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Dans la saveur des mots

Publié le par la freniere

J’ai plein de phrases dans mon ventre qui ne demandent qu’à sortir, des mots comme des épines qui écorchent le cœur. Il faut d’abord être poète avant d’écrire, sinon ça n’en vaut pas la peine. Il n’y a que de l’encre et du papier, de la peluche au lieu du poil, des cœurs en porcelaine. On navigue à l’étroit dans le sentimental sans plus rien d’essentiel. Aucune bombe ne guérit. Les bombes ne peuvent que tuer. Les marchands se partagent les restes comme les vautours qu’ils sont. J’écris pour ceux qui n’ont que la faim et la prière du pain pour nourrir l’espoir, ceux qui n’ont rien pour inventer le monde, ceux qui n’ont pas les mots mais tant de choses à dire, des nœuds de cabochon dans une pelote de nerfs, la prétention du moins pour combattre l’abus. La vie n’est pas sous des draps blancs. Elle se promène ensanglantée, cherchant sa route dans la déroute, touchant la mort sans le vouloir entre le proche et le lointain, l’encore et l’autrement. Malgré tous les remords et les regrets, ce qu’il y a devant est aussi ce qu’il y a derrière. J’ai beau changer de stylo, il crache ou bien retient son encre. À chaque ligne, je tombe dans le vide. J’ai beau tendre la main, je ne trouve pas le bout du geste. Chaque phrase met à l’épreuve la faiblesse des mots. Chaque nouvelle image alourdit le regard au lieu de l’alléger. Devrais-je raturer, écrire à blanc comme on tire à côté. Ma langue tourne en rond dans la saveur du monde.

Trop de préjugés nous tiennent en laisse. Je veux écrire le ça, pas le comment ni le paraître, me bricoler un chemin à travers le langage, une route verbale, un petit fleuve sonore. Je veux apprendre à lire, mot à mot, apprivoiser le désordre, voyager de syllabe en syllabe, de voyelle en consonne, du a d’azur au m du murmure, d’un signe noir à l’autre. Ne vous fiez pas aux mots, j’aiguise mes dents sous la dentelle. Le sac du cerveau se vide et se remplit. Il se déverse sur la page et coule entre mes mots. Mes pas sont innocents quand ils blessent la route. Ils ne voulaient qu’aller où se cherchent les hommes, escalader la vue pour voir l’invisible, toucher l’âme du temps, franchir la frontière du corps, dénouer le hasard, réconcilier l’envers avec l’endroit. Le noir prédomine dans le visage des couleurs. Où sont les mains douées pour le bonheur, les subtiles, les généreuses, les donneuses, les doigts qui touchent l’impossible, les yeux en larmes et en alarme, les lèvres qui pardonnent ?

J’avance sur la corde raide dans la matière du monde. Je me raccroche aux mots, des phrases parmi tant d’autres, une musique intime dans les bruits domestiques. Choisir l’espérance n’est pas toujours facile. Le moindre mouvement fait dévier la terre, dériver l’histoire. Il n’y a pas d’Histoire sans petites histoires, pas de main sans les gestes qu’elles posent, pas de mots sans visage. À force de marcher dans les phrases, on finit par atteindre la pensée, celle qui nous pense beaucoup qu’on ne la pense. Les idées sont des accidents du cerveau, des sentiments neurologiques. Ils sont les rides sur le visage de l’utopie. Quand la vie tape du pied, il n’est pas nécessaire d’en rajouter. La terre tremble d’elle-même. La colère est une peur. C’est la colère qui prend la forme de courage. Quand à la pitié, je m’en méfie. Les larmes deviennent vite de l’envie. Tout ce que je tiens dans les mains devient un crayon. Où que j’aille, je suis couvert de mots. Enfant, avec un doigt sur le sable ou un fétu de paille, je collectionnais les voyelles, les consonnes, les apostrophes. J’avais tout un stock de points, de virgules et de barres sur les t. J’écrivais du non-sens. Les os de ma pensée n’avaient pas encore de peau, les mots non plus. Le mot liberté entre les lèvres finit par s’envoler. Le mot amour pénètre tout le corps. Toutes les voix en se mêlant poussent la langue plus loin. Où commence l’infini ? Il est souvent tapi au fond des choses. La vie retient son eau comme une éponge avide.

On écrit toujours à propos de tout et de rien. Ce n’est pas le sujet qui fait la poésie, ce sont les mots, la façon dont ils s’ordonnent ou se refusent. Même s’il lui manque un bras, une jambe, une phrase, le texte finit toujours par avancer. À quoi peut-on se fier ? L’humilité n’est souvent qu’une forme d’orgueil. Ce ne sont pas les heures pleines qui m’intéressent, ce sont les heures vides. À quoi peut bien servir un verre que l’on ne peut remplir ? Toute présence est une menace, celle de son absence. Je ne suis sûr de rien. Toute compréhension débouche sur l’incompréhension. Chez tout homme qui s’interroge, les contraires se mesurent à poings nus. On porte tous à la naissance les rides essentielles. Je n’entre pas dans la compétition, les conflits d’ambition, le goût de dominer, de posséder, de réussir. Je ne suis pas un joueur. J’ai trop peur de gagner. Je préfère l’inconfort aux certitudes. Ce qui m’échappe me sert d’aliment. Ceux qui craignent la mort ne vivent pas vraiment. Ils tentent vainement d’éviter l’échéance. Dans chaque rue, de jeunes pendus côtoient des vieillards pleins d’espoir. On peut choisir d’être un homme sans devenir esclave.

Il y a des mots qui ne connaissent pas la vie et d’autres que la vie ignore. Il faut que la phrase devienne une sensation. Il faut écrire à chaud, ne pas craindre de se brûler les doigts. Écrire à l’imparfait est l’idéal d’un puriste. Écrire, même le pire, est toujours un acte d’espoir. On ne dit pas la vérité pour être cru mais pour y croire. L’écriture nous laisse à tout le moins l’illusion d’exister. Nous sommes tous en cage. Certains s’en accommodent ou en construisent de nouvelles. C’est dans les mots que j’en cherche la clef. Le soleil se lève tous les jours et j’en reste surpris. Peu importe la route, elle mène toujours à nos limites. C’est à partir de là qu’il faut marcher, sauter, faire la courte échelle. Certains airs de musique sont comme un nerf qui se brise. Ce qu’on ajoute à la nature ne lui apporte rien. Au contraire, elle doit alors s’épuiser à combler nos lacunes. Toute création prend sa source d’un défaut. L’illusion de comprendre mène à la politique. On ne verra jamais un arbre se faire élire député, un oiseau légiférer le ciel, une grenouille grossir comme le bœuf.

Il y a toujours une ombre pour servir d’abri à l’âme qu’on expulse. Il y a toujours l’attente qui justifie l’absence, le silence qui permet d’entendre, la page qui accueille les mots. La foi n’est qu’un habit. C’est le doute qui met à nu ce que l’on peut devenir. Nous sommes encore des ignorants du cœur. Voyager sur la lune n’apprend rien sur l’amour. Qu’on puisse donner la vie ne justifie jamais qu’on puisse donner la mort. Ici, je ne parle pas d’euthanasie médicale, mais d’économie, de guerre, de religion, d’idéologie, ces mots où l’on tue pour gagner je ne sais quel gros lot. Il est étonnant que tant d’hommes préfèrent la cage à l’aventure, le confort à l’amour. Le travail rémunéré, c’est se donner du mal pour être malheureux. Vive les paresseux, les chats qui courent après la balle et puis dorment des heures, les fleurs qui se ferment la nuit sans perdre leur parfum. Ce que l’on gagne à rester vivant vaut bien plus qu’un salaire. Je fais ma vie avec des bouts de papier où les phrases titubent, tachées d’encre et de vie. À la recherche de tous, on ne trouve personne. On se perd dans la foule.

Contrairement à ce que je laisse entendre, je ne pense pas qu’aux mots. Je pense d’abord à vivre et l’écriture suit. Même parallèle aux choses, je marche de travers. S’il est facile de comprendre le monde, il est plus difficile de comprendre les hommes. On n’est jamais sûr à qui s’adresse le sourire ni les pensées. Il y a des jours où l’on ne croit même plus la vie possible. Il est rare qu’un journal soit gai. L’encre des évènements noircit les idées blanches. L’œil n’en finit pas d’enregistrer des points pour en faire une image. L’homme d’aujourd’hui ne se sert pas vraiment des choses. Il s’en sert pour se faire remarquer. Sa montre n’indique plus l’heure mais son statut social. L’homme disparaît lorsque l’habit fait le moine. Il y a longtemps que Dieu a fait le mur, nous laissant entre nous. Il serait temps de le comprendre et d’aimer pour de vrai, sans préjugé, sans faux semblant et sans garder pour soi le plus gros du paquet. On ne voit pas les anges. Ils entrent et sortent avec les sons, les couleurs, les larmes. Ils laissent sur les murs un peu d’humidité.

Les maisons haussent les épaules au passage des oies blanches mais les lacs frissonnent et retiennent leur souffle. Un clou dépasse toujours sur le plancher des jours. J’arpente le monde du bout des lèvres. Quand le silence veut se taire, il y a toujours un imbécile pour crier. On parle d’une voix blanche quand on a peur du noir. Je ne cherche pas comment. Je veux trouver un plus, un encore, un meilleur, quelque chose en nous qui nous fasse grandir. Je cherche la justice dans une pelote de lois, une mince caresse sous une flopée de poings. Le capital donne à manger aux pierres ce qu’il refuse aux pauvres. Il pense tout acheter avec l’argent de Judas. Tout salaire dévalue les heures de travail. Ce que l’on doit payer nous arrache la peau. On se retrouve alors avec un masque dans la main cherchant sa propre chair. Il est difficile d’insérer un mot dans les dix milles connexions d’un neurone. Chaque jour qui vient est une parenthèse. Il faut l’ouvrir pour arriver au soir, décacheter la lettre. On passe sa vie à se dévêtir de la mort pour finir tout habillé. Il ne sert à rien de museler la cendre, l’énergie du feu est suffisante. La grandeur de l’âme est trop lourde pour l’homme, et pourtant, il lui faut la porter dans le plus petit geste. Ce qui ne brise pas n’est pas solide. Ce qui ne pleure pas non plus. Ce n’est pas un but qu’il faut atteindre mais la musique en nous. Je pédale dans les cotes mais je n’ai pas de vélo comme un qui meurt noyé en apprenant la nage, un oiseau de basse-cour se prenant pour un aigle.

Il y a tant de mal, on ne voit plus le bien qui se cherche une route. Il y a tant de sang, de gravats, de victimes. Du train où vont les choses, il ne restera bientôt plus qu’une cuillerée d’eau pour affronter le désert. Le capital salit tant de tapis humains avec sa boue qui sent l’argent, la haine et la prébende. Entre les têtes brûlées et les pieds mous, si tant est que je doive survivre aux tapis de prières, aux attentats suicides, aux tirelires enceintes, au commerce des armes, je boxe avec des mots, faute de musculature. Entre le rire du chien et la grimace du singe, entre la vague et le nuage, entre la corde et le pendu, il y a tant de choses que l’homme ne sait pas. Chaque nouvelle phrase agrandit l’ignorance. C’est en cherchant la route qu’on la creuse, pas à pas, mot à mot. Nul besoin de regarder le ciel. On ne commence pas un dessin par le haut. Nul besoin de regarder la terre. Elle porte sur la page les pas d’encre des mots, de la fourmi dans l’herbe jusqu’à l’ombre des pins. Un chevreuil écrit perd son poil sur la page écrite. Il cherche une source écrite dans une forêt écrite. Il trépigne du sabot sur une terre mal écrite. Il emprunte ses gestes à la réalité. Ce qui manque à l’image importe plus que ce qu’on voit. C’est comme un silence entre les notes, l’espace entre les lignes.

Pourquoi faut-il se battre pour parvenir à vivre ? Ce que l’on voudrait être ne doit pas étouffer ce qu’on est. Là où l’absence contamine la substance, le vide fait le plein. On traîne dans son ombre une brouette d’illusions. On n’engendre pas seul ce qui nous rend vivant. Les rumeurs de la vie souffrent d’inaptitude. La tristesse du chiendent ne se partage pas. Ma peau a beau se rétrécir, mon poème grandit et me jette hors de moi. Je fuis les rendez-vous où tout le monde fait la queue, les tribunaux où tout le monde fait la loi, les bureaux où tout le monde se vend, les routes où le trafic marque le pas. La rhétorique n’a rien à faire dans les mots. La métaphore ou la musique font l’affaire. Un oiseau parle seul dans un feuillage ému. Je l’écoute chanter et je deviens vivant. La peau du lac se tend. Je vis au bord de l’eau sans connaître la source. Ce que l’on voit d’un arbre n’est rien à côté des racines, tout ce tissu de nerfs, de radicelles, de voyelles terrestres. Ce que l’on voit d’un homme n’est jamais ce qu’il est. On tente de lire malgré tout sur le visage de l’autre ce qu’il pourrait écrire. Quand le langage marche au pas des marchands, il faut changer de voix. L’ombre dans laquelle on vit est très certainement plus importante que nous. Les visages fermés des livres attendent qu’on les ouvre. J’effleure de ma langue les lèvres du silence.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

La route que je suis se cherche dans mes pas.

Publié dans Aphorisme du jour

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Hélène Monette s'est éteinte

Publié le par la freniere

Elle parlait du «chaos qui met au monde le soleil», dans son livre Unless, paru en 1995. Puis, l’an dernier, dans Où irez-vous armés de chiffres?, elle parlait des «coulisses de la Mort, où l’humanité disparaît».


La romancière et poétesse Hélène Monette est morte jeudi dernier, d’un cancer du poumon qui la rongeait depuis au moins 18 mois. Rebelle et incisive, Hélène Monette avait publié un premier recueil de poésie,Passion-poésie manifeste, en 1982.


La profonde originalité de son œuvre a été couronnée en 2009, lorsqu’elle a reçu le Prix du Gouverneur général pour son recueil Thérèse pour joie et orchestre, qu’Hélène Monette avait écrit en hommage à sa sœur, décédée elle aussi du cancer en 2005.


Le directeur général de l’UNEQ, Francis Farley Chevrier, qui connaissait l’écrivain depuis de nombreuses années, insiste sur l’originalité de l’œuvre d’Hélène Monette, qui jouait sur différents registres, capable de manier l’humour avec beaucoup d’ironie, mais aussi la tendresse.


Son dernier livre, Où irez-vous armés de chiffres? s’attaquait cependant à la langue de bois et à l’époque de l’hyper-communication sans chaleur, sans véritable partage, sans humanité.


«Je ne choisis pas ce sur quoi j’écris, disait-elle alors au Devoir. Si je choisissais, j’écrirais du roman historique et je gagnerais honorablement ma vie. Je reçois la violence sociale et j’en reparle. Ça me rentre dedans, ça m’indigne, ça m’émeut, ça me traverse, ça fait partie de ma vie. On ne parle que de ce qu’on connaît ou de ce qui nous bouleverse.»


Hélène Monette laisse dans le deuil, outre ses lecteurs, sa fille Lili Monette-Crépô. Selon sa volonté, il n’y aura pas d’obsèques. Mais ses proches organiseront sous peu une soirée de lecture en son honneur avec les Éditions du Boréal. La date demeure à déterminer.


Lucie Joubert a étudié «la comédie, grinçante, de l’amour» chez Hélène Monette, notamment dans le recueil de nouvelles Crimes et chatouillements.


«Dans les récits de Monette, tout est toujours à refaire, écrit-elle dans La comédie de l’amour, Actes du colloque du CORHUM en 2005. Peu fiables, frileux et instables, les amoureux qu’elle met en scène ont tôt fait de se gâcher mutuellement l’existence». Dans le texte Un gars, une fille, de Crimes et chatouillements, Monette pose ainsi l’iniquité des sexes: «Un gars consolé vaut mieux qu’un gars qui pleure. Une fille qui pleure va ailleurs[…]Un gars parle, une fille fabule. Un gars s’exprime, une fille rush. Un gars discute, une fille se tait. Un gars prend la porte. Une fille prend froid.»


Pour Hélène Girard, qui fut son éditrice, d’abord chez XYZ, puis aux Éditions du Boréal, Hélène Monette avait une place à part dans le paysage littéraire québécois. C’était aussi une excellente lectrice de ses textes en public. «C’était une performeuse», dit-elle.


Très proche de l’auteur depuis une vingtaine d’années, l’écrivain Stanley Péan relève l’extrême sensibilité d’Hélène Monette, son indignation devant les injustices sociales de toutes sortes, même si elle ne «faisait pas des livres à thèse». «J’appréciais énormément son extrême maîtrise de la langue, qui lui permettait de naviguer entre plusieurs niveaux de langage, du plus pointu au plus populaire, avec un naturel désarmant», dit-il. «Dans Thérèse pour joie et orchestre, la poète fait de sa sœur emportée une bienheureuse dont l’esprit flotte désormais au-dessus des êtres et des choses», écrivait le jury du Prix du Gouverneur général. C’est toute la félicité que l’on souhaite à Hélène Monette aujourd’hui.

 

Caroline Montpetit Le Devoir

Hélène Monette s'est éteinte

Maudites coupures

Dans les entailles des blessures le chicot des plumes recommence à brûler ça ne saigne pas mais les ailes ont du mal à pousser

Toutefois de plus en plus tu te fais un sang d'encre tu dors mal la nuit dévisage les autres à la pelle à la loupe et de proche tout le monde est fou tragédie continuelle sang d'encre partout ça coule gluant gothique tyrannique à petit budget la nuit est blanche comme oubliée là tissu sensible comme le ciel entre les arbres qu'on ne reconnaît plus le long des autoroutes tranquilles la nuit blanchit toute chose la vie passe à travers s'enfuit par les mains le sang rame dans les veines de la petite buée de poèmes se colle aux fenêtres aux ampoules aux miroirs de l'âme au verre de rouge qui prie sur la table tu parles il est bleu c'est de l'encre c'est mauvais en diable ça goûte le parfum la misère du monde dans le fond âcre venimeuse qui fait comme de l'hystérie de l'anxiété angoisse totale ça brouille l'estomac à fond le stress effroyable ça rappelle l'époque qui déboule déboussole détonne de l'histoire au complet qui ne brille plus

Sous les sourcils le sang coule dans la rue là-bas aussi les lumières s'éteignent les unes après les autres ampoulées sans fin précieuses la solitude blanchit les murs le matin rouge éclate à petits feux les yeux gardent la tête froide comme de l'eau de roche

T'as tes deux mains tes deux pieds avance arrange ton affaire le désespoir bio comme le chemin de tes veines comme le tracé de tes nerfs comme l'enfer à perpétuité un langage aphone aux abords d'abord idiots quelques pauvres données chimiques comme le chagrin de tes ancêtres à feu et à sang dans les larmes que tu caches sous tes paupières parce qu'il faut bien flotter quelque part le désarroi aux trousses défait par les circonstances à la une visages pâles en série angoisse à volonté maudites coupures océans de tragédies qui débordent jusque sur les cils aspergés de tes yeux rouges ne pleure pas qu'on regarde ailleurs quand on te voit qu'on voit rouge quand on croise une fin du monde dans ton genre pas solide pour la moyenne des ours qui se déchirent l'âme avec tact et circonspection en toute occasion un peu de poudre sur le silence qui pâlit

Sang d'encre pattes de mouche bonnes mœurs tu parles fin des haricots hors champ ça coule en masse et massacre la boucherie des peines on ne voit rien de cet ordre sang de cochon sur l'écran des foules dressées aux bulles d'abîmes toute tristesse le son coupé qui parle aux absents très chers petites foules mortes chacun embaumé comme une virtualité-tendance qu'on n'a pas eu le temps d'apercevoir dans les trucs en vrac pas vraiment utiles

Ça s'éteint il fait sombre le rouge du monde dans les nouvelles les ruelles les pixels l'espace d'un autre site le mauvais sang en direct des âmes carbonisées que tu n'as pas connues mais qui t'arrachent ce qui te reste de temps qui coule et roucoule que tu n'en peux plus

Foule stress qui donne le la universel au coin de la rue pleine de nids de poules écrasées sinistre monde trash qui te découpe le cœur en bleus de l'âme par millions de particules paramètres et formules de moins en moins lumineuses comme une patente privée qui ne se répare pas et qui n'arrange rien

Au-dessus de l'explosion nos ombres effarées effrayées l'anxiété fume efface les traces qui disparaissent dans un lavis de tranche de vie du bord que ça tue

Tout est cuit les ailes arrêtent de pousser par ici l'air sec du désespoir cautérise les marques le cœur expire n'inspire plus on n'a rien vu on te le dira ça ne fait rien ça ne saigne pas alors retourne dans la cage aux lions comme tout le monde en béton armé les nerfs solides une tête sur les épaules le cœur serré comme on dit la voix blanche prends soin de toi

Hélène Monette

 

Publié dans Poésie du monde

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Viens

Publié le par la freniere

Viens

tu es un nuage de rosée

dans un bol de roses

tu es la réponse des fleurs

aux questions de la pluie

 

Viens

tu es une cathédrale d’air

où les baisers remplacent la prière

avec toi la lune devient soleil

le temps d’une nuit blanche

 

Viens

tu es un regard au-delà des images

une main sans malice

apaisant les épines

une couleur inconnue

sur les fusains du saule

 

Viens

tu es la chlorophylle du paysage

le sang dans les artères du bonheur

 

Viens

tu es une encre d’absolu

tu es un livre de lumière

 

Viens

tu es l’odeur des framboises

qui rêvent sous la neige

une braise d’eau pure

dans l’âtre de la soif

 

Viens

tu es une pensée sur l’oreiller

tu mets le monde entier

dans la poche du cœur

 

Viens

tu es l’intimité derrière les apparences

la lentille du rêve à son grand angulaire

le microcosme des caresses

agrandissant l’espace

 

Viens

tu es le mot qui reste

quand le silence tombe

la planche de salut qui enjambe l’abîme

l’anniversaire des bourgeons

au milieu de l’hiver

 

Viens

ma vie cherche ta vie

pour renaître avec toi

mes mots se mêlent aux pas

sur les sentiers du cœur

 

Viens

nous ne dormirons plus

nous ne dormirons plus jamais

sans être sûr d’aimer

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Poésie

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Le combat du siècle

Publié le par la freniere

1
Cassius Clay, grande gueule, bateleur du ring
Gros braillard!
Joe Frazier, cogneur permanent, vaillante machine
Chantre des taudis!

2
Tous deux négociés avec la peau et les os pour 25 millions
Comme des Mona Lisa qui gigotent
Au Madison Square Garden, le zoo de la boxe à New-York
Pour l’enfer d’un unique combat:

3
Ils cognent à un rythme inouï, accrochés l’un à l’autre
Je vais te tuer!crie Clay
Je vais te tuer!crie Frazier.

4
Clay, l’homme aux poings les plus rapides du monde
Tambourine le crâne de Frazier
Qui fonce à son tour comme une loco

Et assène un grand coup de son brogne
Dans le poumon de Clay.

5
Clay pendouille dans les cordes, ses longs bras
Fragadinguent dans le corps à corps
Trois ans exclu du ring pas les juges de Disney land
Du plomb dans les jambes comme barreaux de prison.

6
Clay grabache du poing, grattouille Joe, le décape
Jusqu’à ce qu’un crochet du gauche le punisse
Et le prolo des abattoirs de Philadelphie
Défloque en ses muscles comme les chutes du Niagara.

7
Deux bêtes noires en rotation
Rondonnent dans les téléviseurs
Frazier rabote les côtes de Clay pour en chasser l’air
Clay mis trois ans au ban du ring
Pour refus d’assassinat au Vietnam
Ali! Ali!

8
Lui que le Pentagone n’a pas envoyé au tapis
Lui qui grapigne après son titre volé, Clay-Ali
Décoche ses blagues à l’oncle Tom Joe
De guerre lasse
Bouh!

9
Frazier, the great white hope
Coince Clay dans les cordes, le trépagne à mort
Clay décoche trois crochets du droit dans le diable maigre.Ali!

10
Frazier, ingrabugé, brutal comme action en bourse
Se bréchaque par un tir de barrage dans les chiquettes de l’autre
Artisan sans cervelle
Clay le dessaque d’un gauche, l’empoque du droit.

11
À la onzième reprise, Clay pique du nez
Se reverticale, hourle, broucane:c’est moi, le champion!
Et Frazier lui rataplombe dessus, un ouragan
Clay titube!

12
Frazier veut en finir avec l’idole
Frazier trébouche en avant-garde basse
Frazier le baptiste calé dans la Bible
Frazier mène nettement aux points.

13
Frazier encaisse tout sans problème
Sa trogne s’enflouille en un gloume grimaçant
Il kalpanthère Clay avant l’assaut de cette forteresse
Ce dieu des nègres
Stoppe Ali dans sa marche sur la Capitole
Scalpe la gloriole des Black Panthers.

14

Clay donne tout ce qu’il a encore dans le ventre: ce que peut
Cassius Marcellus Clay, qui a pris le nom de Mohammed Ali.

15
Clay roule à terre, son menton se décerise
Clay sait qu’il est battu
Clay est presque sans défense, outragé, embroché
Il succombe aux points face au meilleur, Joe l’aveugle fonceur
Clay-Ali, inscrit parmi les vainqueurs dans le combat
Du siècle.

 

Volker Braun
(Traduit de l’allemand par Alain Lance)

 

Publié dans Poésie du monde

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Mordre dans la pomme

Publié le par la freniere

Ça sent le printemps. Le mercure grimpe dans les arbres, les bras secs des épouvantails, les nervures de la pierre, les planches grises des granges. Un oiseau frappe à la fenêtre. Les blessures des érables se remettent à saigner. Les abeilles s’agitent. Les fourmis se remettent à l’ouvrage. Quelques mots suffisent, une embellie, un soupçon de chaleur, une phrase en bedaine, un paragraphe sans parka, pour retrouver l’été au milieu de la neige. Il suffit de suggérer la cèpe, la girolle, un frisson d’herbe verte, la transparence des libellules, de mordre dans la pomme. Trop vite cependant la neige remet ses flocons sur les i, sa tuque sur la tête des arbres, ses mitaines aux gouttières. La langue du froid efface les lambeaux d’encre verte. Les yeux du vent brillent de givre. Ce que l’on dit avec les mots n’est jamais tout à fait ce que l’on dit avec le corps. Il y a un décalage entre le dire et le faire, le rêve et le réel, le sol et l’absence de sol. Il faut un surplus d’âme pour que l’encre s’incarne. Dans l’harmonie de la nature, il n’y a pas vraiment de manque. Les feuilles soustraites à l’arbre s’ajoutent à l’ordre végétal. Les éclairs transperçant les nuages sont un saignement de ouate. L’herbe se perd dans la neige sans qu’elle perde la vie. Les ronces montent en épingle la saveur des mûres.

 

Jean-Marc La Frenière

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Tant d'avoir pour si peu d'être.

Publié dans Aphorisme du jour

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Il pleut

Publié le par la freniere

Il pleut !

L’averse aligne dans la rue d’innombrables petits soldats de plomb qui vont

tous en courant se noyer dans de minuscules ruisseaux.

Ils donnent l’assaut à la poussière !

Les braves petits soldats qui meurent en naissant !

Gloire éphémère !

Il pleut.

Toutes les gouttières sont des fontaines, des fontaines de Jouvence

qui vont tarir à l’instant.

Jeunesse passe !

Il pleut.

Les vitres ont des larmes. Elles n’ont pas de peine pourtant. Que leur a-ton

fait ? Rien. Et sur leur joue lisse et claire, glissent des larmes qui font de petits

chemins croches, comme sur les joues des enfants.

Fausse douleur !

Il pleut.

Les arbres courbent la tête comme les chrétiens à l’Aspergès. Ils reçoivent la

pluie qui est une bénédiction, avec force prosternations; la pluie qui les fera

croître et verdir.

Grâce divine !

Et toujours la pluie qui tombe, coule, crépite, fouette l’air et les étangs de ses

paquets d’eau…

La Nature prend sa douche.

 

Gilles Hénault (1939)


 

Publié dans Poésie du monde

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

La beauté inouïe des Inuits est dans les rides des aïeules. Toute la douleur du monde s'y exprime en sourires.

 

Publié dans Aphorisme du jour

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À tes seins

Publié le par la freniere

Il vaut mieux s'adresser au Bon Dieu qu'à ses saints

Je ne dis pas non, mais là n'est pas mon dessein

Je n'en veux qu'à tes seins

Je ne veux parler qu'à tes seins !


 

Sur Terre un peu partout, retentit le tocsin

Je fais l'escalade vers des sommets plus sains

Je m'élève vers tes seins

Je ne veux parler qu'à tes seins !


 

Dans le rayonnement aigu invisible aux saints

Ils protègent leur tendre duvet de poussins

Innocents, assassins

Je ne veux parler qu’à tes seins !


 

Ce poème maladroit, suspect et succinct

Je l'enfante comme si j'en étais enceint

Depuis Nice où tes seins

Giclaient blancs dans l'or du bassin

Depuis Nice où tes seins

Giclaient blancs dans l'or du bassin


 

Claude Nougaro

 

Publié dans Poésie à écouter

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