Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le corps du délit

Publié le par la freniere

Je veux traîner le monde derrière mes yeux, toucher avec ses mains le corps du délit. On ne comprend pas le désert sans manger la poussière. On ne sait pas l’assiette sans façonner l’argile. Mon chemin passe par les jardins, le silence, l’odeur de terre. Il rejoint par le vent le sillage des oiseaux. Il dort quelque fois à l’auberge des brouillards. Il s’éveille entre les lignes d’un poème. Il fait fondre la neige avec sa main de feu. Il court avec la biche sans écraser les mûres. Il traverse les murs. Il repère les portes. Il emporte les rives au milieu du courant. Il rempote l’espoir dans le pot du malheur. Fuyant les labyrinthes, il se veut une maille dans un tricot de lumière. Il a connu la griffe, la morsure, le froid. Il a choisi le feu, la caresse, le vent. Il court sur la page. Son flanc troué de mots laisse une trace de sang. Il monte quelque fois jusqu’à la nuit des feuilles et rallume la sève.

Le ciel s’assoit sur les nuages et laisse ballotter ses grandes jambes de pluie. La ligne d’horizon tire une langue rose. Les arbres mâchent l’orage et recrachent des feuilles. Le vent s’ébroue sur le perron avant de frapper à la porte. Le coq ce matin a oublié de chanter. La lumière dort encore dans la paille des heures. Les mille bouches du sable boivent l’eau du désir. Chaque érable est un phare pour les oiseaux de passage.

Certains matins se voudraient nuit. Ils se lèvent à moitié, préférant les nuages à l’éclat du soleil. Un poème soulève la grosse pierre du temps. Elle a poussé là sans qu’on sache trop comment, un peu comme ces cailloux projetés sur la route. On y pose le pied pour se sentir en vie. On crache quelques mots au fond du précipice. On relève la tête pour ne pas y tomber. Il y aura toujours une marche qui manque, une autre où l’on titube. On s’accroche à la rampe sans savoir où elle mène. On avance quand même pour retarder la fin, connaître l’histoire, reconnaître à la voix l’insuffisance des mots.

On passe le torchon dans les recoins de l’âme. À l’étage des idées, les neurones se serrent les uns contre les autres. On écrase d’un coup d’œil les épines des images. On écrit on ne sait pas pourquoi. On hésite souvent, un peu à la manière d’un brouillon, ou comme on penche la tête en prenant les virages. On cherche la portée sous la musique des lignes ou la forme d’un loup dans les nuages bas. Les mots que l’on écrit ne sont pas ceux qu’on veut. Ils viennent au hasard se planter sur la page portés par un pollen sonore. Ils prennent tout leur sens quand le papier jaunit. Au fond, c’est le silence qu’on cherche entre les phrases, le vrai son du cœur, les battements du temps que l’on croyait perdu.

On ne sait jamais où on en est. On cherche les visages sur les photos perdues, le premier rôle parmi les figurants, la chair des répliques parmi les accessoires, le sens de la pièce du côté des coulisses. On ne peut plus faire de nœud avec le fil du téléphone. Les mots se perdent sur la ligne. On les retrouve exsangues au fond d’un répondeur, la voix en différé, loin du rire et des larmes. Tant de présence fait défaut dans le temps et l’espace. Les portières qui s’ouvrent se referment aussitôt. On reste malgré tout pour savoir ce qui manque.

C’est derrière une vitre qu’on regarde le vent faire bouger les branches. On ne sait plus l’odeur des feuilles ni la pluie sur le sol. Les mailles du tricot s’accrochent aux barbelés. Les couleurs se délavent sous le strass du paraître. Les néons de la ville ne s’éteignent jamais. On continue de marcher, de manger, de parler sans trop savoir pourquoi. On aimerait bien toucher du doigt des images vivantes, ouvrir d’une caresse le cœur plié en deux comme une lettre perdue.

Tant qu’il y aura des clefs dans les mauvaises mains, il nous faudra pousser les portes d’une épaule ou arracher les gonds. Les mots coincent dans le chambranle des phrases. On n’écrit plus en aiguisant le sens, on se contente plutôt de haïkus trop faciles. On refuse de répondre aux questions des enfants. On laisse des blancs entre les mots, des trous de mémoire où s’évade la vie. Quand le livre est fini, on reste prisonnier des dernières paroles.

Jean-Marc La Freniere

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost0

Bric-à-brac

Publié le par la freniere

Bric-à-brac: 2e jour de campagne où les geais bleus se sont rassemblés en troupe, leurs cris de corvidés se répercutent dans la vallée. Je me suis réveillé avec le goût de noisettes et le souvenir des piquants qu'il fallait éliminer en les mettant dans un sac de jute que l'on battait sur l'asphalte, il en restait des traces après, sur les bords du trottoir, plus facile à éplucher, ensuite on allait les vendre au restaurant du coin, à St-Mathias d'Arvida, en paquet de 50 ou de cent noisettes dans des sacs en papier brun.
C'est le temps des cerises sauvages, à l'époque où elles sont grosses et noires, on en mangeait avec beaucoup de sel, on devenait coloré, taché, et on crachait les noyaux, la bouche devenait pâteuse. Les souvenirs d'enfance sont liés à la fin de l'été, au jour de la rentrée scolaire avec les nouvelles classes et les nouvelles faces.
Bientôt ce sera le temps des cucurbitacées!
En attendant les déguisements, les politiciens ont tous mis leurs costumes de Père No Way, cadeaux, bonbons, petit tour en carrosse, plongée dans le cheminée, cartes-bonis, et décompte de la dernière chance.
J'ai cherché la définition du mot poulie qui m'a intrigué: c'est une petite roue qui porte sur sa jante, une corde, une courroie, et sert à soulever des fardeaux, à transmettre un mouvement. Les parties de la poulie sont: le croc, la gorge, la mâchoire et le réa qui est le rouet. Il y a la poulie folle qui tourne librement sur son axe et il a la poulie simple, double et triple, mais il semble que toutes les poulies grincent...
C'est toujours le temps des foins, de rentrer çà dans la grange, de faire des conserves, de rentrer le bois dans le caveau, c'est pour quand les patates, les pommes prennent des couleurs tandis que les pommiers sont lourds des fruits mûrs. Dans la forêt lanaudoise, les verts pâlissent et deviennent jaunes on sent l'écart de température, je commence à faire ma liste pour la chasse à l'Original...
On va publier un journal humoristique comme dirait Louis Fréchette, çà prends des Originaux et des Détraqués pour embarquer dans un tel projet, avec notre petit marché, le Québec Bashing va se donner le bon rôle du méchant et le bon flic va à Taillefer de Voir Libéral...
La dernière lune de l'été se déguise en chemise carottée, on sort les cornemuses, on nage dans les brumes du matin. Chez nos amis les oiseaux, beaucoup ont amorcé le voyage vers le Sud, on aurait le goût de s'accrocher au voilier d'outardes comme un moussaillon qui monte au mât de misaine, terre à l'horizon!
Les alizés nous saluent, tout alentour, les snow-birds, les flying-dutchmans et les bermudas qui plongent dans le mystère du triangle. C'est l'équateur qui doit être notre point de départ, en temps qu'espèce, à l'époque de l'Île de la Tortue, la Pangée...
Les bactéries qui nous accompagnent depuis ce temps-là, ont des souvenirs bien enfouis dans notre système digestif, si on pouvait parler le langage des bactéries, on en saurait un peu plus sur l'évolution de la vie sur terre et ailleurs dans l'univers. Pour votre première leçon, vous me ferez un exposé sur les unicellulaires, parlez-nous des eucaryotes (qui ont des noyaux avec leur matériel génétique) et les procaryotes (qui n'ont pas de noyau), entre 2 et 4 milliards d'années, il s'en passait des choses ici...
Souvenir-souvenir de Métal Hurlant, quand nous sommes dans le bureau d'Alain Dionnet à Paris, avec Richard Langevin et Alain Proulx et le téléphone sonne, c'est Los Angeles qui veut acheter les droits pour Heavy Metal, çà cogne à la porte, oups! c'est Moëbius, Jean Girault lui-même, oh! des québécois, il entre et se mêle de la conversation, sublime rencontre, à la fin, on va dans l'entrepôt avec le Dg qui nous donne la collection complète des revues...
Nous avons tous dans nos souvenirs, un numéro de Pilote, les Rubriques-à-bracs de Gotlib, un Fluide Glacial, une Bd de Crumb, Onésime, nous avons un Andy Capp, Spy vs Spy, Red Ketchup, Lone Sloane de Druillet, Little Nemo de Windsor Mackay... Avez-vous des idées fixes...

Alain-Arthur Painchaud en bandes dessinés...en dessins animés...

Publié dans Poésie du monde

Partager cet article

Repost0

Jean Morrisset

Publié le par la freniere

Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 368 pages 29,95 $.

Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2018, 368 pages 29,95 $.

Publié dans Les marcheurs de rêve

Partager cet article

Repost0

Décès de Frank Venaille

Publié le par la freniere

Décès de Frank Venaille

Depuis cinquante ans, ce poète fouillait inlassablement ses blessures, dans une implacable et néanmoins pudique quête d'identité. Grand prix de poésie de l'Académie française en 2011, et Prix Goncourt de la poésie en 2017,  Franck Venaille est mort ce jeudi 23 août, à l’âge de 81 ans.

lire la suite

Publié dans Les marcheurs de rêve

Partager cet article

Repost0

Une semaine de cent ans

Publié le par la freniere

En collaboration avec Verte Irlande

En collaboration avec Verte Irlande

Publié dans Glanures

Partager cet article

Repost0

Il y a peu de lettres

Publié le par la freniere

Il y a peu de lettres dans l'alphabet, mais 228 muscles distincts dans la tête d'une fourmi. Le vent agite l'infini. L'espace est en mouvement. Il ne pleut pas vraiment. Une eau conceptuelle inonde mon cahier. L'alphabet flotte dans la moiteur des phrases. Les bouleaux pavoisent comme des upsilons. Une gamme de gammas en rehaussent les tons. Le jour lessive et rince la vaisselle des heures. Des abeilles s'agglutinent sur des ruisseaux de fleurs. Quand il pleut, malgré le bruit de l'eau, les feuilles font dodo endormies par le vent dans le hamac des branches. Le temps pousse de la langue des pelletées de poussière, des traces, des fragments décatis, des débris décrépis. Quand je l'approche de ma bouche, je sens des vignes dans un verre. Est-il à moitié vide, à moitié plein ou rempli d'espérance? J'entends la bête quand c'est du lait ou bien des fruits quand c'est du jus. De virage en croisement, tous les rangs se rejoignent. Vus du ciel, ils ressemblent à un jardin parsemé de maison comme de gros légumes. Chaque arbre a ses pensées. Les miennes ressemblent à celle du vieil orme méditant parmi les verges d'or. Les yeux feuillettent le lac comme un livre liquide. Chaque vague est une page. Les bateaux sont des doigts longeant les phrases. La musique du monde ne cesse pas de changer, de do dièse en si bémol. Le paysage ne cesse pas de chanter, de fa dièse en fadaise. Une clef de sol ouvre la porte sur la portée du ciel. La colline respire par un mince filet d'eau sous sa redingote de pierre. Je rêve. Je joue comme à deux ans, comme à quinze ans, comme à quarante ans. Je débarbouille le réel, le déshabille de sa chape de plomb. Je le promène en culottes courtes à la poursuite d'un cerf-volant. Je commence à peine à mesurer la profondeur du temps, sa lourdeur dans les jambes, les articulations, les os. Le fleuve continue bien au-delà de l'estuaire.

Les abeilles butinent la flore des fossés. Le soleil s'apprête à sauter la ligne d'horizon. Une perche invisible se courbe sous son poids. Les lignes de la main se tracent dans la terre et les poutres pourries. Des fourmis les dessinent ou des termites charpentières. Il fait froid, il fait chaud tour à tour. La chaleur de l'été s'évapore des pierres. Elle fraîchit avec le vent d'automne. Le convoi des nuages circule sans un bruit. Les odeurs se transforment en images, en mémoire, en désirs. On sursaute quand le silence éclate. Le vent se lève. Il tombe des plumes et des samares dans cette colère d'ange. La peau du ciel vire à l'ecchymose. Les tons de rouge, les teints de rose deviennent bleu. Je cherche le soleil, mais il s'attarde comme un vieux sur un banc, un gosse dans un parc, une poupée dans un carrosse cabossé. Il lézarde au hasard. À compter les moutons, je finis par tomber dans un sommeil de laine. Je tricote un semblant de réel avec l'aiguille du rêve, la grande aiguille des heures et l'aiguillage des gares. Le Nord aimante ces aiguilles où je perds des mailles. Le cœur du paysage bat comme une petite cylindrée ou bien celui d'un mastodonte selon l'espace qu'il occupe. Plus on rapetisse, plus le paysage grandit. Il ne faut pas confondre un palais de verdure avec un trou à rats, l'opinel des routards au surin des motards et l'authentique chair de poule avec le cuir des blousons noirs. Je traverse, non pas l'ombre, mais l'aspect négatif de la lumière, la substance noire des choses. Des assassins virtuels y rôdent comme des ombres, des équations sans réponse, des petites roues qui tournent dans le vide comme des montres bancales. L'essentiel émane de l'imaginaire. Je fais des nœuds avec les mots. Je prends la vie au lasso des images. Le visuel et le verbal s'y tissent un nid, l'immense toile des mots. Des ombres échappent à la lumière, à l'éclair des flashs, à l'éclat des néons. Le soleil éternue en proie à une grippe d'été. On l'aperçoit à peine derrière son cache-col de nuages. Le jour n'arrête pas de finir.

Jean-Marc La Frenière

 

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost0

Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Je cherche l’homme mais je ne trouve que ses habits.

 

Publié dans Aphorisme du jour

Partager cet article

Repost0

Chantale Gagné: une pianiste de Plessisville

Publié le par la freniere

Publié dans Glanures

Partager cet article

Repost0

Vivant

Publié le par la freniere

Les rêves ne sont pas sur-humains, ils ne voyagent parfois qu'à hauteur d'homme. Un vélo tombe, les pieds dans ses rayons, sa chaîne saute ; une route dérape l'indifférence autour ; un pont bancal s'élance sur l'abîme ; une pierre d'achoppement pleure sa pierre d'angle ; des affiches mentent, vendent leurs viandes sur étals ; des promesses se maquillent aux chromes de mensonges. Quelque part un ami s'en va sans bruit. Lassitude lassitude, douleurs. On pourrait croire que les murs sont trop hauts, que l'univers trahit. On pourrait croire que le jour se ferme. Mais les bras de nuit enlacent des étoiles, une piste d'envol imagine un bonheur autre. Ce qui ne finit pas. Ce qui ne vieillit pas. L'hiver toujours porte un printemps. Et le soleil, chaque soir mort, remonte chaque matin, éblouissant. Vivant.

 

Ile Eniger

Publié dans Ile Eniger

Partager cet article

Repost0

Malappris

Publié le par la freniere

Au marché du village, j’offre mes livres entre deux pains, des girouettes en fer-blanc et des semis de tomates. Les gens lisent debout en se grattant le cul, mélangeant les images avec les bruits d’autos, l’odeur grasse des frites et les rires d’enfants. Je décharge dans l’ombre une brouette de rêves, un panier de questions, une poignée de ciel dans la prose des jours. La levure des couleurs fait lever l’espoir dans la pâte des phrases. Au prenant mon café, je ne suis jamais seul. Il y a toujours un oiseau qui passe, une pierre qui roule, une seconde qui trébuche sur le fil du temps. La voix des choses change de ton. Elle chante ou elle bégaie. Les choses les plus humbles sont encore de grandes choses, faire son pain, souffler la braise, couper son bois, ramasser des cailloux ou croquer dans une pomme. La mort ne connaît pas le mensonge.

 

De ma première enfance jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours été le pauvre. J’en ai gardé une fierté rebelle, une tendresse pour la vie dans ce qu’elle offre de plus simple, le gras du doigt sur une vitre, la fourrure des mésanges, la grande école de la terre. Je ne crois pas avoir changé depuis l’âge de sept ans. Je ne veux pas démériter de mes rires d’enfant. J’ai vécu dans l’amitié des pierres, des brins d’herbe, des ruisseaux. Ce que j’écris, je l’ai toujours vécu. Je n’écris pas pour décorer le vase. Mes mains sont celles du potier. Je cherche la lumière dans l’argile des mots. Il m’arrive de faire du feu en plein été, pour le sacré des flammes, la prière des tisons. Le plus petit grain de sel, la goutte sur le toit, l’odeur du varech, tout lutte pour être une épopée. La dimension n’est pas dans la grandeur des choses mais dans leur volonté. On porte tous à l’intérieur de soi un autre goût, une oreille inconnue, une bouche étrangère. De la pointe d’un pinceau, d’un crayon, d’une aiguille, l’océan peut surgir, la pluie jouer de l’archet dans une forêt de violons.

 

Tu parles trop La Frenière. Tu déranges le vent. Tu énerves l’oiseau qui dort sur la branche. Laisse un peu s’étaler la couleur du silence, la toile sera plus belle que tes faux airs de flûte. Le grand Pan est mort et les bergers cotisent à l’assurance chômage. J’ai toujours été sourd aux marches militaires, mal à l’aise dans la peau des autres, sans col, sans licol, sans missel, sans odeur dans l’encens des églises, sans compte de banque, sans compte à rendre. J’ai toujours été mal avec les bien-pensants, le bouton de fleur dans un monde en velcro, la tache de l’espoir sur les cravates de chanvre, le septième ciel dans une cage d’ascenseur, le loup de gouttière dans les sous-bois des rues, la goutte qui déborde et roule vers la mer. J’ai toujours été à gauche dans une ligne de parti, gaucher dans un monde où les deux mains sont droites, mal-en-train entre deux rails, malcommode dans une forêt de portes, malappris dans une cour d’école, maladroit sur une ligne de montage. J’attends que la phrase surgisse comme une bête tapie derrière le silence, les voyelles à cheval sur la fenêtre ouverte, le grincement des mots lorsque la porte claque.

 

Jean-Marc La Frenière

Publié dans Prose

Partager cet article

Repost0

1 2 3 > >>