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Nostalgies d'avant-garde (France)

Publié le par la freniere

 

Tout s'enchevêtre et se dissout

Et les nostalgies d'avant-garde

Côtoient les rebellions réacs

 

Aussi notre œil se doit-il d'être

Plus affûté, plus pertinent

Pour discerner la face exsangue

Du cadavre sous l'artifice

 

L'ennemi nous jette en pâture

Un festoyant festin d'images

Qui a l'apparence de nos buts

 

Déjouer ses pièges ne nous vaudra

Nulle mention à l'examen

De notre statut d'hommes libres

 

Nous avancerons sans gurus

Sans maîtres à penser, à rêver

Pas même celui qui écrit

Sur le papier froissé ces lignes

 

De là naîtra notre grandeur

Sans guide retrouver l'essence

Défier les escrocs du réel

 

Et dans une paix tumultueuse

Accéder à l'immensité

Que nous cachions au fond des poches

 

Pascal Perrot

Publié dans Poésie du monde

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Comme on vole

Publié le par la freniere


Même pour se taire, il faut des mots, et du silence pour parler. On ne sait pas où l’on s’en va. On creuse. On monte. On redescend. On grimpe l’échelle par les deux bouts. Les portes s’ouvrent ou se referment mais le dedans reste dedans et le dehors reste dehors. Il n’y a pas de vide qui soit vide ni de plein qui soit plein. Il n’y a pas de mort certaine ni de vie incertaine. Il y a ce qu’on appelle, ce qu’on attend, ce qu’on ignore. Il n’y a pas d’arbre sans racines, pas une cruche qui déborde sans qu’un enfant meure de soif, pas une banque qui prospère sans que l’amour en souffre. J’ai délaissé l’échelle sociale et ses barreaux de prison. Je glisse sur la rampe comme on vole en rêvant.


Le parfum de la fleur est une robe invisible. Je ne sais quelle fée y brode ses initiales. J’entends sourire derrière moi. Des mots restés sur l’étagère me regardent en riant. Ils ont lancé très loin le boulet des virgules, ouvert les parenthèses, jeté de l’encre sur le mur. Ils se mordent la langue et tortillent du verbe. Ils défient l’éternel avec une voyelle. Quand le passé se tait, l’avenir est muet. Je cherche un point dans l’espace, un seul trait de lumière dans la sidération des siècles. Je m’élève avec des mots sans ailes. Peu importe où je vais, je retombe toujours sur la page.


Quand il pleut, les arbres sont heureux. Leurs petites feuilles chantonnent. Leurs racines s’allongent. La terre s’ouvre. La sève ralentit sous l’écorce durcie. Le cœur a mis ses grandes combines à porte, ses gros feutres mouillés et ses mitaines pas de pouce. Je m’étonnerai toujours de vivre. Je renais à chaque saison. La vieille maison du corps laisse claquer ses portes et fait craquer ses planches. Sous son habit de mots, mon cœur soliloque. Une voix intérieure réclame sa pitance, un peu de soupe, beaucoup d’amour. Plus je vieillis, plus la mort se fait jeune. Quand un enfant frappe à la porte, je n’ose plus ouvrir.


De quoi donc hériteront nos enfants ? Du train où vont les choses sur les rails du profit, il ne restera rien qu’un immense coffre-fort. La terre déjà réclame ses oiseaux, ses arbres, ses rivières que l’homme dilapide. Le feu, la terre, le vent et l’eau ne veulent plus qu’on les marchande. Nous avons voulu savoir au lieu d’apprendre à vivre, dominer au lieu d’aimer. Je me méfie des hommes trop polis, au sourire colgate, jamais en retard au poste, comptant leurs sous, comptant leurs pas. Ils cachent trop souvent des violeurs en puissance, des tueurs en série, des banquiers en attente. J’ai moins peur des guenilloux que des vendeurs de chars, de ceux qui tendent la main que des agents d’immeubles, des plombiers de service que des gérants d’estrade, des voleurs de pommes que des gérants de banque. Je dois me réfugier dans les os des vieux arbres, les pierres d’un ruisseau, l’inconnu de la nuit. Les nerfs des mots tressaillent dans l’arc imaginaire. Le matin se lève, un brin de paille à la bouche. Un seul oiseau suffit pour faire ma journée. J’écris en peau de chevreuil, en paraphes de lin. Qu’importe que mes images soient bancales, mes phrases mal engueulées si le soleil se lève parmi les milliers d’herbes. Les tunnels sous terre communiquent entre eux comme les sillages des oiseaux sur la dentelle de l’air.


Le cristal des plages est plein d’huile à bronzer. On a beau fleurir les cimetières d’autos, les guêpes n’y butinent que le cambouis des hommes. La langue de nos mères ne servira bientôt plus qu’à lécher des écrans. Il ne faut plus couper les heures en horaire de travail, prendre le temps comme on prend l’autobus.  Mes poèmes n’entrent plus dans mes chaussures d’enfant. Je n’écoute pas le béton mais le cri du héron. Je laisse sur la vitre une haleine de rosée, une goutte de sang sur la page, un livre sur la table de nuit. C’est dans les petits riens qu’on apprend l’infini. J’ai branché mon ordi sur la rumeur du vent, syntonisé la lune, offert ma boite à malle à la détresse des oiseaux. Un quiscale égaré y fait déjà son nid.


Sous l’échelle du cerveau, il y a des boites pleines d’angoisse, des colis d’amertume, des questions sans réponse. Entre les barreaux d’un horaire, les jours se battent entre eux pour être le dimanche. Ce qui domine a moins d’importance que le reste. Ma poésie est un bécique baloune qui roule contre le vent avec un pneu crevé. Mon cœur tressaute dans le panier de broche et tombe quelque fois dans une flaque de boue, le floc floc d’un pas dans la gadoue pesante, un trou d’homme ayant perdu sa bouche. Je dois le ramasser avec des pincettes ou une pelle à fumier. Un arbre m’a prêté son âme pour en faire des mots, une pierre son rêve, une rivière sa mémoire. La nature nous aime malgré tout. Chaque fruit que l’on cueille, nous en donne la preuve. Il faut lui rendre ses caresses.

 


Publié dans Prose

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Mukti 2

Publié le par la freniere

Oracle tatoué

  1. je te revois encore
    la bataille était presque finie
    l'air l'eau la terre le feu eux-mêmes
    avaient changé
    nous respirions le même mélange
    pendant que tu inspirais j'expirais
    et inversement

    tu as levé les mains
    pour te protéger de la pluie
    qui tombait sur ta tête

    par ce simple geste
    tu as découvert tes aisselles
    et l'eau est entrée dans ton coeur

    la pluie t'a pénétré par tes bras ouverts
    et j'ai compris
    ô mon ennemi
    que tu étais avant tout
    un amoureux

    tu es tombé
    et tu as réussi à me sourire
    regarde
    un cerf vient de passer
    -autrement dit le vacarme a cessé-
    regarde
    une enfant enjambe les morts
    pour aller cueillir des herbes
    comme elle l'a fait chaque jour de sa vie
    -autrement dit il reste des gens à guérir-

    je te revois encore
    tu as plié doucement sur tes jambes
    tu as pu faire encore quelques pas
    et tu as eu le temps de me dire
    regarde ma poitrine
    déchire ma chemise et lis-moi
    lis-moi comme le livre de ta propre vie

    je t'ai obéi
    ô mon ennemi
    il n'y a que toi qui puisse comprendre
    l'honneur que j'ai ressenti à le faire
    moi qui t'avais percé de mille trous

    il n'y a que toi au monde qui aurait agi de même
    avec moi

    j'ai lu l'oracle sur ta peau
    le tatoueur avait prévu
    que le ciel puisse un jour manquer de lumière
    et ses lettres étaient très claires
    grâce à lui j'ai pu te lire
    pendant que tu étais encore vivant

    pendant que je tenais ta main
    j'ai lu ton oracle
    il disait très exactement :
    "quoi qu'il nous arrive
    ô mon ennemi
    à la fin des fins
    seule l'ignorance sera détruite"

 

Stéphane Méliade


Publié dans Poésie du monde

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Merci Gilles

Publié le par la freniere


Gilles Carle
1929-2009


Gilles Carle et Chloé Sainte-Marie


Filmographie


Dimanche d'Amérique réalisateur court métrage, documentaire 1962

Patinoire réalisateur court métrage, documentaire 1963

Un air de famille réalisateur court métrage, documentaire 1963

Patte mouillée réalisateur court métrage 1964

Solange dans nos campagnes réalisateur, scénariste court métrage 1964

Percé on the Rocks réalisateur, scénariste court métrage 1964

The Big Swim réalisateur court métrage, documentaire 1965

La Vie heureuse de Léopold Z. réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1967

Place à Olivier Guimond réalisateur série télévisée 1968

Le Viol d'une jeune fille douce réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1970

Red réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1971

Les Mâles réalisateur, scénariste, monteur long métrage, fiction 1972

La Feuille d'érable réalisateur série télévisée 1972

La Vraie Nature de Bernadette réalisateur, scénariste, monteur, producteur long métrage, fiction 1973

La Mort d'un bûcheron réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1973

Les Corps célestes réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1975

A Thousand Moons réalisateur moyen métrage, fiction 1975

La Tête de Normande St-Onge réalisateur, scénariste, monteur long métrage, fiction 1977

L'Âge de la machine réalisateur, scénariste court métrage, fiction 1977

L'Ange et la Femme réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1980

Fantastica réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1981

Les Plouffe réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1982

Jouer sa vie réalisateur long métrage, documentaire 1983

Maria Chapdelaine réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1985

Cinéma, cinéma réalisateur long métrage, documentaire 1985

O Picasso réalisateur, scénariste long métrage, documentaire 1986

La Guêpe réalisateur long métrage, fiction 1989

50 ans réalisateur court métrage 1990

Le Diable d'Amérique réalisateur long métrage, documentaire 1992

Miss Moscou réalisateur série télévisée 1992

La Postière réalisateur, scénariste long métrage, fiction 1994

L'Honneur des grandes neiges dans Aventures dans le Grand Nord réalisateur série télévisée, épisode 1995

Le Sang du chasseur dans Aventures dans le Grand Nord réalisateur, scénariste série télévisée, épisode 1996

Pudding chômeur réalisateur long métrage, fiction 1999

Moi, j'me fais mon cinéma réalisateur, scénariste long métrage, documentaire

 


Publié dans Prose

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Comme des taupes

Publié le par la freniere


Le ciel est devenu si noir. Les anges perdent leur chemin. Le temps qui court à nos côtés n’est pas le même pour chacun. La forêt m’est toujours une école, l’oiseau un professeur révisant ma copie. Les routes sont des livres que je feuillette du pied. La neige est un cahier qu’on ose à peine ouvrir. Je marche entre mes jambes pour atteindre le ciel. On a les ailes qu’on mérite. Chaque fois que j’approche la lumière, elle me révèle mes défauts. Chaque geste posé prend la forme du temps. Le vent dévoile le côté femme chez l’arbre, la pluie son côté mâle. L’hiver est arrivé, posant son sel dans les arbres et le soupe des hommes. Je voyage d’un pied. Je me repose de l’autre. Il n’y a pas de route qui ne soit à la fois d’espérance et de peur.

       

Nous sommes comme les taupes détectant la lumière dans l’humus des ombres, les fleurs prenant racines dans la tourbe des tombes. Nous sommes comme le vent mariant l’air et le feu, le friselis des vagues au sel des bas-fonds, la forme des nuages à l’épure du ciel. La main caresse l’eau et le regard façonne la ligne d’horizon.         Je n’ai pas de maison mais la porte est ouverte. Lorsque mes pas délacent les souliers de la route, le jour déboutonne la chemise de l’air. La marche est plus légère. Le vent glisse une main sur l’épaule des arbres. La terre fait semblant de regarder ailleurs.

       

Quand l’homme s’interroge, c’est l’arbre qui répond, le nuage, l’enfant, le brin d’herbe jauni. Quand le soleil se lève, les fleurs tendent le cou. J’ai soif de cette eau que je ne peux atteindre. Je suis comme une tombe sans cadavre cherchant son corps dans les mots et retrouvant sa chair entre deux pages blanches. Quand l’enfance est passée, il est déjà trop tard pour demander la lune. L’homme fait semblant de vivre et se contente de miettes. Je ne suis pas allé vers l’or qui brillait, j’épiais un insecte dans l’ombre d’une souche. La lumière est plus près que l’ombre que l’on fuit.

Chut ! Écoute ! Est-ce le silence qui craque sur le plancher ou bien les mots qui tombent dans les craques ? L’homme vole en dormant mais ses ailes ont des jambes. On n’habite jamais la plus belle maison. On la bâtit pour d’autres. Je cherche encore mes pas dans la forêt dansante. Les mots sont des bâtons pour s’appuyer dans l’ombre. La ligne droite ne mène nulle part. Il faut apprendre à s’égarer. L’ombre n’est qu’une robe d’emprunt. Seule la lumière existe. Il faut savoir manger sans ignorer la faim.

 


Publié dans Prose

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L'autre côté du monde (France)

Publié le par la freniere


Du bout des doigts, le tracé de

sa bouche. Ce comble de l’âme qui

affleurait mes propres lèvres me

débordait – insoumise révolte d’étoiles,

que l’on ne muselle pas, chant, que l’on

n’ensevelit pas longtemps. On peut

tout me refuser, mais l’amour, on ne

me le prendra jamais. Il est si vrai que

ce qu’on nous prend, nous prouvons

par sa perte (serait-elle infime seconde

d’absence) que nous ne l’avons jamais

fait nôtre.

En ce sens déployé, enivrant, bouleversant

comme une senteur, nous ne

perdons jamais la vie. J’ai l’âme tatouée

de quelques signes majeurs, le parfum

nostalgique du jasmin, le ressac de la

mer, le soir – je parle de la Méditerranée,

mais de 1’océan Indien encore,

de l’Atlantique en fouets – 1’insistance

de la mémoire à ne pas se laisser briser,

la peau de vies que j’ai aimées aussi fort

que les mots qui pourraient célébrer la

gratitude de ce qu’elles me donnaient

– de vivre d’aimer.

D’infiniment aimer. Dans ce plein

jour d’être qui illumine le souffle.

Qui pourrait nous voler 1’élan de

dire oui au monde ? Qui peut détruire

la lumière fiancée à l’âme, promesse

de Présence ?

Je ne vis que d’aimer. De tout le

reste je meurs, je m’avance courbée

vers mon au-delà.

.

Olympia Alberti


Publié dans Poésie du monde

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Mukti* 1

Publié le par la freniere


  1. Prière à l'ennemi.


    d'un pas sur le côté
    j'entre dans le mur de brume
    la conversation entre mes différents visages
    est animée

    de l'intérieur je vois mon ennemi
    tisser des feuilles larges et grasses
    pour panser mes blessures
    et vider des fruits
    pour me donner à boire

    il verse de l'eau fraîche sur mes plaies
    et prend soin que je ne glisse pas
    hors de sa portée

    il tient ma tête sur ses genoux
    de ses mains il fait le geste
    qui signifie
    je ne vais pas te laisser mourir
    j'ai besoin de toi

    n'oublie pas nos batailles
    ni notre empressement
    à nous offrir l'un à l'autre
    notre sang
    ne te souviens-tu pas
    de la passion dans nos regards ?

    ô mon ennemi
    ne m'offre pas la paix

    délivre moi de la liberté
    et lie mes poignets
    au tronc d'un arbre qui tombe

    protège-moi de la délivrance
    et lie mes chevilles
    aux racines d'un arbre qui pousse


    * Sanskrit, libération, délivrance.

 

Stéphane Méliade


Publié dans Poésie du monde

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Clin d'oeil

Publié le par la freniere



Un clin d'oeil de Jack sur son Train de nuit.

Publié dans Glanures

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Dans le bois

Publié le par la freniere


Je t'emmène au fond du bois. Tu guériras les faons malades. Je nourrirai les vieux galets. Nous parlerons de tout de rien et le soleil par le trou des nuages nous rendra le salut. Nous conterons fredaine aux frelons sous les frênes et nous ferons l'amour. Nous sourirons aux suisses, aux tamias, aux lièvres et nous recommencerons. Ton corps entre mes mots, nous jouerons à la joie. Il y a des oies partout dans le ciel du désir, des biches heureuses de nous entendre rire. Il y a des doigts au bout des mains qui ne demandent qu’à aimer.

 

            Je t’emmène à la source. Nous goûterons les mûres, le coeur des amandiers, le baiser des framboises, les frissons du pollen, le sucre des érables. Nous nagerons ensemble en nous mangeant l’un l’autre. J’atteindrai la berge et je crierai ton nom. Nous glisserons sur la lande en griffant l’absolu. Une goutte de rosée désaltère le vent. Nous naîtrons à la grâce sous le regard d’un ange.

 

            Je t’emmène vers le lac. Nous déplierons les mots dans le coffre du coeur. Nous n’avons rien à taire de nos désirs. La vie s’étire autour de nous. La chair se palpe. La chaleur se répand dans les espaces ouverts. L’air déplie ses doigts sur les muscles du bois. Le cycle des parfums embaume nos caresses. À chaque chant d’oiseau, nous répondrons présent. La main poursuit le bras, la caresse les doigts. Ton corps à l’infini prolongera le mien. Nous nous enlacerons comme des mots sur la page, des vagues sur la mer. Nous boirons la lumière à même notre peau.

 

            Je t’emmène à la petite cabane. Nous y ferons l’amour tout le temps des chevreuils, des arbres, des montagnes. Nous mêlerons nos yeux aux regards des astres, nos paroles au silence. Nous nous réchaufferons à la chaleur du bois. Le monde est rond comme tes seins. La nuit est douce comme ta peau. La mie du pain s’enflamme dans la lumière diffuse. Les cheveux fous, le cœur haletant, je me retournerai dans ton rire de fée. Qu’importe que le temps nous manque, l’éternité nous prend dans ses bras infinis.

 


 

Publié dans Prose

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À M.D.

Publié le par la freniere

 

"Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé"

Le Petit Prince (chap. XXI) – St Exupéry

 

Ce qui est triste, ce n'est pas qu'elle ait tout quitté pour te suivre. Ni qu'elle t'ait lu Le Petit Prince à la manière des enfants ou des anges. Ni qu'elle ait hypothéqué l'amour pour étayer ta charpente fragile. Ce n'est pas que tu l'aies cassée comme du petit bois pour un feu de bûches humides. Ni que tu aies consommé sa présence. Ce n'est pas que tu aies changé les serrures après l'avoir poussée dehors dans la neige de février. Ni qu'elle ait pleuré derrière la vitre, déracinée. Ce n'est pas que tu aies effacé son nom, tué la souris verte du Longon, brûlé l'arbre qui marchait. Ce n'est pas plus d'avoir trahi tes promesses, brisé la confiance et la tasse bleue de porcelaine. Ni d'avoir oublié ses mains qui repiquaient pour toi des fraisiers dans la terre gelée. Ce n'est pas l'indifférence, l'exil, ni que tu aies détruit sa maison et que tu danses sur les ruines. Non, ce qui est triste, c'est qu'en courant, tu as écrasé la première jonquille sans lui demander pardon.


Ile Eniger - Un cahier ordinaire

 

 

Publié dans Ile Eniger

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