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Presque rien

Publié le par la freniere

 

Je touche à peine le jour que la nuit apparaît. Il vient un point où l’espace du devant rejoint l’arrière. Le côté pile devient le côté face. On n’avance plus. On ne recule plus. On se doit de monter ou de creuser sa tombe. Chaque partie du monde est un point d’interrogation. La réponse se perd dans l’immensité. Quand seule la musique fait l’aumône aux aveugles, je mets un peu de Bach entre deux mots écrits, du Bachelard dans la soupe, du Miron dans l’oreille. Le balai du présent ne ramasse pas tout de la poussière d’antan. J’y cueille des baisers qu’on avait oubliés, des larmes à peine écloses, des souvenirs futurs attendant qu’on les vive, des braises mal éteintes tenant tête à la cendre. Les gens ne se reconnaissent plus de face mais par le dos d’interminables queues. Tous les fastfoods se ressemblent. C’est le nouveau perron d’église. Chacun y mange ce que mangent les autres. Ils mangent du voisin ou la laine sur le dos. Le rouge de la viande est celui des marchands. Le rouge de la haine est celui des drapeaux. Le rouge de la honte est celui des combats. Le rouge des pivoines est celui des rêveurs. Les oiseaux font la ronde entre les pommiers ronds. Même si tout le monde s’habille à la pointure du paraître, mes mains préfèrent aux gants le péril de l’écharde.

 

On n’entend pas chanter un ciel sans oiseaux ni respirer la terre sans une source d’eau pure. Si j’écris pour aimer, j’ai parfois des colères. Je ne sais presque rien. Des pages sont écrites par une encre invisible. On n’entend pas la neige. C’est une eau sans parole. On n’entend que la pluie. On sursaute à l’orage. On n’entend pas le soleil. On n’entend que le vent. Les mots de tous les jours s’en vont sans faire de bruit. Les mots d’amour résistent au sifflement des balles. Les gens pleurent ou s’embrassent. Les gens cognent ou s’enfuient. Les arbres dépouillés survivent à l’hiver. Je dors près d’un cahier ouvert à la parole. Les mots nivèlent en moi le superflu du monde.

 

Quand l’homme était encore englouti par la mer, le feu sans lui préparait la parole. À la naissance de l’herbe ont succédé les bêtes. Loin des maisons de certitude, j’ai bâti une hutte, dans un vallon de paix, près d’un ruisseau de mots. J’ai déposé mes œufs dans un crin végétal, dans un creux d’encre noire, dans un feu de fardoches. Je cherche les visages sous les mirages de verre, les images réelles dans les phrases rêvées. Je trouve l’infini dans une bille d’enfant et le trésor des peintres au pied de l’arc-en-ciel.* Ce que je ne vois pas dans la lumière, je le trouve dans l’ombre. Dans la géode de quartz, les muscles de la pierre sont tendres comme un cœur. Si tu n’aimes pas la pierre, si tu n’aimes pas l’oiseau, si tu n’aimes pas la terre, qui donc pourrait t’aimer ? La grâce du matin persiste dans la nuit. Elle ajoute au rêveur des ailes de rosée. Je n’ai pas pris l’avion mais je traverse le monde sur un tapis volant. Je n’ai pas pris de paquebot mais souvent fait naufrage sur une mer intérieure. J’y ai trouvé depuis une île pleine d’amour. Son trésor est un cœur plus vaste que le monde.

 

* Quand j’étais petit, il y avait à la sortie du pont Victoria une publicité pour la peinture Sherwin Williams. Sur une immense affiche, on voyait un pot de peinture se renverser sur un globe terrestre. La première fois que j’ai vu cette affiche, j’ai eu un mot d’enfant que ma mère aimait bien répéter. Je ne m’en souviens plus mais ce fut probablement mon  premier poème.

 


Publié dans Prose

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Ouvrir la main (Québec)

Publié le par la freniere

 

Quel âge n’avons-nous plus ? La tête appuyée sur un bras, nous nous désarticulons. Les jeux sont faits. Rien ne va plus. Pourtant il existe des portes derrière nous qu’on peut forcer si on nous en laisse le temps. Et la manière.

 

Nous retiendrons, du fatras de nos hiers, un chat, une chaise et un escalier. Nous attendrons avant de partir que tout soit consommé. Le chat endormi, la chaise renversée. Nous laisserons l’escalier appuyé sur le bord du gouffre. On peut y monter ou y descendre. Pour cela il suffira d’avoir le choix. Mais nous ne savons pas choisir. N’avons jamais su sans doute. Trop cru aux fées, aux anges et à la gravité des regards.

 

Trop attendu qu’on vienne nous embrasser avant le sommeil. Pour apprivoiser la densité du noir. L’inexorable désintégration de tout ce qui parlait pour nous. Des objets de rien du tout qu’on prenait simplement dans la main pour en exprimer la parole.

 

Ce sera le dernier geste du jour.

 

Ouvrir la main.

 

Monique Laforce

 


Publié dans Poésie du monde

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Le précipice d'être de Michel Hézard

Publié le par la freniere

 

"Le précipice d'être" de Michel Hezard

Disponible chez l'éditeur et en librairie en juin 2010

Michel-Hezard.jpg

 

Aller au devant de soi

dans les lieux secrets

le fouillis somptueux

le plein vol

d'une espèce menacée.

 

Chemins de Plume/poésie - ISBN: 978-2-84954-090-9 - Textes et photos Michel Hezard - Prix 15 Euros


Publié dans Prose

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Par respect de la vie

Publié le par la freniere

 

Il y a plus de trois ans qu’un vieil héron tout déplumé vient chaparder mes truites. Drôle de monsieur personne, avec sa patte levée, il ressemble aux roseaux qui croissent sur la rive. Quand il s’envole, le ventre plein, on dirait une roche qui essaierait des ailes. Assis sur la galerie, en buvant mon café, les mots remontent de mes tripes et me rapprochent de lui. C’est à peine si nous savons ce que nous sommes. Il y a toujours en nous un étranger qui guette comme la roche sous les arbres, une braise mal éteinte éclairant les coins sombres, un grain infime d’infini. Il faut les protéger des manigances du fric. Avez-vous vu les landaus dernier cri ? Les bébés d’aujourd’hui se promènent en cercueil en attendant l’école, le salaire, la prison du commerce où, le fer de l’hameçon bien enfoncé dans le cœur, ils iront travailler pour enrichir le vide. Ils feront comme le veulent les pêcheurs de profit. Poissons craintifs par peur de manquer d’eau, ils s’acharneront à polluer la source. Bras et jambes d’une machine, geôliers d’eux-mêmes dans leurs loisirs programmés, ils naissent prisonniers. L’homme s’est coincé les doigts dans les rouages du profit. Quand la première pensée est celle de l’argent et la mort un commerce, vaut-il la peine de vivre ? Il faut refaire l’espérance, brin d’herbe par brin d’herbe, insecte par insecte, caresse par caresse. Il ne faut pas aider les banques mais détruire l’argent par respect de la vie. Il ne faut plus compter les heures comme on compte ses sous. Il faut conter fleurette aux roses du jardin, embrasser les épines et caresser les loups.

 

Faisant foin du présent, il faut que nos enfants soient fidèles au futur et réparent la terre que nous avons blessée. Quand l’homme meurt aujourd’hui, c’est juste une machine qui tombe en panne. Il faut des mains de robot pour étouffer la vie, des cœurs de guerriers pour embraser l’atome. Nous sommes allés trop loin dans l’orgueil et l’envie, le trésor et la gloire. Il faut des mains de chair pour pétrir le pain, le flux vital de l’âme pour embrasser le monde. Je ne serai jamais ce bonhomme en voiture qui empeste l’argent ni la jeune fille à ses côtés ouvrant les jambes comme une fente à monnaie. Je préfère être seul et sentir les arbres, le cosmos, les fleurs, philosopher tranquille avec un vieux corbeau. Je veux regarder l’homme dans les yeux sans craindre le couteau, rejoindre l’énergie qui anime la vie. Ils peuvent tout me prendre, qu’ils me laissent l’amour. Il n’y a que l’amour. Tout le reste s’épuise comme des jouets à piles. Il faut tuer l’argent, le réduire à néant. Il pourrit le cerveau, le sang, les os. Il oblitère l’âme. Nous rampons devant lui pour en payer le prix. On ne fait plus qu’acheter et vendre. Il y a longtemps que je trahis la banque, la machine, le travail. Je n’attends pas d’un coq qu’il ponde des oeufs d’or. Je suis ce que je suis de par le soleil. Être vivant, c’est plus que le passe-temps d’un prisonnier. La seule raison de vivre, c’est de vivre. Il est impossible d’être pleinement vivant écrasé par la peur, la peur des fins de mois et de manquer d’argent. Le monde est en attente de générosité.


Publié dans Prose

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Michel Madore

Publié le par la freniere

 

Madore marche sur la peau comme sur une terre de ciel, et l'amour blanc, dans ses vives blancheurs,
s'abîme dans l'opacité sans limite.

 

Christian Noorbergen 

 

 invitation_expo_Tours.jpg

 

Michel Madore

 

29 mai - 27 juin 2010

 

 

Chapelle Sainte Anne

Square Roze - Tours La Riche

Du vendredi au dimanche 15h - 20h

02 47 37 10 99

cleanne@numericable.fr

 

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Des enfants meurent à cause des gangters de la Bourse

Publié le par la freniere

 

Dans ses livres qui ont marqué l'opinion, Jean Ziegler n'a cessé de
dénoncer le caractère absurde et criminel des politiques du capitalisme
envers les peuples du tiers monde. Il a été le rapporteur spécial pour le
droit à l'alimentation du Conseil des droits de l'homme aux Nations unies de
2000 à 2008. Michel Collon l'a interrogé à Genève sur la crise, la Bourse,
la faim, Obama, Israël.

Jean Ziegler interviewé par Michel Collon

      Source: michelcollon.info
      La crise t'a surpris ?
      Dans sa violence, oui. Je ne pensais pas que les truands de la finance
allaient ruiner l'économie mondiale à une telle vitesse : 1.800 milliards de
valeurs patrimoniales ont été détruites. Pour les pays du tiers-monde, c'est
une catastrophe totale. Mais aussi pour les pays industrialisés.

      Ce sont encore les pauvres qui paient ?
      Oui. Le 22 octobre 2008, les quinze pays de l'euro se sont réunis à
Paris. Sur le perron de l'Elysée, Merkel et Sarkozy ont dit : « Nous avons
libéré 1.500 milliards d'euro  pour le crédit et pour  augmenter le  plafond
d'autofinancement de 3 à 5% ». La même année, les mêmes pays européens ont
réduit leurs subventions pour le programme alimentaire mondial (qui ne vit
que de ces subventions) de 40 %. De six milliards de dollars à moins de
quatre milliards.
      Ce qui fait qu'au Bangladesh, on a supprimé les repas scolaires. Un
million d'enfants  sont gravement et en permanence sous-alimentés. Ces
enfants meurent donc à cause des gangsters de la Bourse. Il y a là des morts
véridiques. Les spéculateurs, aujourd'hui, devraient être jugés au tribunal
de Nuremberg.

      Quelle leçon les puissants ont-ils tiré de la crise ?
      Aucune. Prenons l'exemple de la Suisse. Le contribuable suisse y a
payé 61 milliards de dollars pour le sauvetage de la plus grande banque :
UBS. L'an dernier, en 2009, les dirigeants d'UBS, toujours proche de la
faillite, se sont distribués entre eux des bonus pour quatre milliards de
francs suisses ! Le pillage est total et l'impuissance des gouvernements qui
se comportent comme des mercenaires est totale aussi. En tous les cas, en
Suisse, en France, en Allemagne où j'ai quelques renseignements. C'est un
scandale permanent.
      Le masque néolibéral est tombé évidemment, avec sa prétendue
légitimité. Mais le cynisme et  l'arrogance des banquiers triomphent
totalement.

      Et du côté du public, sens-tu une évolution ?

      Non, si tu regardes les chiffres, ils sont catastrophiques. Toutes les
cinq secondes, un enfant meurt de faim. 47.000 personnes meurent de faim
tous les jours. Un milliards de personnes (c'est-à-dire un homme sur six)
sont gravement et en permanence  sous-alimentés. Alors que l'agriculture
mondiale dans l'état actuel de son développement pourrait nourrir sans
problème douze milliards d'êtres humains avec 2.700 calories par individu
par jour ! Donc, au début de ce siècle, il n'y a plus aucune fatalité. Un
enfant qui meurt de faim, au moment où nous parlons, est assassiné. C'est
catastrophique.
      L'ordre mondial du capital financier globalisé est meurtrier -
épidémie, décès par la pollution de l'eau , etc. - et en même temps absurde
: il tue sans nécessité. C'est l'ordre des oligarchies et du capital
financier mondialisé. Sur le plan de la lutte contre la faim, l'échec est
total.

      Tu as été, de 2000 à 2008, le rapporteur des Nations-Unies sur le
problème de la faim dans le monde. Quel bilan tires-tu ? As-tu servi à
quelque chose ?Oui. La conscience a augmenté. Plus personne aujourd'hui, ne
considère ce massacre quotidien comme un fait de la nature. On va en Europe,
je crois, et en tout cas dans les pays de la périphérie vers une
insurrection des consciences. Il faut une rupture radicale avec ce monde
cannibale.

      Alors que le problème de la faim n'est pas résolu, on dépense de plus
en plus pour faire la guerre.
      En 2005, pour la première fois, les dépenses mondiales d'armement (pas
les budgets militaires, juste les dépenses  d'armement) ont dépassé mille
milliards de dollar par an. Nous vivons dans un monde d'une absurdité
totale.

      Obama avait pourtant fait de belles promesses.
      Il est vrai qu'Obama suit totalement la surdétermination de l'Empire.
Je ne l'ai jamais rencontré, c'est sûrement quelqu'un de bien, mais la
réalité qu'il affronte est effrayante. Les Etats-Unis restent la plus grande
puissance industrielle au monde : 25 % des marchandises industrielles sont
produites  par eux, avec pour matière première le pétrole : 20 millions de
baril par jour dont 61% sont importés. On peut l'importer de régions comme
le Moyen-Orient ou l'Asie centrale, ce qui les force à maintenir une force
armée totalement hypertrophiée, et le budget fédéral est donc complètement
parasité par les crédits militaires. Mais telle est la logique de l'Empire.

      Quel est ton sentiment sur ce qui se passe maintenant en Israël et
comment cela peut-il évoluer ?
      Je pense que Tel-Aviv dicte la politique étrangère des Etats-Unis avec
le lobby de l'AIPAC, comme puissance déterminante.

      Avant les politiciens, ce sont quand même d'abord les multinationales
pétrolières qui décident d'armer Israël.
      Oui, la logique fondamentale est que pour les intérêts pétroliers, il
faut un porte-avion stable. Et l'Etat d'Israël mène - ce n'est pas moi qui
le dit, c'est un rapporteur spécial des territoires occupés - une politique
permanente de terrorisme d'Etat. Tant que ce terrorisme continue, il n'y
aura pas de paix au Moyen-Orient, il n'y aura pas de fin au conflit Iran -
Irak, ni rien du tout. Tout est sans issue sauf si enfin l'Union européenne
se réveillait, tu comprends ?

      Que pouvons-nous faire, nous Européens, pour la réveiller ?
      Depuis juin 2002, existe un accord de  libre échange entre Israël et
les 27 pays de l'Union européenne qui absorbent 62% des exportations
israéliennes. Dans cet accord, l'article 2 (c'est le même dans tous les
traités de libre échange) dit : le respect des droits de l'homme par les
partis contractantes est  la condition pour la validité de l'accord. Mais
les violences faites aux Palestiniens - vol de la terre, torture permanente,
éliminations extrajudiciaires, assassinats, organisation de la
sous-alimentation comme punition collective - tout cela, ce sont des
violations permanentes des droits de l'homme les plus élémentaires. Si la
Commission européenne suspendait pendant 15 jours l'accord de libre-échange,
les généraux israéliens reviendraient à la raison immédiatement. Or,
l'Europe
des 27, ce sont des démocraties, c'est à nous de jouer, nous opinions
publiques.

      Comment ?
      Il faut forcer nos gouvernements. Nous ne sommes pas impuissants. En
Belgique, il y a beaucoup de problèmes, en Suisse et en France aussi. Mais
une chose est certaine : les libertés publiques existent. Il faut se saisir
de ces libertés publiques pour imposer à nos gouvernements un changement
radical de politique, c'est tout. S'ils ne le font pas, alors il ne faut
plus voter pour eux, tu comprends, c'est aussi simple que ça !

      Mais tous ces gouvernements sont d'accord de soutenir Israël. En
France, par exemple, que ce soit l'UMP ou le PS, ils soutiennent Israël.
      Soutenir la sécurité et la permanence d'Israël, c'est une chose. Mais
cette complicité avec le terrorisme d'Etat et la politique de colonisation,
ce n'est pas possible. C'est la négation de nos valeurs, c'est « du fascisme
extérieur » : c'est-à-dire que nos valeurs sont démocratiques à l'intérieur
de nos frontières et à l'extérieur, nous pratiquons le fascisme par
alliance.

      Et enfin, le rôle des médias dans tout ça ?
      Ils sont complètement soumis. Notamment en période de crise, les
journalistes ont peur pour leur  emploi. L'agressivité du lobby israélien
est terrible. Moi, j'ai subi la diffamation la plus effroyable, et ça
continue aux Nations-Unies d'ailleurs, c'est grâce à Kofi Annan que j'ai
survécu. Israël est un danger pour la paix du monde, Israël cause
d'effroyables
souffrances. Et dans ce pays, les opposants comme Warschawski sont
complètement marginalisés. Mais si l'opposition israélienne anticoloniale et
anti-impérialiste n'a pas la parole, n'a pas d'influence, eh bien, nous
allons vers la catastrophe. Il faut soutenir les opposants.

      Et le rôle des médias à propos de la crise ?
      La crise est présentée comme une fatalité, une catastrophe naturelle.
Alors que les responsables sont identifiés !

Publié dans Glanures

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La métaphore inachevée

Publié le par la freniere

 

Un homme heureux sur une chaise lui redonne sa sève. J’aime la compagnie de l’eau, des arbres, des lutins, des oiseaux tirant par le bec un ver de printemps, une paille, un insecte, la pie voleuse de petits riens, l’épeiche râleuse avec son cul rouge. Je m’éloigne des esclaves et des maîtres à penser. Je parcours la vie sur une balancelle. Le nez en l’air, les pieds dans l’herbe, je m’entête à écrire comme un nœud sous l’écorce, un œuf dans un nid toujours prêt à éclore, un neuf dans un jeu de carte qui se prend pour un as. Plus les vendeurs mentent, plus le monde les croit. Plus le Dieu est cruel, plus les hommes l’adorent. Il faut laisser le plus de place possible à la bonté. Il en restera toujours moins pour la haine. Les mains qui tiennent un portefeuille désapprennent la peau. Je pose mes empreintes dans celles du héron, mes yeux dans le regard d’un faon, mes pieds dans les fougères comme des mots sur le papier. Je dépose ma voix dans le trou d’un vieil arbre, ma besace trouée en haut d’un châtaignier. Debout dans la stupeur d’exister, je regarde la vie chanceler sur la route. Elle ne supporte plus la fièvre des affaires. Je lui offre une épaule mais c’est elle qui me porte. Je m’accroche à mon encre, au bruit d’un dictionnaire que l’on ouvre au hasard, au crissement du papier, aux livres déjà lus et qui m’appellent encore, à l’oreille musicale des trembles sous la finesse de l’archet, à l’herbe qui verdoie le long d’un mur de pierre, à la peau tiède des pommes et à celle des paumes. Mes mains dans la lumière en repêchent les ombres et donnent à la parole la présence des choses. Parmi tant de questions, la beauté est une réponse à celle de la mort.

        

Il est des nuits qui inventent leurs mots. Il est des jours qui les effacent. Il est des pieds qui inventent la route. Il est des routes qui effacent leurs pas. Il est des mains qui naissent des caresses. Il est des poings qui les détruisent. Il est des yeux qui inventent les formes et d’autres qui les brisent. Il est des doigts qui se cherchent une main. Si la lumière s’éteint, il est des ombres qui s’allument. Il est des heures échappées de la montre et des horaires qui les rattrapent. Ici, au milieu des gernouilles et la lenteur des bovins, je lis des livres odorants aux images sonores. Les arbres, ces grands feuilletonistes, écrivent l’histoire avec l’encre du vent. Les oiseaux sans vergogne viennent faire leur nid dans le lit des héros qui se lèvent au matin avec la paille aux mains en écrasant des oeufs. Je gratte avec un mot la peau de la pensée sans jamais rien comprendre. Vivre n’est pas comprendre mais inventer sa vie, toucher les choses à neuf à mesure qu’on les fait. Quand la musique éclate, le rêve fait pression sur les tympans du monde. Les herbes se redressent pour voir le soleil. Les plantes font des fleurs pour boire l’eau du ciel. Toutes les choses cachées n’attendent qu’un regard. Je traverse la vie comme un nageur oblique unissant les deux rives. Quand il m’arrive de ne plus rien écrire, ma main à la souffrance d’un moignon. La fleur qui a soif n’attend rien d’un nuage sans pluie. Je poursuis chaque matin la métaphore inachevée du monde.

 


Publié dans Prose

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Semblable

Publié le par la freniere

 

Une entaille au bout du doigt, chaque fois qu’elle écrit, elle a mal. De ce tail que personne ne voit, une parole suinte que personne ne sait. Tous les passés appuient. Des tout petits trésors, des rêves de tiroirs, des dentelles trouvées, elle  fait une porte que la pression révèle. Elle ne parle pas de son vouloir. Des étourneaux vers les draps du dessus, des lavandes grillées aux  outrances d'été, du baiser de la nuit dans la bouche du soir, elle ne dira rien.  Elle écrit d'une entaille. D'un long trait qui ligne le parcours. Elle écrit des cailloux jetés sur le  plus simple, du puits des imparfaits où se noie le présent, des famines des soifs sur la table des bras. Elle est cette douleur dans un coin de cuisine. Les mots à bout portant un couteau sur le cœur. Se profilent des bourgeons que le mordant d’hiver noircit de lettre en lettre. De brindilles en jardins, elle va solitaire dans le doute et la paille des mots délaissés par les autres. Elle ne parle pas de miracles ou de ciel, ce dieu à la poitrine absente, ce menteur d’origine. Elle penche son front. La page la regarde. Rappelle-moi ce que je suis. Elle veut le noyau de la pêche et du feu, l’audace qui déleste sa robe, le sourire édenté des arbres de novembre, le regard de la vitre où s’étend la buée, les noces d’horizon aux hanches de la mer. Une petite voix blottie sous sa chemise l’étonnera toujours. Elle pousse le dé de la désespérance, connait un lieu qu’elle ne sait nommer. De cette entaille au bout du doigt que personne ne sait que personne ne voit, elle marque en rouge : je te connais, ma semblable, ma soeur.

 

Ile Eniger - Le bleu des ronces - Éditions Chemins de Plume

 

Oh, un tail ! inoubliable, le tail ! coiffé de son minuscule pansement de chiffons, rapidement sali par tout ce qu'on voulait, l'encre et la terre du jardin, les larmes et l'eau ; rapidement guéri mais toujours réouvert par la force des choses et les jeux du dehors. Le tail qui se rappelait à nous aux moments où il ne fallait point, leçons de piano, écriture. Langue pendante, coudes étalés sur la table, et la joue frôlant l'ardoise. Le tail alors se rouvrait d'un coup, on envoyait la mine d'ardoise, d'un blanc-gris cassant, valser vers le sol, d'un geste brusque, mal réfrénée - pas réfréné du tout.

Le tail, Ile ! mais c'est toute mon enfance ; il me suit encore. Merci de lui avoir redonné vie, au propre et au figuré.

 

Lise Genz

 


Publié dans Ile Eniger

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L'invention de la Tendresse (France)

Publié le par la freniere

 

L'invention de la Tendresse ne se date pas c'est comme celle de la Roue c'est comme celle de l'Enterrement des Morts - de toute façon depuis le Début nous sommes trop fatigués de porter tout seuls notre corps.


Et cependant tous deux nous voulions continuer de marcher ensemble et ensemble et plus loin encore - et pourquoi pas jusqu'à ces villages-mirages qui foutent l'horizon là où le Soleil est trop lourd pour les épaules de la Terre.


C'est ainsi que nous avons inventé Ce-qui-allège : on ne l'appelait pas encore Tendresse - mais c'était comme une roue d'amour : plus rien n'était lourd ni cruel et la mort s'enfuyait à tire d'Elle et nous étions immortels d'ainsi nous aimer.


Certains prétendent que Tendresse est le nom de cendres du Désir : pauvres fumeurs de Carbone 14 ! Décidément bien des animaux disparus en savent plus que vous sur l'Amour.

 

Roland Nadaus


Publié dans Poésie du monde

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Les pruniers sont en fleurs

Publié le par la freniere

 

Ça y est ! Les pruniers sont en fleurs. Les cerisiers sont blancs. Les pommiers se préparent à mettre leurs atours. Ça sourit de partout dans les vergers sauvages. Même le chant des oiseaux a repris des couleurs. Le cri rauque des corneilles est tacheté de roux. Des arcs-en-ciel s’allument dans les yeux des hiboux. Quelques bourgeons traînards se hâtent vers la feuille. Les érables encore jeunes retroussent leurs orteils. Le ciel joue de la cuisse sous la jupe d’un nuage. Le soleil cligne de l’œil en regardant la terre. Sous la poussière du rang, quelques cailloux scintillent. On dirait des bonbons enrobés de pollen. J’aime les vaches du voisin qui ressemblent à des yacks. Elles doivent parler celtique puisqu’elles viennent d’Irlande. Je leur lirai demain Dylan Thomas dans le texte. Avec Ulysse de Joyce, j’en aurais pour l’été. J’aime aussi les sillons qui ne sont pas d’équerre, les collines râpées comme la poutine des Iles. Je prends le bord du bois pour me régénérer et j’indique aux chevreuils les chasseurs à l’affût. Ils soulèvent leur queue pour me dire merci. Quand ils sautent un ruisseau, leur touffe de poils blancs me fait comme un sourire. Ça rit partout dans le bois sous les chatouilles du vent. Un nid de guêpes s’affole dans un trou de verdure. Un sang vif de lumière émerge des taillis. Seules les vieilles épinettes ont gardé leur sérieux. Un souffle indivisible anime les brins d’herbe. Je respire avec eux le poivre vert des menthes. Je retrouve en forêt la tendresse d’une mère. Je renais à la vie dans la dentelle des fougères, le chant fragile des herbes. C’est comme du Mozart composé par le vent, le soleil, la pluie.

        

Près de l’érablière, les jeunes sauvageons exhibent leurs biceps tatoués de bourgeons. Penché sur une pierre ou les premières fleurs, un ange de soleil vient boire la rosée. Les plantes viennent de loin, de plus loin encore que le passage des saisons, du fond des âges et de la terre. Ce sont les petites choses qui font tenir le monde. Le béton est fragile à côté d’un brin d’herbe. Je songe à Guillevic en regardant la pierre, à sa tranquille certitude, à ses dolmens de mots, à son Carnac d’encre, à la Bretagne des insectes. Je suis plus près du monde quand je touche l’argile, quand je froisse une feuille, quand j’écris sur le sol avec une brindille. Je traverse les choses avec un mot trouvé au détour d’un sentier. Le chant du monde se trame de la sève à la feuille, de la source à la mer, du regard à l’étoile. Je libère d’un mot la vessie de la terre. À l’écoute des gnomes, je respire dans les troncs une gorgée de rêve. L’ivresse du paysage efface le nihilisme du présent. Que serait le monde sans les couleurs du ciel, de la terre, des eaux, de tout ce qui l’entoure et habille son âme ? Quand j’écris à l’air libre, le suc de la terre irrigue mes poèmes. Un carré d’herbe verte, un amas de cailloux, me ramènent à l’enfance, au douanier Rousseau et au facteur Cheval. L’histoire des plantes est plus vieille que l’histoire des hommes. Écoutant les brins d’herbe, j’entends le cœur du monde. Je n’écris pas ces mots à la lueur d’un ordinateur, je les dicte en marchant comme un escargot transportant sa maison sur le dos, une vieille tortue revenant de voyage. J’ai la tête au printemps sous la résille des fleurs. Il n’y a plus de temps, rien qu’une vaste odeur.


Publié dans Prose

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