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À la pointure de l'âme

Publié le par la freniere

Je vis de phrases lentes élargissant le temps, d’une poignée de vent, d’un bol de soleil. Une métaphore fuse en plein milieu du lac. Il suffit d’un crayon pour en suivre le cours. Il suffit d’un instant pour retenir le temps, d’un bâton à la main pour soutenir la marche, d’un brin d’herbe de plus pour nourrir l’espoir. La rosée brille sur un tapis de mousse. La route rampe sur la page dans une rumeur de syllabes. La sève court de la mûre à la main, de la terre à la tête. Le vol des oiseaux ne se mesure pas à l’équerre des toits. Le corps s’ensoleille dans l’été du verbe être. Sur le cuir des routes, j’ajuste mes souliers à la pointure de l’âme. Des oiseaux volent entre mes mots. Des bêtes marchent dans mes phrases.

 

À le voir tout détruire, je me demande parfois si l’homme tient à la vie. Il a tout mis en vente. Il a tout pollué. Il a coupé tant d’arbres que les plus vieux oiseaux se cherchent un destin. De tout ce qu’on ignore, il faudra faire un monde meilleur. En réduisant les choses à leur valeur marchande, c’est l’âme que l’on tue. Le monde économique est une prison de chiffres. On ne médite plus sur le destin de l’homme, on le cote à la Bourse. On perd son sang entre les décimales. Il faut défier la loi qui défigure la justice. La vie n’est pas une chose qu’on achète. Chez les bêtes et les hommes, il y a toujours une patte ou une antenne qui fonctionne moins bien, quelques poils de travers, un œil qui louche sans le savoir. Un peuple court dans ma langue, perdant le sang des mots un peu plus chaque phrase. Il n’y a rien à faire, mon corps est trop étroit pour un surplus de voix. Lorsque le cœur me manque, je continue sur l’air d’aller. Les mots sortent des mots comme la langue de la bouche pour atteindre l’oreille.

 

Saoulé de kilomètres, le voyageur échappe au paysage. Dans son regard numérique, les pixels ont remplacé la vue. J’en suis resté aux métaphores, à la poussière des routes, à la musique des syllabes, aux étincelles du silex. De grotte en grotte, de glotte en glotte, des fantômes s’agitent. Ce sont les mères de nos mères gardant le feu vivant. Il faut venir des bas-fonds pour connaître le ciel. Qui n’a jamais eu faim ne saura pas chanter le pain. Le corps et l’esprit sont deux matières différentes. Ils prennent leur sens trempés dans les mots. Les couleurs précèdent la naissance des fleurs. Les parfums en soulignent la mort. Les pas de l’odorat accompagnent la vue. Les sons précèdent le toucher. La parole s’agite sur les antennes de l’ouïe. Je recherche dans l’ombre des reflets de lumière, le mouvement des muscles dans le grand corps de l’air. La matière s’appauvrit dans le trésor des apparences. Je suis caresses et peau. J’ai le poids de mes os et l’âge de mes rides. Malgré les verres de plastique, je n’en finirai pas de boire la moelle sucrée des érables, la chaude haleine des bêtes, le vin des pissenlits juste avant qu’ils s’envolent. Je souffle des tisons sur le gris de la cendre.

 

Locataire du néant, je ne possède que ma vie. Où règne le mensonge, c’est l’argent sale qui parle. On ne négocie pas une arme sur la tempe et les menottes aux poings. La soif des autos dévore le maïs. Le prix du riz augmente à chaque plein d’essence. L’avenir tant promis a des nuages dans la gorge pleins de gaz toxiques. La ligne d’horizon est cousue de fil blanc. La bêtise n’est plus un vain mot, c’est la réalité. On a peur des sèves nourricières, des amours en jachère, des colères d’oiseaux. On a peur des enfants, des bêtes, des herbes folles. Il faut les arracher, les mettre au pas, les couper au carré. Il faut les museler dans les écrans de fumée. Le sable de la terre sera sans eau, l’air sans vie, les autoroutes peuplées de fossiles nucléaires. Le désert n’est déjà plus qu’un fleuve de fuel. Il faut s’aimer plus fort avant que la terre parte en fumée, élargir l’horizon du cerveau par l’amplitude des caresses.

 

Les cicatrices qui parlent à voix basse se sont mises à crier. Qu’on se moque de mes poèmes en fleurs, de mes oiseaux troués, de mes rustines pour le cœur, je continue ma route loin des bilans comptables. Face au bois des matraques, les cuillères de bois s’offrent un concert de chaudrons. Depuis quelques jours, leur tintamarre fait danser la rue, les enfants avec les grands-parents, les punks bras sous bras avec les écolos. Un ange fusille du regard les grands yeux vides d’un beu. Les ecchymoses de la rue forment un signe de paix. On peut trancher dans le gras, compter en semaine ou en semestre, augmenter le crédit, réduire les impôts, changer toutes les virgules de place, mettre des décimales comme on pose un plaster, la liberté ne se négocie pas. Il ne faut pas s’emparer du pouvoir mais l’abolir, brûler l’argent sur le parquet de la Bourse, effacer la fausse ardoise des banques, partager la moisson au lieu de spéculer sur le prix des semences.

 

 

Publié dans Prose

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The sounds your life makes

Publié le par la freniere

 

 

Publié dans Poésie à écouter

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

Il est revenu, la tête pleine de schrapnels. Il passe ses journées assis dans le jardin, non pas pour vivre mais savoir pourquoi.

Publié dans Aphorisme du jour

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Je me souviens

Publié le par la freniere

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Publié dans Glanures

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Elle n'est pas morte

Publié le par la freniere

Elle n’est pas morte.

Elle fait semblant.

Comme toutes ces choses que

nous avons l’air de faire.

 

Elle lit ceci par-dessus mon

épaule.

Je sens sa main

maternelle et glaciale

sur mon épaule.

Elle dit mon nom.

Elle répète mon nom, comme

une litanie.

Elle se répète.

Je me répète.

J’écris ceci avec l’efface de mon

crayon, comme une cassette qui

se rembobine.

Je me sers un autre verre de

scotch.

Je la sens derrière moi.

Je me retourne et elle est

partie.

 

Je me retourne.

Je me répète.

Je me rappelle.

Des places.

Des faces.

Une place.

Une ville.

Au sud du vrai nord où

le ciel mord la terre.

Cette ville n’est pas morte.

Elle fait semblant.

Cette ville n’est pas facile.

 

Elle est porte.

Elle est prologue et

épilogue.

 

J’écris ceci :

Elle n’est pas vivante.

Elle fait semblant.

Comme un rêve.

Elle est vraie comme un

rêve.

Comme un livre.

 

Je suis tout petit.

Je suis dans la maison de ma

mère comme si j’étais dans

son ventre.

J’ai chaud.

Je suis bien.

Je ne me rappelle de rien.

Je joue avec mes Dinky toys sur

un lit à couverte rouge.

Les plis de la couverte forment

des montagnes et des vallées où je

les fais promener.

Où je les fais vivre des vies et des morts

sans corps et sans pays.

Je suis présent dans le passé.

Ma mère me regarde jouer avec mes

Dinky toys en préparant le déjeuner.

J’écris ceci :

ce mot :

soupane.

Je ne vois rien.

J’ai faim.

J’ai les mains sales d’avoir tellement

Joué à la guerre.

 

Patrice Desbiens   Un pépin sur un poêle à bois

Publié dans Patrice Desbiens

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De miette en miette

Publié le par la freniere

La vie surprend parfois avec ses jambes de 16 ans au regard de vieillarde, sa longue tignasse rousse sur un crâne de pirate, son cœur de banquier sous un poncho de laine, ses larmes de cigare au fond d’un cendrier, ses bleus de travail qui sentent le bébé. Pour qui donc parler, il n’y a que les morts qui ne soient plus qu’oreille. J’ai du mal à prier un Dieu qui reste sourd. Je demande son feu à celui qui a froid. Je vais de miette en miette comme un oiseau partage le pain sacré des pauvres. Je ne cueille plus les fleurs qu’avec les yeux, laissant le temps en profiter. D’arbre en arbre, de nuage en nuage, le vent se dessine un visage et l’air fait bouger les bronches de l’espace. Je déteste et je désire le monde. Devant l’odeur du pain, je laisse la faim s’exprimer. Il y a tant de choses brisées, si peu d’outils pour réparer, tant de mensonges à contredire, trop peu de souffle pour le faire. Je suis l’homme qui a jeté ses clefs pour fuir la maison. Je suis l’homme des routes qui rêve de se perdre mais reconnaît ses pas dans chaque paysage. Trop de gens donne dans le surplus. J’ai moins qu’il ne m’en faut, mais j’y trouve mon compte. Il me faut bien écrire puisque la vie ne finit pas ses phrases. Entre le délirium et la rage, je cherche la sagesse. J’écoute pousser les fleurs à défaut d’en cueillir.

 

Je me suis levé tôt, ce matin. J’attends toujours mon âme. Je déjeune au soleil. Je porte à mon sourire un petit bout de pain, une bouffée d’air frais à la bouche du cœur. Mon corps devient vivant. Je laisse mes yeux errer sur la splendeur des montagnes. J’écoute les vaches à poil long qui ressemblent à des yacks. Je les suis d’une phrase jusqu’aux os des mammouths. Je suis le premier homme, le cueilleur cherchant encore du feu. Je creuse un puits du bout de mon crayon. Le sang rêve dans les veines qui battent. Une mère me guette par la fente du monde. Je parle dans sa langue. Quand les bourgeons éclatent, la sève sous l’écorce nous livre ses secrets. Le ciel se renverse sur les plis de la nappe. Le vent dessine à mon oreille la parole des arbres. Chaque matin, je me surprends à vivre. Je ne conjugue pas le verbe être avec l’avoir, je le conjugue avec l’amour. Tous les temps sont présents dans une seule caresse. C’est en rêvant de profondeur que l’arbre s’élance vers le ciel. Qu’en est-il du temps qu’on ne respecte plus ? Sauver un seul insecte, c’est aussi sauver l’homme.

Publié dans Prose

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L'année d'après

Publié le par la freniere

l'année d'après
au mois de mars
bien plus nombreuses que nous
les fleurs ont commencé à revenir sur les arbres

sur l'autoroute vide
en direction de Washington
les dix mille enfants restants dans la région
se passaient des pousses
de main en main
petit seau pour éteindre la grande faim

j'étais parmi eux
il n'y avait pas que manger
il y avait aussi tenir l'autre main dans sa main
et être ensemble
être la drogue

la drogue circulait
la drogue c'était l'espoir
la drogue c'était l'humain
on venait de loin pour se respirer
la drogue ne changeait plus l'esprit
comme le faisaient celles d'avant
la drogue provenait de l'esprit

c'était l'étrange cadeau du nuage empoisonné
à certains d'entre nous

vers Times Square
libre d'obstacles
le vent grondait dans les verrières trouées
un prédicateur le faisait parler
un grand noir évangéliste au pardessus gris impeccable
campé juste devant les restes de la tour Axa

Hollywood avait disparu depuis longtemps dans un cratère
mais sous les paroles de l'évangéliste le vent s'animait
tête jambes et bras d'air
comme dans les movies d'idoles irréelles
qu'on pouvait encore voir
pas plus tard que l'année d'avant
le vent reconstruisait les tours puis les jetait de nouveau à terre
puis il prenait les spectateurs dans ses bras

le vent avait un peu changé
s'était comme solidifié
les survivants parlaient déjà de mettre en place des lignes de transports
qui suivraient savamment son souffle
le nom du réseau était même déjà prêt
God's arms
-les bras de Dieu-
avec un tel nom tout pouvait repartir comme avant
sinon mieux

plus loin dans Central Park
une toute jeune fille avait élu domicile au pied de la grande statue d'Alice
accroupie sur son champignon
elle faisait des choses
étranges
avec les arbres et avec elle-même
elle répondait très aimablement si on s'adressait à elle
mais parlait peu si personne ne l'y invitait
dans son lycée l'année d'avant
elle s'exerçait encore à taire sa différence
cette année elle apprenait peu à peu à être quelqu'un

on l'appelait Fern
-la fougère-
elle ne défiait personne
ne présentait aucun projet au monde
elle élevait juste un troupeau vert de feuilles de lianes et de mousses
qu'elle semblait patiemment mêler aux autres formes de vies
pour créer une suite au monde
dans une logique qui nous échappait

la très longue chaîne des pousses
acheminée par les dix mille enfants depuis l'autoroute
passait devant Fern
et j'étais parmi eux
elle leur envoyait des tiges vertes qui s'enroulaient doucement au passage
autour des poignets des garçons
et des chevilles des filles
et Fern la Fougère lisait l'heure tout haut pour eux
là où se rejoignait la feuille et la peau

pas l'heure des montres
mais à chacun d'entre nous elle lisait l'heure exacte de sa vie

puis Fern a gentiment montré du doigt Esperanza
- ma soeur-
et
¡ Dios mio !
les longs cheveux d'Esperanza se sont mis à fleurir
et ma sœur a souri comme si le monde commençait à cette seconde même
j'en ai lâché ma poignée de pousses
et Fern la Fougère est venue la ramasser pour la replacer dans ma main
avec un clin d'œil

puis le prédicateur nous a rejoints
déjà à l'aise sur son nouveau sentier de souffle
déposé par les bras de Dieu
sur le champignon d'Alice
du côté du lièvre de mars
il a enlevé son beau pardessus gris
et l'a posé sur les graines fragiles au pied de la statue
après y avoir pratiqué quelques trous pour que les graines respirent

il faisait encore frais
le printemps était encore fragile
mais malgré tout
depuis le début de notre vie
je crois bien que c'était notre année préférée

 

Stéphane Méliade

Publié dans Poésie du monde

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Aphorisme du jour

Publié le par la freniere

 

Il faut défier la loi qui défigure la justice.

Publié dans Aphorisme du jour

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Les orphelins

Publié le par la freniere

 

Ils ont tout perdu.
La couleur
de leurs cheveux,
leur vieil ami
le chien,
leurs parents.
Ils ont parfois des larmes
aux yeux
que personne
ne comprend.
Et pourtant,
c'est facile de savoir
pourquoi!
A cinquante-sept ans,
qui voudrait bien
les adopter?

 

E. C. Belli 

Publié dans Poésie du monde

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Un violon sur la mer

Publié le par la freniere

« Vos poèmes m’enchantent, en vous lisant je pense à René Guy Cadou, j’éprouve pour votre écriture la même émotion qui naît de l’évidence », lui a écrit Jean Ferrat. Beau compliment que cette référence au poète de Louisfert. Et mérité. Car cette poétesse que je découvre raconte bougrement bien la rondeur des jours en se gardant des « mots de triche ».
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Elle vient de publier « Un violon sur la mer »

 

Même quand « le texte piétine dans ses doutes », la poésie d’Ile Eniger a quelque chose de fort à dire. Fort comme le froid qui « étrangle le ruisseau, mord les doigts, fige l’eau dans la gamelle du chien », fort comme la sève et, au jardin, « l’arbre (qui) porte bravement ses cerises », fort quand « le quotidien fait bonne mesure », fort comme « l’écrire simple pour quitter l’orgueil ».

Cette poétesse que j’avoue découvrir seulement, alors qu’elle a publié dans de nombreuses revues amies et fait éditer une quinzaine de livres, raconte bougrement bien la rondeur des jours en se gardant des « mots de triche ». Elle évoque, d’une écriture sensuelle et pleine de vitalité, les saisons par petites touches, le printemps quand « des ailes agitent leurs oiseaux », l’hiver quand « la brume s’installe qui rend pudique la nudité des arbres », les feuilles d’automne « plus proches de l’humus que de la virevolte ».

 

Le bonheur d’être

 

La poésie s’épanouit ici à partir de la notation : « Écrire commence par un caillou, un grain de pluie, une plume abandonnée par une grosse poule blanche ». Elle se poursuit dans une sorte de jubilation : « La main écrirait seule si on ne la tenait. Elle trouerait même le papier, des fois que par l’accroc passerait la lumière. » En respectant cette injonction qui fonde son art poétique : « Vire les adjectifs, les roses les mauves et autres poétailles. Vire les fioritures les effets les jolis les paillettes qui prennent en otage. »

Mais le charme de la poésie d’Ile Eniger tient à ce que l’énergie de sa phrase n’interdit nullement l’expression d’une certaine fragilité, voire du manque et du vertige existentiel : « Je picore une tartine, traîne mon matin comme une sans appétit. Je voudrais quelque chose. » Même délicatesse, quasi impressionniste, pour laisser deviner l’émotion ténue, fugace, impalpable, du bonheur d’être, dans ce beau poème qui clôt le recueil :
« Elle étendait sa lessive. Avait levé les yeux pour interroger le temps. C’était un matin ni plus ni moins matin. Rien d’autre qu’un ciel et son poids de jour. Puis il y avait eu ce mouvement d’air sur ses mains. Quelque chose la touchait. La reconnaissait. La nommait. Quelque chose venu de loin. Du bout du bout. Qui la faisait vivante. Une jubilation levée d’une vieille racine. Quelque chose qui ouvrait les fers, la journée, la vie. Qui la portait haut. Une confiance. L’origine et le but. Elle, enfin réunie. Souviens-toi la joie, avait-elle dit. Souviens-toi la joie. Puis elle avait continué à étendre son linge. Elle n’avait pas expliqué cet instant, sa plénitude. Elle n’avait pas les mots. Elle avait gardé la force et la lumière. »

 

sur le site Texture de Michel Baglin 

 

Poète et romancière, Ile Eniger se dit passionnée. Persuadée que rien n’est impossible, elle affirme écrire « dans la rigueur et l’exigence, la terre brûlante, l’incontournable amour, la lumière silencieuse, le fil à parcourir plus haut que les tiédeurs et les habitudes ».
Elle vit dans un minuscule village de l’arrière-pays Niçois, « entre le feu et la glace ».
Elle participe à de nombreuses revues littéraires à des lectures publiques, cafés littéraires, salons du Livre et ateliers d’écriture. Mais aussi à des spectacles poétiques avec la Cie « La Dégaine Rêve ».
Son blog : http://insula.over-blog.net/

Publié dans Les marcheurs de rêve

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