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Le vent se lève 2

Publié le par la freniere

J'ai ouvert ma poitrine. Des visiteurs s'y penchent et regardent mais le cœur n'y est plus. Je boite au pied de la lettre. J'ai mélangé les mites avec les mythes. Il y a des trous dans l'inconscient. Les archétypes sont en laine. Les flammes capitulent dans l'âtre du possible. La mer ferme la porte aux anémones. Le malheur est si vite arrivé. Le bonheur est trop court. L'espoir sur sa tige est toujours en balance. J'aurais du dessiner, faire des ronds dans l'eau, griffer les murs de pierres. Les peintres n'ont pas besoin de dictionnaire. Où les mots donnent un sens, les formes et les couleurs se posent des questions. Je reviens à moi-même pour en venir aux autres, pour en venir au jour, pour en venir à tout, pour en venir au cœur. Quelque part. Ailleurs. Ici. Il suffit de si peu. La plus petite lueur enflamme l'impossible. Nous écrivons toujours un peu pour que le monde un jour ressemble à nos rêves. J'apprends à lire dans les lignes de la main, la ligne de mai, la ligne de miel, la ligne de lune. La main qui écrit laisse parfois sa paume sur la page. Mes oiseaux de pain sec s'envolent vers le blé. On part de si peu pour revenir de tout.

Aujourd'hui, la neige est tombée. Elle est vraiment tombée. On ne voit plus qu'elle sur le sol, à fleur de terre, à fleur d'eau. J'ai du me réfugier à l'intérieur de moi. C'est triste, me direz-vous. Il n'y a pas d'oiseaux. On y est à l'étroit quand on a le cœur gros. Il faut plier ses mots, replier ses images, mettre ses rêves en boule. Il faut tout imaginer, la petite plage derrière les côtes, une cabane à papillons, une rivière dans les veines. On doit brûler les meubles pour pouvoir se chauffer, mordre ses lèvres à fleur de peau. Le moindre éclat de rire fait tomber les assiettes. Il commence à neiger dans ma tête, des flocons, des nuages, des étoiles. Je m'endors accroché au muscle myocarde.

Je ne sais par quoi commencer. À force de vouloir tout dire, je ne sais plus rien dire. Je mets le point final bien avant d'en finir. Je ne fais pas dans la dentelle. La ligne du destin est maculée de boue, tachée de sang. Elle ne tient plus à rien. Elle tient à la parole. Elle tient à la vie par un nerf, à la mort par un fil. J'ouvre des parenthèses de bonheur dont je jette la clef. Je mets ma main au feu, mes regards en chicane. Mes neurones à vélo pédalent sur la page. Les pierres sentent bon dans un champ de lavande. À chaque jour, sa fleur. Ces petites phrases m'aident à vivre. C'est un miracle de parler. Il y en a même qui chantent. La danse aussi est un miracle, le moindre petit pas, les gestes inutiles, un brin d'herbe, une pierre en vacance. Il fait tellement noir parfois, je mets des lucioles partout. Je dessine sur le mur un soleil d'enfant. Dans le désert des jours, l'empreinte d'un pied d'homme sert de boussole aux naufragés.

Aujourd'hui, comme hier, et comme demain, je trie mes mots. Je récupère les lapsus, les voyelles bancales, les parenthèses orphelines, les virgules en peine. J'emporte le tout à la dérive. J'habite une maison de papier. L'autre, la réelle, je ne fais qu'y dormir, sauf quand ma rousse y passe, en apportant le soleil. J'irai jusqu'à demain. Les chemins de la peur ne mènent pas au cœur. Ils s'arrêtent à la tête. On croit parler et le silence continue. Les idées sont trop lourdes pour moi. Elles écrasent ma plume. Je marche dans les mots, la tête sous le bras, au gré de mes humeurs. Je remonte le temps par l'échelle des mots. Je remonte l'horloge. Je remonte le cœur. Le temps devient l'espace. Chaque seconde est un œuf. Chaque minute est un nid. Chaque oiseau est un chant sous les aiguilles de pin.

Publié dans Le vent se lève

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Le vent se lève 3

Publié le par la freniere

Je fais l'enfant. J'ai fait l'adulte trop longtemps. J'ai fait le mort trop tôt. Je fais l'amour maintenant. Je fais la vie. Je fais l'idiot entre les mots. L'eau qui coule dans les torrents, les ravins, les rivières, elle court sous ma peau. Le ciel se lève dans mes yeux. Le vent qui court, le vent carré, le vent bleu, le vent qui tourne les moulins, il éclabousse mes neurones. Même la neige prend feu au milieu de la page. Je prends le temps. Je me sens né à chaque instant. J'écoute passer le vent comme un clochard heureux. Je crois aux fées comme un enfant, aux mirages, aux manèges, aux miracles. Sans les éclats de rire, les lèvres seraient fades, les baisers moroses, les caresses inutiles. Une vie d'homme dure autant que dure son amour.

J'apprends à lire l'impossible. À cœur ouvert, les feuilles restent vertes, les fleurs écloses, les nuages en bonbon. La vérité n'est jamais ce qu'on voit. Elle est ce qu'on rêve. Elle n'est pas ce qu'on pense. Elle est ce qu'on écrit. Je suis un homme sonore. J'accueille tous les mots que j'entends. Je les prends dans la rue. On ne déterre jamais qu'un mort entre les pages d'un dictionnaire. Au seuil de l'enfer, une frange d'herbes folles me murmure le ciel. Je ne sais rien, j'apprends. Je ne suis pas l'archer mais la flèche perdue qui retrouve la cible. Je vis dans un éclair dont persiste le son. Je vis comme on se jette dans une boite aux lettres avec l'herbe, la pluie, le soleil et le vent. Je ne veux pas pourrir mais brûler, être encore le cierge au milieu des néons, le feu d'une luciole dans l'océan du rien, le rouge d'un vitrail dans l'obscure caverne. Il ne faut pas pleurer quand un arbre s'éteint. D'autres bourgeons s''allument. À la lumière de la fin, le commencement s'éclaire.

Debout sur le côté, j'ai vu pleurer un arbre. Des grosses larmes tombaient plus vieilles que le malheur. Je ne sais dans quelle langue il parlait aux oiseaux. J'ai mis sur ses épaules ma vieille veste usée dont les mots se démaillent. J'ai réchauffé les nids avec un air de flûte. Il pleurait des échardes, des feuilles à peine vivantes, Ses bourgeons s'éteignaient un à un dans les branches et la sève chantait en mémoire des fleurs. Je suis reparti, ma hache sur l'épaule. J'ai bûché tout le jour des poteaux de téléphone. Je m'appuie au chambranle du monde. D'étranges femmes en noir immolent leurs poupées. Des vieillards jouent aux dames l'éternelle jeunesse. Des hommes jouent aux cartes des continents entiers. Le poids du cœur vaut moins que celui du pétrole. Des enfants morts de peur jouent à la roulette russe, à la seringue, au soldat. On lange les bébés dans la soie des drapeaux. Ils sont à peine vivants, ils entrent dans l'horreur. J'écris avec les bleus, les ecchymoses, les mains brisées, les fleurs au garde à vue. Les hommes qui travaillent n'ont pas le temps d'arroser leur jardin et ceux qui ne travaillent pas ne savent plus ce que c'est qu'un jardin. Ce sont encore les grosses légumes qui en profitent le plus. Le singe, en descendant de l'arbre, n'aurait jamais du troquer le sens du partage pour celui du profit.

Les arbres meurent peu à peu avec leurs racines trop courtes pour la vie. Le vent ne s’accroche plus aux branches. Il passe son chemin entre les bras tendus. Les oiseaux volent bas et n’osent plus chanter. Trop de balles aux aguets n’attendent qu’un signal. Le rire des enfants se cache dans les caves et celui des amants ne sort plus sans montre sans manteau sans chapeau. C’est en catimini que le soleil se lève, caché derrière la neige, les nuages, les toits. Le corps du jardin a perdu sa tête d’ail, ses pieds de céleri, ses grands pas de concombre. Le verger tombe dans les pommes. Seule une piqure d’abeille pourrait le réveiller, le duvet d’un oiseau, l’appétit d’un enfant grappillant dans les branches.

L’espoir ne se lève plus du lit. Il dort dans un rêve qui a perdu ses ailes. Il ne sait plus voler au-dessus de l’abîme. La lumière se cogne dans un décor en miettes. La soif se casse comme un verre. Il n’y a plus nulle part où aller. Les routes ont perdu leur chemin. L’absolu, l’infini, que ferais-je de ces mots trop grands ? Que ferais-je avec les mots trop petits pour la douleur humaine, les chats morts dans la rue, les sans abri qui nous tendent la main au seuil des restaurants, les amis qui nous ferment la porte, les bêtes qui nous fuient, les oiseaux de malheur qui réclament des miettes ? On ne perd pas le cap mais le bateau prend l’eau. Les voiles brûlent dès que le vent se lève.

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Le vent se lève 4

Publié le par la freniere

Crevés avant l’heure, des enfants jouent sur un cercueil. Le ciel est tombé du toit. Nous sommes tombés de haut. C’est plein d’étoiles mortes sous nos pieds, sans un seul trou noir où cacher notre peine. Le soleil rampe dans la vase. L’absence est noire de monde. On a trahi les bêtes, les arbres, les falaises. Les anges n’ont plus que des bouts d’ailes rognés, des moignons de caresses. Dans cette course folle contre la montre, plus rapide que la vitesse de vivre, on ne voit plus le bonheur ramasser les débris. Comment refaire l’éternité avec des miettes de temps, des secondes usinées, des horaires de comptables, des semaines empruntées ? La terre perd la boule et nous perdons l’amour. On jette ses yeux, ses espoirs, ses rêves avec l’eau du bain. La musique survit dans le chant des grenouilles, dans le son des guenilles, dans le sang des abeilles.

La liberté au fond d’un bock se forge d’autres chaînes. Le temps rempli de choses se vide de lui-même. La vérité ne sonne pas juste. Les larmes coulent à côté de leurs yeux. Les gestes se défont aux bras des marionnettes. L’amitié se perd dans la foule comme un orteil qu’on écrase. Demain traîne encore aujourd’hui sur le dos, l’espoir en bandoulière, le pollen des secondes au bout de chaque doigt, des lambeaux de bonheur arrachés au malheur. Le temps sur les horloges n’est pas celui du cœur. Qu’on avance ou recule, l’espace continue à nous pousser dans le dos. Qu’on monte ou descende, la ligne d’horizon se déplace avec nous. Des hommes se sourient d’un continent à l’autre et d’autres s’entretuent dans le même cul-de-sac.

Big Brother, Saint Négoce, patron des causes commerciales, vole nos âmes pour nous vendre le reste, le dérisoire, le mesquin, le bonheur en pilules de toutes les couleurs qui finissent par nous tuer, l’homme radioactif, les grands ormes malades, du techno, du pop, la cellulite cellulaire. L’amour crève de faim dans les pawnshops du désir. Qu’est-ce qui manque dans la fourrure du loup, la sève des érables, la parole des hommes, la tendresse des mains ? En voulant prendre de l’avance sur sa route, aller plus vite que la vie, l’homme s’est trompé de chemin. Il a oublié l’âme sous les masques, le cœur sous les habits, la monnaie du partage dans l’appétit des banques, le chant des cigales dans le bruit des moteurs. Ne cherchez plus l’espoir. La bouteille à la mer n’est plus qu’un accessoire dans le film des vagues. La langue s’est perdue au fond des dictionnaires.

Je me rappelle encore la chaleur des chandails que tricotait grand-mère, la piqure des ronces en ramassant les fraises et celle des abeilles en recueillant le miel. Je me souviens des mains, des visages, des gestes aujourd’hui enfermés derrière les écrans, des ormes disparus dans le plastique moulé, de tous les mots noyés dans l’encre des journaux. Il reste quelques livres, des musiciens, des peintres, pour traverser le rêve mais on brise les doigts de ceux qui les réclament. Je me souviens de l’herbe à poux, des faunes affolées, de l’odeur des roses que les roses n’ont plus. Je me souviens de la fraîcheur de l’eau, l’eau à la bouche, les yeux pleins d’eau, du rire des vivants dans un village fantôme.

 

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Il y a des êtres qui, leur vie durant, sont demeurés la tache d’encre au bout d’une phrase inachevée.

Edmond Jabès

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Le vent se lève 1

Publié le par la freniere

J’ai l'impression d'écrire en copropriété. Lire un seul, c'est en lire plusieurs, un labyrinthe de noms, un corridor d'alibis, personnages fictifs ou réels. Ne me cherchez pas dans la foule. Je suis derrière la coulisse, dans la marge. C'est de là que j'écris. Je marche encore avec un mot devant l'autre comme une main tendue. J'écris dans l'entretemps. J'entretiens le vestibule du silence, tout ce qui remue autour des mots, les sentiers qui bifurquent, les mobiles d'errance. J'entasse la poussière sous un tapis volant, une poussière d'étoiles. Le temps est un lieu de trajectoires multiples. À défaut d'un salaire, j'ai encaissé des mots. Dans les entrailles de la terre, j'ai trouvé le silex, l'os du rêve, le fémur de Lucie, notre grande mère à tous. De la source à la mer, des voyelles aux images, les mots, comme les rivières, empruntent l'imprévu. Les yeux s'ouvrent sur un labyrinthe intime. Une main sur la page s'amuse à dessiner une cible inconnue.

Aujourd'hui ou demain, quelle différence ? Il y a longtemps déjà que j'ai rayé les dates. Une immense larme de crocodile a pris toute la place, noyant les mots et les images. C'est la panique sur la page. La flaque s'étend jusqu'au cœur du labyrinthe. On découvre soudain que certains mots savent nager, que certaines idées ont du muscle et que d'autres sont molles. Mais très vite le réel reprend ses droits. Il pleut de vraies larmes sur le visage des érables. Ma main remonte l'escalier jusqu'au grenier du cœur. Mon pied le redescend pour corriger la route. Les neurones en chute libre ne savent plus où aller. Ils se cognent aux parois, se glissent dans les mots, se déguisent en larmes. Les atomes s'affrontent, s'épousent, se repoussent. Le cœur change de visage à chaque nouvelle phrase. Mon crayon ne sait plus sur quelle encre danser. Au fond des souterrains imaginaires, le rêve saute à la corde, une forêt d'un autre âge en appelle aux oiseaux. Je ne réponds de rien. J'interroge la vie. Quand le désert envahit la tête, chaque grain de sable rechigne. Les aiguilles du temps se rapprochent un peu plus. Demain, je ferai mieux, peut-être.

L'écran est une immense nappe où s'attablent les mots. On y débite des sornettes comme on parle d'amour. On débouche des bouteilles à la mer. On mange ses mots, des coquilles de phrases, des majuscules renversées. On fait des signes muets dans le vacarme des images. C'est comme écrire sur le sable, sur le dos des nuages, sur la sève des arbres. On ouvre des tiroirs comme on ouvre sa tête. L'eau des neurones grimpe sur les sorties de secours. On lance par l'écran des échelles de rêve. C'est une piste d'envol, la sienne, la mienne, la tienne. Les mots s'emmêlent, se tricotent, se tissent, s'attachent comme des draps qu'on lance pour échapper au temps. Des mots sortent du chapeau, des tours de magie, un véritable tour du monde, un manège enchanté. Un bonhomme en papier éclate sur le verre en milliers de voyelles. Le fil blanc se découd dans le tissu des phrases. Des mots nouveaux nous dévorent des yeux. Une chaise bancale nous parle en bégayant. La table fait recette par de menus détails. Le lit nous raconte des histoires à dormir debout. On parcourt du doigt un immense continent. Les phrases les plus simples nous mènent le plus loin. Les mots abolissent l'argent entre les mains qui les partagent. L'herbe repousse au fond d'un regard vide.

Le temps n'existe pas ni aujourd'hui ni demain. Tout recommence sans cesse. La réalité change et s'habille de rêves. La mémoire vide son sac en oubliant l'espoir. Le temps passe. Le bruit court. La pluie tombe. Le vent se lève et dépasse les bornes. L'œil remonte aux sources en suivant l'horizon. Je demeure aux aguets sur le bord d'un abîme. Un vrai soleil me couche sur le dos. La beauté du monde me plaque sur le sol. L'esprit souffle et relève mon âme. La vie repousse au ras du cœur. Écrire est une façon de marcher. Marcher est une façon d'écrire. Les muscles se relâchent sous les épaules du temps. Les feuilles se dilatent au toucher. Les fleurs se rétractent. Le monde est ainsi fait : chaque atome dépend d'un autre atome. Toute échelle est constituée par ses barreaux. Trop de vendeurs usurpent la parole. Les mots appartiennent à ceux qui les aiment. Parti avec des images, j'arrive avec des mots. Les phrases croissent comme des plantes dans la terre du rêve. C'est pour vous que j'écris, la tête en minuscule, le cœur en majuscule.

Publié dans Prose

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Outremer (Acadie)

Publié le par la freniere

Je resterai avec vous jusqu’à l’heure émouvante
Où votre cœur sera devenu un continent glacé
Dans le grand moment perdu de la route.
Lorsque tout se blase et se déforme
Dans le regard kodachrome des touristes.
Sur la terre où nous n’avons fait qu’aimer.
 
J’aurais aimé avoir tes yeux, mon père,
Pour regarder la mer, pour sonder l’horizon
Jusqu’en ses ineffables et tortueux refuges.
Mais tu ne m’as laissé que des routes
Qui s’entremêlent dans les synapses
Revêches et cravachées de ma mémoire.
La sonde abîmée d’un voyageur inquiet.
 
J’aurais aimé avoir tes yeux, ma mère, pour me méfier,
Pour regarder dans le ciel mystérieux
Où se profilent les conclusions et les indices.
J’aurais voulu avoir ta force
Pour cracher sur les évêques,
Sur leur manteau de dorure
Et sur tous ceux qui nous ont pris au collet
Dans nos sentiers chétifs et maladroits.
J’aurais voulu que ma vie soit porteuse
De l’absolue nécessité des choses et des êtres.
De leur urgence et de leur fragilité
Dans le ventre de la menace.
 
Et la mer est restée entre nous
Comme un blanc de mémoire interminable,
Une statue de sel le long de l’autoroute.
 
Herménégilde Chiasson
 

Publié dans Poésie du monde

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Devant une fontaine, l’avare garde sa soif.
 

Publié dans Aphorisme du jour

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Hélène Monette

Publié le par la freniere

(Saint-Philippe-de-Laprairie, le 11 juin 1960 - ) Poète et romancière, Hélène Monette est la dixième d'une famille de dix enfants. Elle a fait des études en lettres au Cégep de Saint-Hyacinthe, en histoire de l'art, en arts plastiques et en littérature à l'Université du Québec à Montréal et à l'Université Concordia. Elle est cofondatrice du magazine Ciel variable, devenu CV Photo. Elle a travaillé en organisation communautaire et culturelle : production d'événements, animation et rédaction. Elle a participé à de nombreuses lectures publiques; elle est souvent accompagnée de musiciens, dont Bob Olivier, Pierre St-Jak et Nicolas Letarte. Elle a pris part à des tournées et à des festivals au Québec et à l'étranger (France, Mexique, Portugal). Elle a interprété d'autres poètes lors de soirées-hommages (Gaston Miron, Gilbert Langevin, Josée Yvon), rencontré des étudiants dans les collèges et les universités. Elle a collaboré à des projets de poésie enregistrée (La vache enragée, sous la direction de Mitsiko Miller; Wired on words-Millenium Cabaret, dir. Ian Ferrier; Manifeste pour contrer la violence faite aux femmes, dir. Sylvie Chenard) de radio (Les décrocheurs d'étoiles, Radio Canada), de cinéma (Seul dans mon putain d'univers de Sylvie van Brabant; Les Mots dits de Marie Brodeur; etc.) et de vidéo (En toute bonne foi d'Irène Mayer). Hélène Monette a publié dans plusieurs périodiques littéraires dont Moebius, Arcade et Le Sabord. On retrouve également des extraits de son œuvre dans certaines anthologies.

Après avoir publié trois recueils de poésie aux Écrits des Forges, dont Lettres insolites qui fut en lice pour le Prix Émile-Nelligan en 1991, Hélène Monette a publié chez XYZ éditeur un recueil de récits (Crimes et chatouillements) puis un roman, Le goudron et les plumes, finaliste au Grand Prix du livre de Montréal 1993. Elle a été en nomination au Prix du Gouverneur général pour Plaisirs et paysages kitsch (contes et poèmes, 1997). Par la suite, sont parus Le Blanc des yeux, finaliste au Prix Alain-Grandbois de l'Académie des lettres du Québec et Un jardin dans la nuit. Des extraits de cette dernière œuvre ont été mis en lecture par Claude Poissant à l'Espace Go en juin 2001 (événement Paroles à ma tribu), interprétés par Sylvie Drapeau, Maude Guérin, Hélène Loiselle et Benoît Vermeulen.

 
 

Les adolescents fossiles
se filment une misère de ghetto
ça bande sur vidéo
ça se flingue au dérisoire
et ça se branche au formidable
ça joue 2 000 et c'est gothique
ça voyage peu, ça étudie mal, ça travaille
peut-être
c'est instable, ça avorte, ça se tord la mécanique
de jouissances cliniques
ça parle encore d'Artaud et d'art sommaire
ça se passe le cafard, le cancer
mais ça se passe d'enfer
ça joue du coude dans la boucane et la poudre
ça crache comme il faut, ça critique
ça se craque, bandit, ça se bloque éphémère, ça
se vit intouchable
C'EST BANAL, ça se jure que ça s'étire
ça se fait mal à l'avenir
le corps à 30, le coeur à 15
le disque accroche sur des poussières
ça s'estomaque le rush
- as-tu fini ta crise? -

 
Lettres insolites, Les Écrits des Forges, 1985
 
NE LES (NOUS, VOUS) TUEZ PAS !

Je les ai tous embrassés
tous, jusqu'à la fin du monde
c'est pourquoi je suis là
la seule raison
c'est le contact chaud
la poussière des joues
le sourire, parfois
et la lumière
quand nos yeux sont l'éclaircie
c'est pourquoi je suis présente
quand l'autre est là, en vie

car s'il est mort, massacré, tué, disparu
qu'est-ce que je suis?
qu'est-ce que je fais
jusqu'à la fin
qu'est-ce que j'ai dit?

nous sommes tous complices
et qui n'est pas, aujourd'hui, très troublé et triste?
quoi faire, petits frères?
que faire, tendres sœurs?

le bonheur, c'est de vous connaître tous
en autant qu'on ne s'entretue pas

Poètes contre la guerre

Vous avez des complexes ?
 

-         Vous avez des complexes ?

-         Oui. Enfin, je crois.

-         Combien ?

-         Quoi ?

-         Combien en avez-vous ?

-         Mais enfin !

-         Combien avez-vous de complexes ?

-         Je ne sais pas.

-         Combien ?

-         Quatre ou dix-sept, je ne sais pas.

-         Ce n’est pas très clair. Dire deux chiffres, en l’air, comme ça, c’est déjà oui, mais ça ne résout rien. Alors, Madame, combien ?

-         Je ne sais pas. Mille au moins.

-         Soyez plus claire.

-         Six ou sept millions, je ne sais plus.

-         Pouvez-vous préciser ?

-         Écoutez, c’est compliqué… dans le nombre, il y a sans doute les enfants, les amants, les réfugiés, les clochards, les voisins, les vieillards…

-         Soyez exacte.

-         Je ne peux pas.

-         Si, vous le pouvez. Combien de complexes avez-vous ?

-         Sept milliards neuf cents.

-         Il en manque.

-         Il en manque forcément. Il en manquera toujours. Déjà, à cette minutes, combien en reste-t-il de vivants ?

Le blanc des yeux, Boréal, 1999
 
Hélène Monette

Publié dans Les marcheurs de rêve

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La dérision (Québec)

Publié le par la freniere

...
La dérision
elle est envieuse et impolie
elle est cruelle et elle en jouit
un décès, un carnage, une maladie
une rupture, une apocalypse, une maladresse, un amour
un verre de trop, une tristesse, un coma, une bataille
un départ, un visage
de tout ça, elle pisse de rire, la dérision
pour remplir ses salles, vendre sa salade et vider le sujet
réunir les copains de foire
réunir le couteau et le dos
la cicatrice et la sottise, le dégât et l'insouciance
la farce et le manque d'intérêt général
et le sujet particulier aussi
la dérision, elle le vide
pour elle, si daltonienne, tout vaut une risée
tout se vide instantanément
de sa vérité
dans un rire ultraviolet imposé

      et jamais nulle part il n'y a le mot blessure
...

Hélène Monette   Le blanc des yeux, Boréal, 1999

Publié dans Poésie du monde

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere

LE CRI
du commencement à la fin

...
Les Peaux-Rouges pour crier portaient une main à la bouche ce qui avait pour effet de saccader le cri, de le tronçonner, lui permettant de s'échapper petit à petit au long des jours car il est probable que, lancé d'un seul trait comme leurs flèches, cet immense cri qui les rongeait par le dedans aurait tout pulvérisé. Les Peaux-Rouges savaient la force de ce cri subitement libéré et c'est pourquoi ils utilisaient pour crier la main comme soupape de sûreté.

Depuis les premiers Peaux-Rouges, depuis le premier homme humilié, depuis le premier homme révolté pris d'un insupportable mal de coeur, ce cri n'a fait que grandir et toujours l'homme le tient au plus profond de lui-même.

C'est par ce poids dans la poitrine que l'homme se trouve rivé à la terre. Ce n'est pas tant la loi de l'attraction terrestre que l'énormité de son cri qui le retient ainsi vissé au sol.

C'est encore ce cri qui le fait si souvent se pencher, s'asseoir, courber l'échine à mesure qu'il vieillit et tous les soirs se mettre au lit pour oublier en rêvant
    et vivre
    survivre
en attendant le jour où il pourra s'ouvrir et enfin CRIER SON CRI, crier, dejoie ou de rage, mais le crier à bout portant à la face du monde
    QUI SERA ALORS EN RUINES OU EN FLEURS.
...

Roland Giguère   La main au feu, L'Hexagone, 1973

Publié dans Paroles indiennes

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