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Perdue (France)

Publié le par la freniere

Je vais m’asseoir sur le trottoir
Me regarder passer
Voir si j’existe encore

J’ai du m’oublier dans une poche
Enveloppée dans un mouchoir blanc

Noyée dans l’encrier de mon enfance
Tricotée entre les lignes d’un cahier

Nichée entre le pain et la confiture
Fichée avec l’écharde dans le pied

Abandonnée dans un parc
À la tombée du soir

Déguisée en fantôme
Pour ne plus me voir

Perdue
Perdue

Oubliée dans l’armoire
Accrochée aux mailles du vieux pull mité

Me suis laissée choir
Entre deux notes du piano désaccordé

Disparue
Perdue

Perdue dans la forêt
Le loup est venu me manger
Perdue sur la route
Pas trouvé de petit poucet
Perdue dans la mer
La baleine m’a avalée

Plus tout du tout
de petit bout


Michèle Menesclou

http://alineaetc.hautetfort.com/

Publié dans Poésie du monde

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À ma mère (France)

Publié le par la freniere

Elle n'est pas cicatrisée, cette déchirure, il faudra attendre encore, jusqu'à la fin peut-être. Tous acquiescent devant ce tableau cent fois trop grand de la mère qui sera toujours ce qu'elle est à présent. Autrefois, quand elle était petite, on l'avait remplie à ras bord. Eclipsé le père absent, étirée l'enfance, à rallonge, on s'en était chargé, non sans regret, jusqu'à l'éternité. Et l'urgence du manque à rayer qui se perpétue, sa fille la fait sienne puis apprend à rayer, elle aussi, certaines certitudes. Et d'autres l'agrippent, quand le sommeil s'invite, c'est qu'elle ne tient plus debout. "Aucun tableau de moi ne fera jamais baver personne", c'est ce qu'elle pensait, ma mère, le temps ferait l'affaire, l'attente, se vautrer de nombreuses fois encore dans l'attente, son attention, charmant tableau.
Je ne sais pas sa lutte, sa solitude, sa souffrance, je sais juste l'escalier qui s'apprête, le soir, dans la maison sans soleil de mes grands parents et la pesanteur au fil des marches et les soirées en tête à tête, à deux, à trois les jours de fête, et l'enfance qui s'envole, promesse éteinte, l'enfance qu'elle m'a offerte et que je serre en moi et qui me porte, l'abri insaisissable qu'elle m'a construit, les larmes cachées de ma mère.

 
Caroline Cranskens

http://nosepuedevivirsinamar.over-blog.com

 

Publié dans Poésie du monde

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Paroles indiennes

Publié le par la freniere


Poèmes de Maurice Kenny

Traduits de l'américain par Béatrice Machet
(Edition Wigwam, 2001)
 
 

VIEUX COYOTTE DANS LES ADIRONDACKS

Il se tenait
sur le bas-côté

de la vieille route campagnarde

il attendait
que nous passions
pour pouvoir
pénétrer
la nuit
et chanter
sur les rondeurs de sa colline.
.

LE LONG DE LA ROUTE DE CORTEZ

La route royale pour Cuernavaca :
les rochers, là où son cheval vigoureux
trébucha jusqu'au palais...
chargé de gloire
épaissi au fil de l'histoire...
maintenant des ruines de murs effondrés
et des pierres fendues
nous montrent renversées les têtes ensanglantées
de quelques mauvaises herbes écarlates.
Aujourd'hui de nouveau : les pistes
d'indiens aux pieds nus
et des ânes maigres.
.

Maurice Kenny est né en 1929 de père Mohawk et de mère d'origine Seneca.

Oeuvre importante et prix littéraires, notamment celui de l'American Book

Award pour The Mamma Poems (nominé en 83 pour le Prix Pullitzer  

avec Blackrobe).
 

Publié dans Paroles indiennes

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Patrice Desbiens

Publié le par la freniere


Dans les années 80, Patrice Desbiens passait presque tous ses après-midi assis à une table du Vesta Pasta Caffé qui faisait le coin des rues Elm et Elgin à Sudbury. C'était son bureau, précise Robert Dickson. Avec de grandes fenêtres, complète l'intimé qui a le sens du raccourci. Je vivais dans une cuillère au fond d'une vieille tasse de café.

Dickson signe la préface de Sudbury (Éditions Prise de parole, 2000) qui réunit sous une même couverture les trois recueils qui ont marqué l'entrée en scène et l'avènement du poète majeur dans le paysage littéraire québécois 0 L'espace qui reste (1979), Sudbury (1983) et Dans l'après-midi cardiaque (1985).

Robert conduit sa Lada à travers la neige et les débris du samedi soir à Sudbury. La soirée était plutôt floue mais pour Patrice, l'image est toujours aussi nette. La voiture se conduit seule. Comme un cheval, fidèle, elle connaît le chemin du retour. Robert se tourne sur lui-même et jase avec nous. I hate this fucking town, il dit en fouillant ses poches pour une cigarette.

Bienvenue aux blondes

Pour pénétrer dans l'univers du poète, il suffit de franchir le seuil du café ou du bar auquel il accorde sa faveur du moment, se glisser à une table et commander un verre de vin blanc, un scotch ou une bière.

À Sudbury, on s'ennuie tous de nos blondes, lance Desbiens à la ronde. C'est son privilège de parler haut en public. Nul mieux que lui n'a su trouver les mots pour traduire le non-dit franco-ontarien. Ma blonde est folle et moi aussi / mais j'aime mieux remplir ma blonde / que remplir une formule du Conseil des arts. Il glousse et l'œil pétillant de malice, il enfile sa bière d'un trait.

Peu importe l'heure ou la saison, à Sudbury, le seul sujet de conversation, c'est Sudbury, à moins de se rappeler à l'occasion qu'on vient d'ailleurs. C'est le cas de Patrice Desbiens. Quand j'étais à Timmins / il y a très longtemps / je vivais dans moi / comme dans une mine / comme dans la mémoire noire / d'une mine / remplie d'immigrants / enterrés vivants.

L'approche du pâté chinois

Saisi du mal du pays, le poète se laisse entraîner dans une nostalgie douce amère. Je revois ma mère / fière comme un confère / et catholique comme un chemin de campagne / une vraie sainte / avec une prière sous chaque assiette / et un pâté chinois / qui fume comme une pagode / où il faut enlever ses souliers / avant d'entrer.

L'effet de la métaphore est coupé par un vacarme d'enfer. Tous les yeux se tournent vers la fenêtre du café. Un balcon se détache / du bloc-appartement / de l'autre bord de la rue / et s'écrase sur le gazon / comme un désastre aérien. Desbiens, qui a noté l'incident, porte machinalement son verre à ses lèvres pour le déposer aussitôt. Est-ce que ceci pourrait être / l'avant-garde / de quelque chose d'essentiel ? se demande-t-il en baissant le ton comme un animateur de lignes ouvertes.

Avec le calme qui est revenu dans le café, le poète peut reprendre sa métaphore là où il l'avait laissée. Mais le plat a eu le temps de refroidir. Le fils ne parle plus de sa mère maintenant, mais d'une fille qu'il a connue, Angèle. Elle était en pleine / crise d'amour / elle me téléphonait 0 / « Viens faire un tour, viens jaser, / il reste un peu de pâté chinois… » Comment aurait-elle pu deviner que c'était une offre que Patrice Desbiens ne pouvait refuser ? Un pâté chinois était le plus / près d'un orgasme que je pouvais / m'approcher durant cette période / de ma vie.

Où cé qu'tu t'en vas comme ça, mon Patrice ?

Lorsque le poète passe de la bière au vin blanc et qu'il se récite des vers à lui-même, ce n'est plus de celle dont il rêvait de fouiller les secrets blonds et blêmes qu'il s'agit. C'est d'une autre. Toujours la même. L'inoubliée et l'inoubliable. De temps en temps, je pense encore à toi / j'ai une peinture de toi dans le musée de mon cœur / mais l'éclairage est un peu flou et je ne me rappelle plus du nom du peintre.


Toujours le même film qui repasse avec les mêmes acteurs. Tout ce qu'on a fait ensemble, tout ce qu'on s'est dit / me passe dans la tête détail par détail comme un documentaire / Et je pense 0 je pourrais écrire un poème qui commence avec 0 / il y a des femmes à Sudbury qui te font haïr les chansons d'amour.

L'amour peut naître d'un coup de foudre mais il se détruit lentement. Phrase par phrase / l'amour se défait / Des trous se font dans la conversation / Elle dit 0 « Je suis vide » / Il dit 0 « rien » / Elle dit 0 «Je n'en peux plus » / Il dit 0 « Je t'aime» / Dehors la pluie pleure sur la ville.

Mot à mot / l'amour devient une métaphore / tandis que la lune pend / comme une tumeur au cœur / de Sudbury samedi soir.

Brusquement, le poète se lève et se précipite en coup de vent vers la sortie. Où c'est qu'tu t'en vas comme ça, mon Patrice ? lui demande la waitress un peu pompette. La réplique est sans réplique. Je m'en vais où la réalité est un bouncer qui s'excuse / en te crissant à porte.

Comme un bateau dans une bouteille

À la nuit tombée, le poète est un pilier du Whistle Stop, Sudbury's House of the Blues. Il s'y rend pour jouer de la batterie, faire la plonge ou écouter les groupes qui s'y produisent.

Au milieu du brouhaha, du chahut et du tintamarre, les poètes sudburois poursuivent leur entretien infini sur la poésie. Mon ami Robert Dickson me dit 0 / L'Écriture C'est Une Discipline / je me vide un autre scotch / et je me concentre. Assis au bar, le poète s'accroche à son verre comme à une bouée en haute mer. Le verre de scotch n'est pas un poème. /Je le tiens dans ma main. / Il a la solidité et la résilience / de l'arbre qui a tué / Albert Camus.

À Sudbury, on ne craint pas tant la mort que la vie qui est un perpétuel lendemain de veille. Le temps passe et je me ramasse comme un bateau dans une bouteille.

Comme un veston de robineux

Le poète ne sait plus très bien s'il pleure au lever ce qu'il a enterré au coucher, ou s'il porte le deuil de ce qu'il a perdu à tout jamais. Je me réveille au son de ma voix qui soupire ton nom dans l'oreiller sale de l'aube. / Je me réveille au creux de la distance, je me réveille à Sudbury, dans la lumière de ton absence. / Je me réveille au son d'une pelle qui gratte la neige et tout recommence.

Ce matin, pour changer le mal de place, le poète débutera sa journée au Peggy's Lunch. La fumée de la grande cheminée de Sudbury / fouette le ciel comme une chemise de travail maculée de sueur qui colle au dos / et la neige est de la même couleur que mon café.

Saisi par l'inspiration ou par une crise d'angoisse existentielle, il s'arrête sec, à l'intersection de la rue Elm et de la rue Elgin, pour battre des ailes comme un albatros, et hurler à pleins poumons qu'il est poète, et que la poésie doit être vaste comme un veston de robineux.

Jean-Claude Germain

Sandy

Je cherhcais les secrets de l'univers
dans mon microscope.
Elle me montrait les secrets de sa chair
dans le garage d'en arrière.

On grimpait dans l'arbre
du bien et du mal.
Le feuillage se serrait sensuellement
contre nous.
Elle me montrait ses seins.
Ils étaient fermes et ronds comme
des oranges Sunkist.

Ô Sandy
mon premier péché mortel
ma première viande du vendredi
je pense à toi dans mes prières du matin.
Tu me fais penser aux femmes dans
les poèmes de Leonard Cohen.

Je cherchais Dieu sous l'oeil aiguisé
de mon microscope.
J'ai trouvé mieux.

On

1.
On cherche la vérité
sous les assiettes
mais on ne trouve
que le pourboire.

2.
On cherche la sortie de
secours tandis que
la radio raconte des
calomnies.

3.
On est surpris d'avoir véu
passé l'âge de
trente ans.

4.
On est comme des cadeaux
qui attendent que
l'arbre de Noel
pousse dans le salon.


Bibliographie
:
Ici, Éditions à mitaine, 1974
Les conséquences de la vie, Prise de Parole, 1977
L'espace qui reste, Prise de Parole, 1979
L'homme invisible, Prise de Parole, 1981
Sudbury textes 1981-1983, Prise de Parole, 1983
Dans l'après-midi cardiaque, Prise de Parole, 1985
Les cascadeurs de l'amour, Prise de Parole, 1987
Poèmes anglais, Prise de Parole, 1988
Amour ambulance, Écrits des forges, 1989
Un pépin de pomme sur un poèle à bois, Prise de Parole, 1995
L'effet de la pluie poussée par le vent sur les bâtiments, Docteur Sax, 1997
La fissure de la fiction, Prise de Parole, 1997
Rouleaux de printemps, Prise de Parole, 1999
Hennissements, Prise de Parole, 2002

Discographie:

Patrice Desbiens et  Les moyens du bord, Ambiances magnétiques
La grosse guitare rouge (avec René Lussier), Ambiances magnétiques


Mythe et bullshit

En lisant Patrice Desbiens

À la fois rigide
            et flasque
ton corps
             en berne
est
             le seul drapeau
qui flotte à perpétuité
sur le cimetière
franco-ontarien

(Pour que ceux qui sont en
mal d'eux-mêmes
puissent, à tout jamais
battre au vent)

Vous l'excuserez
je n'arrive pas
à accepter la bullshit
nécessaire
à l'édification d'un mythe.

Gaston Tremblay
(son éditeur)

 



Publié dans Les marcheurs de rêve

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Ils ont dit

Publié le par la freniere

Comme le bruit court qu’on peut être heureux, j’alimente la rumeur.
Yvon Le Men

Publié dans Ils ont dit

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Une omelette

Publié le par la freniere

Elle fait une omelette de flocons de neige.

J'entends déjà les incrédules, les pragmatiques de tous bords, les sentences grises qui disent qu'une omelette ne se fait, qu'avec des oeufs, des oeufs cassés ! Pas du tout ! Il suffit de tracer un chemin dans la mousse, de réchauffer à coeur et d'ajouter des joies. Les joies de tous les nids des arrière-saisons qui agitent fébriles leurs possibles printemps. Il conviendra aussi que le clocher libère les heures prisonnières et que la faim d'y croire frednne un vieux tempo, puis qu'une lune rousse émoustille de jaune un soleil rougissant pour avoir tous les ingrédients. Mais surtout, mais surtout, et c'est fondamental, il faut toucher la neige avec des yeux d'enfant, avec un coeur d'oiseau qui protège ses oeufs, et croire au Père Noel. Alors, peut-être, comme elle, loin des lois, des principes, vous pourrez quelquefois, dans un éclat de rire, jouer de l'impossible et, les flocons aidant, faire cette omelette et vous rouler dedans.

Ile Eniger  Le bleu des ronces,  Editions Chemins de Plume

Publié dans Ile Eniger

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Il manque des morceaux dans le puzzle du temps.

Publié dans Aphorisme du jour

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Où le savoir nous perd, c'est le rêve qui nous sauve.

Publié dans Aphorisme du jour

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Claude de Burine

Publié le par la freniere

Claude de Burine est née à Saint-Léger-des-Vignes le 19 septembre 1931 de Jean de Burine et de Graziella Sommariva. : son enfance baigne dans la poésie :

 

« La poésie, c’est un état. Une sorte de vagabondage. J’avais trois ans, quand un soir, je suis sortie seule. Pour essayer de ramener le clair de lune dans le seau de champagne de mes parents. La poésie, c’est ça… »

 

Après des études à Sainte-Marie de Decize et à Fénelon à Nevers, elle vit d’abord au Maroc de 1949 à 1956, à Casablanca, où elle est institutrice. Ensuite elle connait à Paris, les poètes contemporains : Rousselot, Bosquet, Guillevic, Marissel… : elle vit tout à fait en poésie : elle pense que vivre, c’est être poète,  surtout quand elle rencontre le peintre Henri Espinouze, qui devient son mari. Ce dernier illustre son recueil : « L’Allumeur des réverbères », 1963. A sa mort en novembre 1982, elle devient la compagne du meilleur ami d’enfance d’Espinouze, l’avocat Roland Massot, qui meurt en septembre 1985.

 

Bibliographie :
 
Lettres à l’enfance (Rougerie, 1957)
La Gardienne (Le Soleil dans la tête, 1960)
L’Allumeur de réverbères (Rougerie, 1963)
Hanches (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1969)
Le Passeur (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1976)
La Servante (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1980)
À Henri de l’été à midi (Éditions Saint-Germain-des-Prés, 1987)
Le Voyageur (Le Milieu du jour, 1991)
Le Visiteur (La Bartavelle, 1991)
Le Passager (La Bartavelle, 1992)
Les Médiateurs (La Bartavelle)
Le Pilleur d’étoiles (Gallimard, 1997)
L’Arbre aux oiseaux (La Bartavelle, 2003)
Cette auberge du pauvre (La Bartavelle, 2004)
Gardienne des nuages (Coedere)

 

Dans un poème de neuf lignes, Claude de Burine réussit à dire d’abord : Ce matin le soleil est propre. C’est sa familiarité avec le cosmos. Puis elle écrit : Pas de littérature à manger : ainsi gifle-t-elle le rêve ou, au contraire, en fait une denrée rare qu’il faut mériter. Aussitôt, elle se rebiffe : Le métro commence à digérer sa mort; et tout le désespoir nous saute à la gorge. Il n’est personne dans la poésie actuelle qui ait cette puissance naturelle, ce mal à vivre sans crier, cette imagerie où les étoiles vont aux tripes.
 
Alain Bosquet
 
 
MA MORT EST MORTE
 
Ma mort
Est morte avec toi
Jamais plus, je n’aurai les fleurs
Leurs confidences
D’enfant au rosier.
Jamais plus, je n’aurai le saule
Son doux visage d’orphelin
Ce oui coloré
Qu’on appelle la vie.
 
Le printemps est venu sans toi
Et je mourrai sans toi
Sans lui
Sur le territoire des cigognes
Sous la protection des mûres
Le long des noisetiers
Contre leurs doigts de joueurs d’échecs.
 
Qu’on me donne l’hiver
Son ventre plat
Son rire éteint de graminée
La neige fine de sa lampe
Et qu’éclate au loin
En campagne
En mer
Que je coule avec toi
Et sans fin avec toi
Morte avec toi
Un soir de safran
Et d’ornières.
 
 
CE NE SERA RIEN
 
Ce ne sera rien, cette fois, l’été,
Un dé à coudre oublié dans l’herbe
Un ticket de métro déchiré
Que le pas de la rosée protège
Une place vide
Dans la grange aux fougères
Et ce ne sera rien, la mort,
Un vent du désert
Qui livre son visage au sable.
 
 
Je pense que la poésie peut se faire aussi bien sur un champ de foire où parlent les hommes et les bêtes que sur la vieille banquette-mère d’un bistrot parisien.
 
Comment j’écris ? La plupart du temps presque sans ratures car je porte le poème longtemps en moi.
 
Je le couds à petits points, au fil des heures mais je puis aussi écrire très vite.
 
D’autres fois, je reprends le mot, le retourne, l’assemble et le couche avec d’autres mots comme on fait un nid.
 
Parfois, j’isole même un mot pour qu’il respire. Par exemple : le silence, le mot silence. Il me semble que ce mot doit rester seul en ligne, pour attendre, voir venir. Le mot neige aussi. Ou elle doit tomber et on l’attend. Il lui faut la place. Ou elle est là : elle règne.
 
De préférence, j’écris des vers très courts pour que le sang passe entre les mots, qu’il soit à l’aise, à son affaire, qu’il donne un coup de reins, une caresse, comme dans l’amour.
 
La poésie, il me semble, est d’abord une vocation particulière, puis un état, une façon d’être, une communion avec les autres, une esthétique et une morale, enfin.
 
Rien : la tasse de thé des solitudes. Et puis nous arrivons à nous méfier du mot qui dit : silence, qui s’écrit : silence, il arrive même à faire du bruit.
 
Je n’ai jamais mangé d’autre pain que la terre.
 
Je n’ai jamais vécu ailleurs, je crois, que dans les arbres.
*

La cathédrale

Noms de jeunes filles

Penchées sur le fleuve

Qui s’appelait mélancolie

Dans les temps anciens

Où je vous aimais

Où vos yeux gardaient

La couleur des sables

Vous étiez le feu

Vous étiez la flamme

Et vos jambes avaient

Le goût des fougères

Fard violent des souvenirs

Sur la peau douce des fleurs

C’est beaucoup plus tard

Toujours

Que descendent les neiges

Quand est venue la fête

A pas de jacinthe et de muguet

 

*

Cendre

 

Cendre grise,

Au chant d’œillets blancs,

Qui garde peut-être encore la forme

Des lèvres, des épaules, des reins,

Que l’on mêle au fleuve, à la mer,

A la terre, aux jardins,

Près des fleurs, des arbres,

Que nous avons plantés,

Ou que l’on amarre

Dans les tombes, les chapelles,

A côté de ces grands empaillés du rêve

Que sont nos morts

J’ai atteint

Les zones froides de l’intelligence

Je n’existe pas.

Quel aveu faire ?

Quelle réponse donner ?

Je n’ai avec moi

Que des mots sans armure

Ni code

Et le mot de passe pour aller

Chez tes fleurs à toi amour,

Tes saules,

Tes bouleaux,

Tes terres à soleil

N’existe plus,

Parti,  comme partent

Les touristes des eaux bleues

Chassés par les premières pluies,

Comme est parti

Le marron de tes Yeux

Dans le feu royal.

 

Claude de Burine

 

 

 

Publié dans Les marcheurs de rêve

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Davertige

Publié le par la freniere

 

Le poète Davertige naît Villard Denis à Port-au-Prince le 2 décembre 1940. Son père Aristhène Denis, maître d'hôtel, et sa mère Jeanne Féquière, originaire de Cavaillon, se sont mariés en 1933. Ils ont eu quatre enfants: William, Raymonde, Daniel et Villard.
     Villard Denis vit avec ses parents dont la propriété est limitée par la plantation Laforesterie, domaine situé à Port-au-Prince au bas du quartier Morne L'Hôpital. Sa mère lui fait croire qu'il est d'origine bourgeoise. Devenu adulte, il garde l'impression d'avoir vécu, enfant, dans un château.
      Très tôt, il apprend le français et le parle couramment grâce à une Guadeloupéenne, Alice, dame âgée hébergée par ses parents de 1939 à 1945 et qu'il appelle affectueusement Grand-mère Alice.
À cinq ans, Villard Denis tombe de l'escalier extérieur de la maison. Depuis, il est considéré comme un gamin de santé délicate. À six ans, il entre aux Cours privés Colbert Bonhomme où il fait ses études primaires.
      À neuf ans, sa famille remarque son intérêt pour le dessin et les arts plastiques. Ses parents l'encouragent à condition que cela ne nuise à ses études. Comme il ne peut jouer avec ses camarades à cause de son état maladif, il lit des manuels de littérature française, du Moyen-âge jusqu'à la Révolution française. Ainsi, il fréquente l'œuvre de Villon, de Du Bellay et d'autres classiques.
      À douze ans, parallèlement à ses études secondaires aux Cours privés Simon Bolivar, il entre au Centre de céramique de l'Éducation nationale où il travaille avec le peintre et céramiste Tiga. Il y rencontre également d'autres artistes. Au fil de ses lectures, il acquiert une autonomie de pensée et prend conscience des mensonges sociaux et familiaux.
      Il commence à fréquenter le Foyer des Arts plastiques en 1954. Il entreprend son apprentissage sous la direction du peintre Dieudonné Cédor qu'il considère comme son maître. Il dévore la bibliothèque du Foyer et découvre l'ouvrage La vie de Van Gogh (Hachette, 1959) qui l'attriste profondément. Il se dit: «Je serai comme Van Gogh qui de son vivant n'a pas vendu un seul tableau». Très sombres, ses premières toiles n'intéressent personne. La vie intellectuelle du Foyer lui permet pourtant d'être au fait de l'actualité culturelle parisienne et mondiale.
      Il écrit ses premiers poèmes à dix-sept ans. Communiste, il participe activement à la lutte des étudiants.
      Villard Denis expose en février 1958 ses premières toiles à la Société nationale d'art dramatique (S.N.A.D.). Il présente, entre autres, la toile «Christ nègre». Marquée par le réalisme socialiste, son œuvre rend compte de l'injustice du monde. L'exposition est saluée par l'historien Michel-Philippe Lerebours dans la revue Coumbite.
      En 1959, il présente ses premiers poèmes sous le pseudonyme de Davertige, le nom de Villard Denis étant trop rattaché à ses activités de peintre. Il rencontre Roland Morisseau, le premier poète à qui il montre ses poèmes. Il se lie d'amitié avec le poète René Philoctète à la suite d'une séance du groupe littéraire Samba. Ce groupe de poètes – Roland Morisseau, René Philoctète, Davertige, Serge Legagneur, Anthony Phelps, Auguste Thénor – deviendra par la suite Haïti Littéraire.
      En 1960, il achète la bibliothèque du peintre Jacques Gabriel. Il apprend par la suite que la bibliothèque avait d'abord appartenu au peintre et intellectuel Roland Dorcély. Les ouvrages avaient été soigneusement choisis par les écrivains français Maurice Nadeau et Michel Leiris.
      Pour mieux incarner la modernité, Philoctète et Davertige veulent rompre avec la tradition poétique haïtienne, parnassienne et romantique. Ils suivent les traces du poète Magloire-Saint-Aude. Les grandes amitiés développées au sein d'Haïti Littéraire – Davertige et Legagneur; Morisseau et Philoctète – enrichissent énormément leurs créations.
      Suite à l'arrestation de son ami, l'étudiant Jacques Duvieulla, Davertige se réfugie chez une dame lavandière de profession, amie de son mentor Cédor, en banlieue de Port-au-Prince. Il écrit alors son recueil Idem de septembre 1960 à février 1961. Il passe son temps à lire ses poèmes à haute voix, à la Lautréamont.
      À Port-au-Prince, le 7 janvier 1962, Idem paraît, publié sous les presses de l'Imprimerie Théodore à compte d'auteur, et préfacé par le poète Serge Legagneur dans la collection Haïti Littéraire. Pour payer le tirage des 300 copies, Davertige vend sa voiture, une Jeep Willis. Comme la somme n'est pas suffisante, il supprime – sous la pression de Théodore – le quart du texte qu'il balance dans un égoût. Les poèmes jetés sont des textes engagés, influencés par le réalisme socialiste.
      Le poème «Pétion-Ville en blanc et noir», le dernier du recueil, est un témoignage de son séjour forcé chez la lavandière. Ce poème, écrit le 9 février 1961, facile d'accès, est une concession à la gauche haïtienne, fervente de réalisme socialiste, qui l'accuse d'être hermétique.
      Villard Denis vit de sa peinture de 1960 à 1962, ce qui permet à Davertige d'écrire. Il travaille pour Issa El Saieh, galeriste, gagnant près de quatre cents dollars par mois.
      En 1962, il troque sa peinture contre des livres à la Librairie Select où il rencontre le libraire Noisy et l'un des grands lecteurs de Port-au-Prince, Guy Dallemand. Il fréquente également la librairie La Pléïade. Ses lectures lui sont fructueuses; plus tard, à Paris, rien ne lui sera étranger. Il lit Saint-John Perse, les poètes afro-américains et les voix de la Négritude: Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, Léopold Sedar Senghor...
      Au début des années 1960, malgré sa renommée de peintre et de poète, il n'a pas de fiancée. Bohème, il fréquente de temps à autre les prostituées.
      En 1962, le critique littéraire Maurice Lubin, à l'occasion d'un séjour à Paris, fait circuler les œuvres du groupe Haïti Littéraire et adresse une copie d'Idem au poète Alain Bosquet. En 1963, celui-ci salue le génie de l'auteur d'Idem dans le journal Le Monde.
      En 1963, les poètes d'Haïti Littéraire – Morisseau, Philoctète, Phelps et Thénor – sont applaudis par Eugénie Galpérina, critique littéraire soviétique. Dans son article, repris en Haïti, le nom de Davertige est malencontreusement omis. Afin de réparer l'injustice, René Philoctète écrit un article élogieux sur Idem dans la revue Semences.
      Dans un entretien accordé à la revue franco-haïtienne Conjonctions, en 1964, Davertige déclare: «Je n'ai aucune honte, moi, à dire qu'un jeune écrivain qui nourrit beaucoup d'ambitions doit s'expatrier. Par besoin d'oxygène». Quelques mois plus tard, avec l'intention d'explorer l'Europe, Davertige s'arrête quelques jours à New York; il y demeure un an. Il travaille alors à Art d'Haïti, petite boutique de peinture tenue par Léon Chalom où il fait de l'art commercial pour le compte de la maison Carlman.
      La même année, par l'entremise d'un ami commun, il fait la connaissance d'Alain Bosquet au Carnegie Hall. La rencontre est chaleureuse. Bosquet écrit un élogieux article sur Idem dans Combat en 1965. Avec une préface de Bosquet, Idem est réédité à Paris à 650 exemplaires chez Seghers. Davertige vit toujours aux États-Unis. Une note parue dans L'Express dit, à tort: «poursuivi par les tonton-macoutes de Duvalier, il ne pouvait plus retourner en Haïti».
      En octobre 1965, Davertige arrive à Paris où il vit dans un petit hôtel du Quartier Latin. Davertige est assez heureux de sa rencontre avec le milieu parisien. Il fréquente les poètes Alain Bosquet, Pierre Emmanuel, André Laude... Les écrivains français lui rendent hommage dans une mise en espace d'Idem.
      En 1967, toujours à Paris, il s'installe avec une jeune Française, Chantale, rencontrée dans le cadre de ses activités politiques avec le groupe gauchiste F.A.R.H. Leur fille Éléonore naît en 1968.
      Au début des années 70: la désillusion. Le poète considère avoir tout perdu en Europe: le sens de la langue française, son prestige et son génie.
      De 1967 à 1973, il voit quotidiennement le poète Gary Klang, rue Gay-Lussac, 5ème arrondissement. Il fréquente également des intellectuels haïtiens de Paris comme Gérard Aubourg, Daniel Arty, Jean-Claude O'Garo.
      En 1968, avec les dirigeants du F.A.R.H. Fred et Reneld Baptiste, Davertige part pour la Chine où ils entreprennent des démarches auprès du gouvernement pour obtenir de l'argent et des munitions, mais la Chine ne manifeste aucun intérêt pour les luttes révolutionnaires en Haïti.
      Au début des années 70, Davertige commence la rédaction d'un roman qu'il espère l'œuvre de sa vie. Il cumule plus de 2000 pages d'une calligraphie menue, sans marge ni espacement. Plus tard, il met tout au feu.
      En 1970, à Paris, il rencontre Hérard Jadotte, éditeur de la maison d'édition Nouvelle Optique, qui l'invite à venir vivre à Montréal. En 1976, il rompt avec Chantale et quitte Paris pour Montréal.
      De 1976 à 2002, il se replie sur lui-même. Il peint et récrit Racine et Lafontaine. Il entame une voie mystique. «Les ténèbres: la vie s'achève. Plus de Villard Denis. Davertige est au passé. Son représentant Villard Denis est mort.»
      En 1987, il rentre en Haïti. Il séjourne pendant six mois chez son ami René Philoctète. En 1999, invité à exposer ses œuvres, il retourne à Port-au-Prince à l'occasion de la Rencontre des ministres latino-américains.
      En 2003, il récrit la plupart des poèmes d'Idem, dessine et participe activement à la publication de ses œuvres chez Mémoire d'encrier à Montréal, parues sous le titre Davertige, Anthologie secrète. L'ouvrage a été lancé au Salon du Livre de Montréal en novembre 2003.
     Davertige (Villard Denis) est mort à Montréal le 25 juillet 2004. Une série de textes-hommages avec des encres de Davertige – de la série «Aluminium fantôme» – seront prochainement mis en ligne sur «île en île».

– Rodney Saint-Éloi
 

Biographie adaptée de la «Chronologie» de Rodney Saint-Éloi, parue dans Anthologie secrète de Davertige (Montréal: Mémoire d'encrier, 2003): 147-151.

 
La légende de Villard Denis

La légende de Villard Denis
Est une légende simple et amère
Sous le tournoiement des couteaux de l'ardoise
Et de la corde en coryphée dans les branches

Elle voit au loin la cendre du cœur tourner
Entre des crocs et des salives
Pour dire la geste du cœur-aux-chiens
La légende était à leurs pieds
Avec mes vitres brisées dévorantes
Ma chemise trop fine voulant encercler l'incendie

Voici la légende du cœur-aux-chiens
Avec la célérité des flammes de la main
Qui disent non pour son sang vif
Ses cloches sonnent avec un bruit de bois sec
Au-dessus des arbres brisés en paraboles
Pour l'entraîner dans les dangers des fantômes tourbillonnants
Près du parapet des noms en serpents

La légende de Villard Denis à vos oreilles
Court à pas d'enfant dans les feuilles
Elle était docile aux pieds de la Sainte aux yeux d'argent
Le brasier recouvrant sa face
Elle était broyée par les bruyères de vos entrailles
Et veut parler au braiment du soleil
Le langage de l'homme pathétique
Et que viennent les poètes d'antan
Et s'en aillent ceux d'aujourd'hui
Dans le cycle de ses lamentos
Derrière le voile du crâne où se tissent les funérailles fissurées

Pour contenir son dos dans la gloire de sa Parole revenue
Un voyage qu'elle entreprend à sa façon
Pour pénétrer dans l'or ouvert
Des bras de la Vierge aux cheveux blonds

C'est le cœur de Villard Denis
Émerveillé dans un monde en pâtures
Sous les nuages violets des chiens
Où gisent le glas de la tombe et l'émerveillement de ses nuits
Crépitant dessous les sanglots dans le crachoir imberbe de sa face

Un cœur aux pourceaux dans la patrie brûlée des passants
Et qui craque sur les fémurs de la fleur-aux-dents
Dévidant la bouteille de ses mots sans âge
Mourant dans la chaîne infinie des flots
Sous les flûtes de farine du cœur
Ô suaire de ma naissance
Sur la table aux tiroirs ouverts
Où le verre creuse le puits pour dévider enfin le miracle de l'arme des colonels
Des roses fanées sur la surface de la légende
S'appuyant la tête à nos genoux

Ce n'est pas adieu que je dis aux étoiles de vos talons

Qu'en Enfer les dieux vous bénissent
Et sous la girouette du sang
Chante la légende de Villard
Qui est une légende immortelle.

 
Omabarigore

Omabarigore la ville que j'ai créée pour toi
En prenant la mer dans mes bras
Et les paysages autour de ma tête
Toutes les plantes sont ivres et portent leur printemps
Sur leur tige que les vents bâillonnent
Au milieu des forêts qui résonnent de nos sens
Des arbres sont debout qui connaissent nos secrets
Toutes les portes s'ouvrent par la puissance de tes rêves
Chaque musicien a tes sens comme instrument
Et la nuit en collier autour de la danse
Car nous amarrons les orages
Aux bras des ordures de cuisine
La douleur tombe comme les murs de Jéricho
Les portes s'ouvrent par ta seule puissance d'amour
Omabarigore où sonnent
Toutes les cloches de l'amour et de la vie
La carte s'éclaire comme ce visage que j'aime
Deux miroirs recueillant les larmes du passé
Et le peuple de l'aube assiégeant nos regards

 

L'idée de cette Anthologie secrète a germé à Port-au-Prince durant l'année 2000 lorsque Villard Denis, dit Davertige, est passé me rendre visite aux Éditions Mémoire, rue Marcelin. J'ai tout de suite été séduit par la vivacité de cet homme élégant dont les yeux dissimulent mal l'angoisse. Il y avait dans la salle les poètes Dominique Batraville, Georges Castera et la galeriste Mireille Pérodin Jérôme. Davertige était parmi nous, semblant surgir d'un autre temps, habité par cet enthousiasme et cette rare passion du savoir.

     Ce jour-là, un dieu m'est tombé sur la tête. Davertige parlait avec aisance de philosophie et de poésie. Je lui ai demandé de rééditer aux Éditions Mémoire Idem, ce texte qui avait bénéficié d'une réception inespérée à sa parution en 1962 à Port-au-Prince, car nous, la génération des moins de quarante ans de Port-au-Prince, ne le connaissions tous que par procuration, citant de mémoire les poèmes emblématiques «Omabarigore» et «Pétion-ville en noir et blanc». Mon argument, ma pièce à conviction, fut de lui dire que les Haïtiens étaient tous orphelins d'Idem. Sans sourciller, Davertige accepta l'idée de cette publication.

     Mais ni lui ni moi n'avons pu aller au-delà de cette intention. Comment donner corps, forme et sens à ce texte et comment le présenter aujourd'hui alors que les trois premières éditions (Port-au-Prince, Paris et Montréal) avaient, semble-t-il, enfermé le texte dans une mythologie?

     Il fallait rencontrer à nouveau le poète et c'est à Montréal, ville qui nous a accueillis respectivement en 1976 pour lui et en 2001 pour moi, que la réédition d'Idem a été réabordée... Entre-temps, j'avais relu le texte et soupesé chaque poème, suffisamment pour croire que les histoires littéraires haïtienne, parisienne, québécoise et plus largement francophones risquaient de manquer l'un des actes poétiques les plus importants du XXe siècle.

     Le projet a débuté par tâtonnements. J'ai passé au peigne fin les éditions précédentes, les commentaires et critiques, fouillé dans des revues et magazines, demandé au poète de nouveaux textes. Je l'ai traqué, l'assiégeant à toutes heures du jour et de la nuit dans son appartement de la rue Wiseman dont je suis encore peut-être le seul à franchir le seuil. Ainsi m'a été offerte l'amitié précieuse du poète, une amitié qui va vers l'essence des choses et des êtres. Ainsi également, il m'a conté l'aventure d'Haïti Littéraire, ses démêlés avec la gauche haïtienne trop orthodoxe à son goût, ses lectures précoces et boulimiques, son séjour aux États-Unis et en France, ses rencontres avec le poète Alain Bosquet et les dinosaures de l'institution littéraire parisienne, sa réclusion à Montréal, les fantômes ayant volé sa jeunesse, et surtout le sentiment absolu de son inachèvement. Sans tragédie, autour d'un verre (la vodka à l'honneur), il avait ce sourire généreux d'où vient «La légende de Villard Denis».

     Je suis en face de Davertige, ce génie sans ordre qui se définit comme «cet adolescent qui cherche les réverbères éteints», et qui, dans sa quête chaotique, s'efface en ouvrant ses «obsèques à toutes mortes d'ici-bas et d'au-delà». Et pour cause:

L'amour s'en va me laissant seul dans le silence
Et mon avenir se confond avec les verres de fumée qu'on porte la nuit [...]

Je m'endors dans le lit de mon ombre.

     Cette voix poétique qui s'abrite dans le silence et dans la nuit est celle d'un homme seul ayant perdu son enfance et ses «jouets brisés»; Idem, tout comme la vie, est un acte testamentaire, qui s'accommode mal des «cannibales modernes». Aussi associe-t-il naturellement orages et ordures de cuisine, amour et linceul, rues et fantômes.

     Idem est l'histoire d'Idem, l'histoire d'un homme seul, de l'homme d'un seul livre, l'homme d'un seul vertige, sans présent, sans avenir, qui veut seulement résumer son passé, en partant à la «recherche de sa croyance» et des «statues de sanglots».

     Peu à peu le livre commençait à prendre forme. Soudain m'est venue l'idée de retourner aussi à Villard Denis, celui qui allait signer ses poèmes Davertige et qui jouissait déjà d'une grande réputation de peintre avant-gardiste à la fin des années cinquante. Il avait bousculé à Port-au-Prince les préjugés de l'époque avec sa toile le «Christ nègre» et sa manière de rejeter d'un seul revers de main tous les faux-paradis coloriés et tous les conforts esthétiques îliens. Je lui ai apporté du papier, de l'encre de Chine. Et c'est ainsi qu'il a composé «l'aventure de ses ombres» en des traits somptueux: une quinzaine de dessins pour cette anthologie. Il a construit lentement mais sûrement cet univers géométrique labyrinthique où «toute lumière s'est suicidée».

     Puis la photographe Johanne Assedou a accompagné Davertige dans les parcs de Montréal. Elle a photographié cet homme, toujours en costume cravate et chapeau melon, qui parle avec une noblesse singulière par ces temps où l'on ne sait plus ce que parler veut dire. Johanne, devenue assistante éditoriale à Mémoire d'encrier, a pris en main la publication, en révisant les textes, en travaillant à la mise en page, en appréciant secrètement cet homme qui s'enferme dans ses mystères.

     Est venue par la suite, malgré nous, la volonté du poète de récrire ses poèmes, d'enlever «les vétilles», de peaufiner... mais également de ré-orienter son dire premier, en dispersant tout, en bousculant surtout les poèmes les mieux reçus comme pour dénoncer à sa manière l'hypocrite lecteur... et pour se cacher sous le paratonnerre des mots, grâce à une métrique et une syntaxe iconoclastes.

     En relisant ces poèmes, je me suis rendu compte que Davertige, tout comme Pessoa, garde la digne discrétion de l'homme qui se perd vite dans la foule, tout en «portant en lui tous les rêves du monde». Cette Anthologie secrète est un acte de silence comme le furent la poésie et «La légende de Villard Denis». La vérité est que toute parole appartient au vent, mais que le vent qui la vole sait également la ramener au port.

– Rodney Saint-Éloi
Montréal, octobre 2003

 photos: Johanne Assedou

Publié dans Les marcheurs de rêve

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