frère d'un loup et parcours avec lui une forêt cousine. La tendresse s'éprend de l'ombre et la neige ravaude l'écorce des érables. Dans l'alphabet des branches les mésanges raturent le bruit des bûcherons. Il y a une éclaircie au milieu des sapins où les chevreuils viennent boire. Sur les terres vides du cœur il pousse des framboises et l'espérance s'accroche au pelage des bêtes. C'est un peu le passage qui mène vers l'été.

Dans le tintement des clefs, ce n'est jamais la porte que l'on entend s'ouvrir. Ce n'est jamais la vie qu'on enseigne à l'école, la tendresse qu'on imprime à la une. Même ce qui ne bouge pas veut parfois s'arrêter. L'homme est le seul à penser qu'il avance. Mais que faire d'autre ? Quand on recule, la mort aussi recule. La main nue d'un enfant qui étire ses doigts reste encore le premier geste vers la liberté. Le baiser entrouvre les lèvres du bonheur. On voit mieux ce qui nous manque que ce qu'on a en trop. L'air parfois se brise contre le mur. On ne retrouve au fond du verre que des éclats de soif.

Chaque mot est un coin du monde. Je voyage beaucoup. Tous les lieux sont bons pour écrire, sauf peut-être la table de travail. Être souvent perdu, c'est retrouver la route, le passage, la voix. La vie écrite à la sauvette dans la maigre lumière d'un taudis de passage explose quelque fois en mille symphonies. Le plaisir existe en dépit des éteignoirs, des aléas, des souffrances et des gérants de banque. Chaque matin la lumière met une nouvelle robe et les arbres à musique s'accordent avec le vent.

(...)

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