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Signifiances de l'art

Publié le par la freniere

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Prix: 23.00 $ CAD
Auteur(s): Christian Martin
Date de parution: 2011-10-11
Nombre de pages: 196
ISBN: 978-2-89578-309-1
Format: 23 x 14 po; 9 x 5,5 cm
Disponibilité au Canada: code produit: 9782895783091

 

 

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Christian Martin est agrégé d’arts plastiques et artiste plasticien. Il enseigne dans l’Académie d’Aix-Marseille et vit dans les Alpes de Haute-Provence.




Parce qu’il ne cesse de dépasser les limites dans lesquelles chaque génération a voulu l’enfermer, l’art est désormais perçu comme un moribond historique dont la nature se serait évaporée, ou comme errant dans une espèce de no man’s land indéfinissable tant il serait malléable, protéiforme et, de ce fait, insaisissable. Il se dit de lui qu’il n’est plus que sa définition tautologique, qu’il a pour destin de se dissoudre dans la spéculation philosophique, qu’il est ce que l’on veut qu’il soit, qu’il peut donc être tout, c’est-à-dire n’importe quoi et que conséquemment il n’est pas loin du rien, donc de sa propre mort.

 

Pourtant, la création artistique contemporaine, sous toutes ses formes, indépendamment des crises sporadiques de ses marchés, semble se porter à merveille. Aucun signe d’épuisement ni avis de décès. Si les définitions classiques et modernes de l’art jusque-là usitées se révèlent si impuissantes à le cerner, n’y a-t-il pas quelque intérêt à voir ce qu’il n’est pas, ou bien ce qu’il n’est plus, afin d’arriver à mieux voir ce que, toujours, il est ?
Il ne s’agit pas pour autant de se mettre, à nouveaux frais, à la recherche d’une improbable essence de l’art dans un introuvable objet de nature artistique. Il faut renoncer à définir la nature de l’objet d’art qui, bien que définissable en tant qu’appartenant à une classe ou à une caste, reste impossible à définir en tant qu’objet spécifié, séparé ontologiquement des autres par essence et nécessité. Ce n’est pas sa nature d’objet spécifique qui est appréhendable, mais bien la nature de son fonctionnement dans un certain système qui peut l’accepter ou le refouler de manière très mobile et très ouverte. C’est à dégager la nature de ce fonctionnement artistique que voudrait contribuer cet ouvrage.

 

Christian Martin

Publié dans Glanures

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Tant

Publié le par la freniere

La toute petite nuit s'achève. Je pose le sac des pensées interlopes et j'aère la chambre. Dans le jardin, un soleil froid accompagne le jour. Des enfants déguisés en fantômes toquent aux portes : sortilèges, sortilèges ou bonbons. Leurs voix sonnent claires. À flancs de collines, une énergie nouvelle tisse ses laines en couleurs. Des oiseaux sautillent, bientôt les baies seront mangées. L'or du cerisier installe un tapis de lumière, la saison grise et blanche peut venir il aura les pieds au chaud. Au ruisseau plus de grenouilles mais le clapotis de l'eau qui court pour ne pas geler.  Je pense au Lapin Blanc, aux légendes de coin de feu. Je pense à tant de choses pendant que le chat dort. Adoucissant la pierre froide, une lueur longe le rebord de la fenêtre ouverte. La chambre oublie les sommeils agités. Je me laisse respirer.

 

Ile Eniger

 

Au grand plaisir de chacun Ile Eniger a réouvert un blog : Insula 

Publié dans Ile Eniger

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Un pépin de pomme

Publié le par la freniere

J’apprends à lire dans l’herbe l’itinéraire des fourmis, le gîte caché des lièvres, mais quand le vent dépasse les collines, je n’arrive plus à rattraper le temps. Je rêvasse dans l’herbe des secondes. Les pointes de sapin grafignent l’eau du ciel. De vieilles pierres durcissent les bourrelets de glaise. Le vent remue la grosse tête d’un saule. Sa moustache de gaulois laisse pendre ses poils, laissant une ombre verte à la gauche des mûriers. Les pommes de pin craquent sous mes pieds. Aujourd’hui est un jour malade. Le vent toussote. L’air trébuche dans les poumons. La voix crachote des mots glaireux. Les feuilles désemparées se tordent sur les branches. Le soleil du matin a trahi sa parole. J’écris à l’encre noire. Je rature les vides entre les déliés. Les vers s’agitent sous la terre dont la pluie est friande. Des milliers de petites bouches lui pénètrent la peau. L’air n’est pas vide. Il n’y a rien de vide. Il y a tout un monde dans l’air, des petits rires de poussière sous les pieds, des gnomes sous l’écorce, des fourmis dans les jambes. Le dos musculeux des collines sue de partout. Le vent s’écrase contre lui avant de rebondir entre les flaques de vase. On dirait que le ciel a grossi depuis hier. Trois épaisseurs de graisse en cachent l’ossature. Le ventre des nuages assombrit l’air ambiant. Les arbustes au sommet de la colline ont l’air de poils plantés dans un grain de beauté. Le vent tombe. La pluie cesse. Les mains folles des foins applaudissent en dansant. Dans le silence des odeurs les oiseaux se remettent à chanter.

 

Il m’arrive de voir avec les mots ce que les yeux nous cachent. Consentir à la grâce des fleurs raffermit l’espérance. Consentir à la mort agrandit le chemin. Les mains qui s’ouvrent pour donner embellissent le cœur. Je passe des heures à écouter la sève, à me greffer aux arbres, à vivre à l’unisson du murmure des bêtes. La forêt m’ouvre à chaque jour une porte nouvelle. Quand les vergers blanchissent, ça sent le cœur de pomme, la poudre de pollen, le bonheur des abeilles. Le pouls des arbres s’accélère sous la caresse du soleil. Mon crayon sur la page contourne un pépin de pomme et grimpe jusqu’à l’air. Quand ils coulent de source, je monte sur les mots plus haut que le réel. Une phrase m’attend au-delà de mes pas. Un paysage sans frontière y offre l’infini. Je me laisse boire par le tout. Quand l’ordre porte l’ombre, il faut beaucoup de soleil au désordre des mots. Je peins des tournesols avec les virgules, des fleurs de rhétorique, des jaunes à la Van Gogh sur la tête des i, des bouquets de pensées entre les bras des u. À force d’observer les petites oies sauvages, je verse l’eau du lac par le bec des yeux. Le blanc des pages bouge dans le vague des phrases. Le cœur trempé de larmes s’y rafraîchit parfois et se remet à rire. Aimer est la seule chance de survivre à la foule.

 

Dans la coupe du lac quelques poissons pétillent comme des bulles de champagne. Tout est calme. Tout semble dormir. On n’entend que le ronflement du vent dans la poitrine de l’air. La route se dérobe sous la cabane des jambes. Je ne m’inquiète pas des gestes de la terre. Elle fait ce qu’elle doit. Les pierres ont des visages qui ne mentent jamais. Ce sont les hommes qui m’inquiètent. Ils ne voient pas toujours la souffrance des plantes, l’intelligence des ruisseaux, l’énergie qu’ils gaspillent. L’amour qu’on néglige est comme une eau sans force. J’ai comme une ruche dans la tête. Je vois des choses dans les mots. Sur les jambes des phrases, un arbre marche avec ses fruits. Tout est possible. Le meilleur et le pire. Certaines heures sont faites dans un mauvais tissu. D’une image à l’autre, le fil s’enchevêtre. Il faut sans cesse les remmailler, les recoudre avec le fil des mots, laissez battre le cœur aux soubresauts de l’âme. C’est fort la vie, les plantes, les bêtes, l’insecte au creux de l’herbe, la source qui moutonne. Nous avons nos bagages comme la soute à jardin et le grenier des arbres. Les alléger du poids des choses ne change pas la route mais le but du voyage. L’équilibre des rides éclaire les visages. Le partage adoucit les cals sur le cœur et le noyau de l’âme sous l’écale du corps. Plus on meurt vivant, moins la mort nous tue.

Publié dans Prose

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Jean-Marc La Frenière au GALART 2011

Publié le par la freniere

 

 

Publié dans Poésie à écouter

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Exposition de Lino

Publié le par la freniere

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Lire l'article de Louise Langlois sur son blog Envapements

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Après le pas

Publié le par la freniere

Je suis mort, un peu, dans chaque montre. L’aiguille pointe, maladroite, sur la brièveté de l’instant. Dans la fosse les créneaux s’emmêlent en tournant. Je suis immobile, et l’espace se fronce autour de moi.

 

Je me suis habitué à exister en dehors de ma chair. L’air qui passe, s’en va en soulevant la robe de la terre. Le bruit des feuilles est un incident à bout de souffle. L’automne chasse les grives. Le ciel est bas. Il couvre à peine les pas qui nous suivent sur cette route froide où le sable attend la moulure.

 

Je suis vivant, après chaque bouffée qui s’éclipse. Mes membres se fendent, et perle la voix que la mer tenait dans ses bras. Une quille flotte sur l’horizon. L’air rompu cerne l’altitude. Nous sommes sous serre. La parole est dans ce bocal de verre retourné. Vide.

 

Je tiens le sol pour langue. Les lèvres de la terre plient dans le sourire d’un désert. Ton cœur est une poche où je suis perdu. Mon existence s’abreuve de l’air qu’elle délaisse. Mes mains touchent à la rognure de la marge. J’attends que le trou s’agrandisse.

 

Nos regards s’épuisent à ne voir que le feu où nos mots s’entrouvrent. La nuit n’atteint pas le noir. Elle est piratée par la liqueur qui coule dans les veines de ta clarté. Ce qui me givre a le goût du brûlé. L’usure est une source où fond l’épaisseur de nos chagrins.

 

Comment vais-je pouvoir dire à la mer qu’elle n’existe pas ?

 

Le soleil siffle pour réveiller les moineaux. Le ciel d’octobre ressemble à une jachère crayeuse, et je prends le maquis pour ne pas être anéanti par le ronronnement du givre.

 

Je suis sur le mur inaltéré des pierres qui bavardent. Le paysage qui s’empare de nous, laisse le blanc derrière la motte où se cachent nos visages. Ce qui renoue l’arbre à la forêt, le ruisseau à la source, se prolonge après la porte déjà ouverte. Un coup de fusil retentit dans le lointain. La chasse est ouverte, et mon cœur est cette cartouche qui gît à tes pieds.

 

Sur La colline aux cigales

Publié dans Poésie du monde

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La culture de l'argent

Publié le par la freniere

L’électricité sociale s’amenuise en textos. L’énergie de la parole se perd de portable à portable. On est loin des longues soirées de contes à la lueur du feu. Depuis le projet d’éoliennes géantes, la moindre des collines est en sursis de bulldozer. Les vallées ne seront plus que des réseaux de connexions, remblayées, bétonnées, salies de vomissures et de vapeurs d’essence. On ne sait déjà plus que faire des déchets industriels. Les déjections chimiques se diluent à même l’herbe rase. Il n’y a plus de plages autour du lac mais des quais ridicules et des remblais de béton. N’osant plus s’y baigner, les riverains ont tous des piscines hors terre et des cœurs à deux temps. Les poissons flottent, ventre à l’air, recrachant du mazout. Une double chaîne de véhicules sans fin traverse le village. La culture de l’argent a remplacé celle des potagers. On ne sillonne plus une campagne mais un grand portefeuille. Chaque matin, un merle s’acharne à mâchouiller le même fil électrique. Je me demande pourquoi.

 

Il a plu ce matin mais ce n’était qu’un apéro. Il fait déjà soleil. Un arbre, devant son ombre, éclate en mille gouttes de feu. Je reprends ma route vers le bois, avant qu’on le transforme en champ d’épouvantails métalliques. Le long doigt du Richelieu chatouillant mon enfance m’a laissé comme une cicatrice à l’âme. Elle s’ouvre à chaque orage, lorsque le ciel mêle son eau à l’eau des yeux. Je vais à la pointe nord du lac, là où la présence d’un homme dérange à peine les arbres. Ni tracteur ni tronçonneuse n’ont encore mutilé sa chair. Un quiscale m’accompagne de loin avec ses yeux de phare. Les pas s’effacent à mesure sur un tapis d’aiguilles. Je respire enfin l’odeur pulpeuse du bois, des aromates sauvages, des ronciers turbulents. Un petit vallon forme une parenthèse verte dans la noirceur des épinettes. Le peigne vibrant du vent agite les aigrettes des épervières. Les arbres ici prennent leurs aises, depuis l’arbuste nain jusqu’à l’ancêtre à bout de sève. Plus je monte, plus la forêt desserre son étreinte. Le soleil filtre jusqu’au sol. Seul un pic bois m’empêche d’entendre pousser les arbres, la chlorophylle de chanter. Rien ne bouge. Il fait une chaleur d’étuve. Je marche comme un nomade de point d’eau en point d’eau.

 

J’avance sur une échine minérale, longeant la gueule d’un ancien volcan. La variété des plaques d’anthracite en garde l’écriture, de l’ardoise au mica. Il y a tout près un site sacré amérindien avec son foyer encastré dans le roc, protégeant le feu contre la neige et l’eau de pluie. Une source coule en permanence entre des murs taillés comme ceux des Incas. C’est ici que les chamans recevaient leurs visions. Avant de m’y asseoir pour écrire, je fais brûler de la sauge et du foin d’odeur. Les mains en forme de coupe, j’y puise l’eau des rêves. Il y a là un véritable muséum d’ossements et d’artefacts récurés par le temps. Les trembles dansent légers sous la musique de leurs feuilles. Je tiens encore à vivre, pour les seins de ma belle, les yeux de mes enfants et mes petits-enfants, pour les grillons, les abeilles, les cigales, les cerises, les mûres, les libellules avec leurs quatre ailes qui se posent sur l’eau, les chatouillis du vent, le vol des oiseaux, pour les petits bonheurs qu’on s’acharne à piller. Je mets des mots sur mon cahier comme de menus bricoles dans les poches d’un enfant, un sifflet fêlé, des billes dépareillées, des cailloux dessinés, des petits os de poulet. Le poids du ciel n’écrase pas les fleurs mais les redresse comme un aimant des limailles de couleurs. Les mots qu’on chuchote à l’oreille ne sont pas de faiblesse.

 

Avant le frottement de l’air sur les cordes vocales, la parole vient d’abord du cerveau, de bien plus loin encore, du premier cri de l’homme. Y a-t-il un moment pour changer de route, de phrase, de pays ? Y a-t-il un moment pour être sûr de ses pas ?  Dans la noirceur de l’encre et les phrases trop longues, chaque virgule est une lampe qu’on allume. Les doigts collés aux métaphores du pin, j’en suce la résine pour en dire l’odeur. Les bêtes nous supputent au fond de la forêt. Leurs yeux se relaient sans nous perdre de vue comme des commères de village. Alors qu’il se prend pour un dieu, les petits de l’homme ne sont que des fourmis sur le sable du monde. Nous nous prenons pour tout mais c'est à peine si nous sommes. Revenant au village, les autos m’éclaboussent, me frôlent méchamment, me rejettent au fossé. Peu importe, je suis rempli de sources, de sève, de lumière. J’ai récolté la vie dans mon cahier de marche. J’ai eu ma part de soleil, de musique et d’azur. Éternel transhumant, je vis de ce qui reste encore de la beauté du monde. Je fais modestement ma quête dans le grand tout, juste de quoi alléger le perdu et repousser d’un doigt l’agonie matinale.

Publié dans Prose

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Les pianos mourants

Publié le par la freniere

Combien de pianos ne sont que des meubles, réduits au silence? Chez combien de ces instruments s’est éteinte la voix par souci décoratif? Combien de propriétaires de pianos s’en servent-ils réellement?

C’est un drame qui se joue dans les salons des riches, autant que dans les bars des pauvres. Partout où la civilisation a touché à sa fin, on peut apercevoir un vieux mastodonte, de bois et de métal fait, ignoré dans un coin sombre, condamné à se passer de sa nature alchimique, à n’être enfin que la mince somme des matériaux qui le composent. Ces pianos sont comme les vieux garçons, qui ne s’attendent plus à que quelqu’un veuille leur mettre la main dessus. Sur leur corps, souvent, trônent nombre d’objets ostentatoires qui ne peuvent aucunement défier la beauté dont seul un piano est capable. Parfois, il y a une plante pour tenir compagnie à l’instrument – car il souffre. Il n’est pas inanimé comme une mauvaise reproduction en plâtre et en miniature du David de Michel-Ange, ou comme n’importe quelle autre aberration qui reposerait sur lui. Ces objets-là ne trahiront jamais, chez leurs propriétaires, d'autre chose que le mauvais goût, et c’est bien parce que seulement quelqu’un qui est dépourvu de critère esthétique, justement, pourrait se passer d’un piano lorsqu’il ou elle en a un.

Pour les pauvres pianistes pauvres [sic], qui doivent se servir souvent de ces pianos faute de meilleures ressources, le drame est double. Quand ils demandent s’ils peuvent jouer, ils se font répondre que le piano est déprimé; si jamais on ne leur laisse jouer dessus, ils font en personne le constat de cette dépression. Car le piano est dur, crispé, désaccordé, décoloré, glauque, malade en phase terminale – son double échappement s’est échappé par terre. On n'a pas pris soin de lui: l'instrument a des fissures dans la colonne vertébrale, imbattable d'harmonie. C’est comme un vieux qui ne veut plus qu’on le promène dehors, qui n’attend plus qu’un coup de hache, qui se cache, du coup. Mais plus le pianiste est pauvre, plus il est en manque de son instrument, et plus il insiste avec le bouche-à-touche. Il se peut alors que l’un de ces pianos revive, le temps d’un prélude, forme-sonate, ragtime ou blues, ses vieilles gloires oubliées, reconnaissant à nouveau le cadeau du toucher, revivant le périple des marteaux qui dansent, chapeautés de leur feutre.
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Dans le bar, c’est une autre musique qui enterre le pianotage : video killed the radio star. Dans la maison, il y a un stéréo, il y a une guitare, il y a un ordinateur pour jouer à être un vrai compositeur avec des faux sons. Tout est enregistré, reproduit, amplifié, diffusé – rien n’est pur, de bois et de métal. D’autres temps courent, et chez beaucoup, le piano ne sert plus que de reposoir – de reposoir du kitsch ou de verre de bière. Or il reste, vestige – un fossile de mammouth pour l’unique intérêt des paléontologues. Ils le dépoussièrent soigneusement, l’ouvrent, constatent ses blessures, l’inspectent, apprennent de lui. Ils vont verser toute leur technique, leur vocation, leur expérience, à garantir son intégrité, à panser ses plaies, à choyer son âme moribonde. Avec leurs gants, ils vont faire briller l’ivoire de ce mammouth, puis l’amener au musée pour le montrer au monde entier. Mais personne ne veut rien savoir des mammouths maintenant que les éléphants sont électroniques.

Ce qui est le plus frappant de voir un piano abandonné, désaffecté, inutile, perdre ses jours et sa voix, est le manque de respect pour la vie qu’arbore innocemment son propriétaire. N’oublions jamais que des arbres ont été abattus pour toutes les raisons moins nobles qu’un instrument de musique. Alors, si vous êtes le ou la propriétaire d’un de ces pianos moribonds, réfléchissez à si vous agiriez de la sorte avec votre animal de compagnie : vous observerez qu’aucun chat ni chien ne tolèrera qu’on dépose sur son corps des bouteilles d’alcool ni des figurines en porcelaine, encore moins qu’on le relègue au sous-sol pour le restant de ses jours. Songez à tous ces musiciens qui jouent du Scriabine sur leurs genoux, dans leurs tristes trajets de métro. Parrainez-en un, si vous êtes de ceux dont l’excuse est de ne connaître que le début du Für Elise, et prenez des cours – cela aide beaucoup au bon fonctionnement du cerveau.

Toutefois, il ne manquera jamais des arriérés pour trouver le piano vieillot, ennuyant, pour préférer le condamner à la mort lente, au vœu forcé de silence. Ce sont les mêmes qui, de temps à autre, l’agressent de poings qui le font crier au cluster. Si vous êtes de ceux-là, si vous n’êtes pas assez intelligent comme pour vous intéresser à votre piano, donnez-le – il en manquera toujours.

 

Frans Ben Callado

 

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Être vivant

Publié le par la freniere

 

La seule raison de vivre c’est d’être pleinement vivant;

or il est impossible d’être pleinement vivant si l’on est écrasé par une peur secrète,

et taraudé par cette menace : Aie de l’argent, sinon tu mangeras la poussière !

forcé à mille bassesses plus basses que sa propre nature,

forcé de s’accrocher à ce que l’on possède dans l’espoir de se mettre à l’abri,

forcé d’avoir l’œil sur tous ceux qui vous approchent de crainte qu’ils ne soient venus      que pour vous rouler.

 

Sans un petit peu de confiance mutuelle, la vie est impossible.

On finit par devenir fou.

C’est la rançon de la peur et de la bassesse que d’être plus mesquin que nous ne le sommes naturellement.

 

Pour être vivant, il faut sentir couler la générosité,

or dans un système concurrentiel c’est chose vraiment impossible

Le monde est en attente d’un grand mouvement de générosité nouvelle,

ou bien d’une déferlante de mort.

Il faut changer le système, et donner à tous les moyens de vivre,

ou bien se résoudre à voir mourir les hommes, puis mourir à soi-même.

 

D.H. Lawrence

 

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Le squelette du livre

Publié le par la freniere

Les vies sans voix restent perdues. Les voix sans vie ne font pas mieux. On ne sait jamais quand la mort passe. Tenons la vie un peu plus propre. Des griffes se logent dans ma voix. Des os tombent de mes phrases. Je dois refaire le squelette du livre. Le soleil, la lune, les yeux, les o, les mouvements circulaires dans un bol de café, tous les ronds sont magiques. Dans le tissu social, on voudrait réparer, recoudre, ravauder, raccommoder. On ne fait que soulever la poussière et tirer le fil à retordre. Il suffit d’un coup de vent et les parfums nous touchent par inadvertance, d’un coup d’archet et la musique me remplit, d’un coup de poing sur la table, d’un pont sur le néant, d’un haussement d’épaule, d’un clin d’œil pour éclairer la scène, d’un coup de coudre pour se frayer un chemin, d’un coup de main pour aider, d’un coup de cœur pour aimer. Chaque jour, je ramène un fantôme, une âme en peine, un enfant oublié dans les limbes, un juste qu’on écrase. Mes garde-robes sont pleines. Mes tiroirs débordent. Mes chemises déchirent sous l’embonpoint d’un ange. Des âmes se disputent avec les nains de jardin, les épaules d’un cintre, le cou d’un singe, le visage d’un clown à moitié dessiné. Cette foule se déguise en mots et se rassemble en phrases. Les parenthèses éclatent sous la ruée du sens. Mon sixième doigt est un crayon.

 

 Je vis à la fois à la hauteur de l’herbe et du ciel. La peau se fait toute ouïe sous la caresse du soleil. La peau n’a pas de limite. Elle s’étire avec l’âme. Les routes ne mènent jamais où l’on pense. Entre le tout et le rien, où se cogne-t-on la tête, où trébuchent nos pas ? Quelques fois, les mots se plantent comme des épines. La chair des lèvres saigne. Quand je ne parle pas, je sens. J’écris à l’intérieur, à moitié dans la tête, un quart sur le cœur, un quart dans les yeux. La page n’est pas blanche pour autant. Un mot coupé en deux cherche l’autre moitié, la voix cassée à la fin d’une phrase. Les gestes inachevés absorbent l’air ambiant. La vie se fait entendre malgré tout, un robinet qui fuit, le passage d’un ange, un froissis de voyelles, un murmure de voix, le bourdonnement du sang dans le creux d’une oreille, le bruit des pas qui brisent des brindilles. La phrase est là sur le bout de la langue. Elle hésite et se tend sur la peau du silence en retenant son souffle. Soudain les mots éclatent avec leurs couleurs, leurs douleurs, leurs odeurs, créant un paysage où il n’y avait rien. Les images nourrissent on ne sait quel rêve. Les mots s’incarnent dans les choses. Me reste dans la bouche la saveur du verbe. Je fais craquer le bois sur le seuil des mots.

 

L’homme ne sait pas venter mais jamais le vent ne dira le mot vent. Tous les désirs ne veulent pas qu’on les comble. Certains ne servent qu’à ouvrir les yeux. La vie est pleine de mots qui veulent s’échapper. Les arbres ont leur façon d’écrire d’une saison à l’autre. Je suis certain que l’air nous écoute. Chaque molécule enferme l’univers ou lui ouvre la porte. Mon corps oscille sous le poids des pensées, essore les caresses sur l’éponge de chair. La tête sur le cou est le fléau d’une balance. Le fil de l’horizon se casse en mille pointillés. Mes deux mains contiennent l’attente. Chaque matin, j’ouvre la fenêtre pour vérifier si l’espérance est là. Certains jours, je dois laver les vitres, ouvrir un œil de plus, tendre la main vers le soleil. La lumière se respire par les poumons des yeux. On ne sait jamais où l’eau s’arrête, où elle commence. Ses limites se diluent comme une montre de Dali. L’espace a l’apparence qu’on lui donne. Les mots qu’on tient d’une seule main ne mènent pas très loin. Chercheur d’images, de métaphores, de galets, j’agrippe mon crayon comme une baguette de coudrier. J’ajoute un mot sur les dessins de l’arbre, une virgule dans l’herbe.

Publié dans Prose

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