La gravité du monde

Publié le par la freniere

Deux oiseaux pirouettent sur le matelas de l’air. Ils se font des mamours. Penché sur un cahier, j’y efface la ville. La plaine et les sources apparaissent à nouveau. Une chatte passe avec une hirondelle dans la gueule. Elle repasse plus tard en recrachant des plumes. Je ne sais quelles hirondelles ont eu l’idée de faire un nid sur la galerie où passent tant de chats, un nid grand comme la tête d’un imbécile. J’ai troqué la muse des musées pour la beauté des pierres. J’écoute battre le vent dans le miroir sonore de l’écho. Il n’y a rien à attendre de ceux qui comptent le désert à tant le grain de sable, qui additionnent les heures sur un compte bancaire, qui ajustent le vent sur le cours de la Bourse. Les rivières s’adaptent aux paysages beaucoup mieux que les hommes. Elles prennent leur temps au lieu d’en faire des horaires. Près du rang 3, il faut prendre la montagne par le défaut des reins, par le devers des falaises, là où la cascade fait des siennes et lance des cailloux, où les élans prennent leur élan pour échapper aux loups. Le réel se retrouve là où la fiction se perd dans les détails. L’horizon persiste sous le mirage d’un instant. On se repère dans l’espace avec des sensations. On se situe dans le temps avec des souvenirs. Chaque genou, chaque bras, chaque main a sa propre mémoire, chaque cellule sa cartographie. À l’origine des routes, il y a toujours un pas. La vie se fait d’un geste et se défait d’un autre. Chaque détail est un tout. Chaque tout est un détail.

        

Il y a l’origine des sources tant de montagnes disparues. Toutes les couleurs se fondent l’une dans l’autre formant d’autres couleurs. Chaque pas à la longueur d’un pied d’homme. Chaque route l’agrandit jusqu’à toucher les bords du paysage. Il y a deux lignes d’horizon, celle que l’on voit de loin, celle que l’on trace en marchant. Tout arbre plonge dans ses racines pour croître vers le haut. Chaque parole est un tison sonore dans l’hiver du silence. J’apprends à lire dans les cendres des phrases, la sève des arbres et la mine d’un crayon. La parole ranime le corps muet des choses.  La gravité du monde émeut à peine la légèreté des roses. Le vent ne change pas l’axe d’un tournesol poursuivant le soleil. Un premier mot s’est installé en moi sans que j’y prenne garde. Depuis, il ne cesse de grandir. Une forêt de phonèmes a envahie la route. Je la traverse à coups de crayons et d’algèbres sonores. Les mots sont des jouets pour les enfants, des outils pour les hommes, de la nourriture pour les bêtes. Les phrases sont une maison pour ceux qui n’en ont pas, du pain pour les oreilles, des paysages pour les yeux qui regardent au dedans, des bras pour accueillir l’ancien et le nouveau, le rap et la ballade, les ruines et l’inconnu, le différent et le semblable.

 

Pourquoi les choses les plus simples sont-elles difficiles à dire ? De quoi avons-nous peur ? De la vraie vie, peut-être ? On se cache derrière un rôle, un salaire, une fonction, un uniforme, un sarrau, un bleu de travail, un attaché-case, un blouson de cuir, un vison, une casquette à la mode. Ce n’est pas la vie qui use, mais le poids des apparences. Depuis le temps qu’on bouscule les marées, qu’on fait payer le vent, qu’on perfore les poumons de la terre, qu’on laisse tout le ciel aux oiseaux de malheur, depuis le temps qu’on boude la bonté, qu’on codifie l’amour, il serait temps d’abandonner les heures pour revenir aux saisons. Le piège de l’économie est un leurre. Il emprisonne pourtant plus durement qu’une prison. On a réussi à faire de la création un business. Dans l’ordre des valeurs, le capitalisme n’est même pas au-dessus de la merde. C’est un déséquilibre aussi néfaste que la gangrène sur une jambe. Qui a posé des pièges dans la tête des hommes, des pièges dont ils ne peuvent sortir car ils n’existent pas ?  Le pire n’est pas la dégradation du monde, mais de s’y habituer, de la prendre pour acquise, de prendre le commerce pour quelque chose de normal. Dès le matin, en me levant, je m’appuie sur la vie avec l’aide des mots. Comment prendre la route avec deux jambes qui s’ignorent, deux bras qui s’interrogent, deux mains qui s’invectivent ? J’accueille ce qui n’est pas, ce qui rêve, ce qui nait. À force de charroyer des mots toute la nuit, j’ai les paupières qui tombent, des cernes sous les yeux. J’ajoute à l’eau des mots un peu de sel d’Epsom pour détendre les muscles. Les remèdes de grands-mères éloignent la névrose, les crises de nerfs, les prises de bec. Même au temps de la chasse, les faons ne connaissent pas l’angoisse existentielle.

 

Le cimetière demeure la seule photo de groupe d’un village. Je m’y attarde un peu avant de reprendre la route. J’y consulte peut-être la table des matières. Le vent d’automne a dégreyé les arbres et jeté leur bougrine aux orties. Au bord du lac, le barrage des montagnes raccourcit les journées. À part celle des fantômes, la visite se fait rare quand les veillées sont courtes. Les matins marqués d’un caillou blanc, j’en fait une route pour la fin, un sentier découpé à la lumière des mots. Je traverse la forêt pleine de géants de rien et de nains prêts à tout. Ce n’est pas un château de chênes mais une misère d’épinettes. Le sol est noir de glaise et d’herbes desséchées. Je vais pêcher des mots comme d’autres la truite. Je trôle entre les arbres avec des mouches à feu. Ma ligne s’accroche à une branche de rêve, une utopie, une beauté fragile, une permission d’aimer au cœur de l’impossible. Plus loin, très très plus loin, toujours plus loin, la ligne d’horizon nargue mes yeux d’enfant. Je fais le plein de couleurs avant que la neige ne vienne tout raturer. Lorsque le vent s’épivarde la glotte, j’en cueille les chansons. J’ai recours à mon pouce, à mes doigts, à mes mains pour apprendre la vie.

 

Les bulletins de nouvelles ne sont plus qu’une espèce d’égout collecteur de toutes les misères humaines. Je préfère écouter les chouettes, les autours, les oiseaux ababouinés sur une vague de vent. Si je suis pauvre, ce n’est pas par paresse, mais j’ai horreur des choses qu’il faut faire pour être riche. Un consommateur ne se demande pas si la vie a du sens, il en demande le prix. Entre l’être et le faire, le paraître est inutile. Je prends le pouls du temps avec le doigt des mots. Entre savoir et voir, il y a la vie. Entre deux phrases, deux paragraphes, je mets en pots les tendresses de l’été, les bleuets, les framboises, les fraises. Elles servent sur le pain à traverser l’hiver. Le vent regarde en l’air, regarde en bas, regarde autour et continue sa route, les jambes à la course, les bras en moulinet, emportant quelques aiguilles de pin et les dernières samares. En regardant le lac, ce matin, on voit bien qu’il a passé la nuit avec la lune. Une brume sexuelle s’échappe vers la rive dès que le soleil se lève, généralement au premier cri du huard. Il n’y a pas que les coqs qui chantent le matin et réveillent les hommes. J’aime le goût de la neige, la saveur du givre. Il n’y a pas de froid qui soit méchant, seulement des gens mal habillés. Il faut être un peu sadique pour faire la cuisine, battre les œufs, fouetter la crème, baratter le beurre, tuer la bête, arracher l’herbe, ligoter le porc, écosser les petits pois. Je me souviens des butons du Mont Grégoire, des pitons du Mont Beloeil où j’ai goûté pour la première fois l’ivresse verticale, la beauté des hauteurs. Enfant, je grimpais aux arbres pour aider les bourgeons.

 

Quand le temps refroidit, à l’heure d’une petite laine, j’ai une pensée pour les moutons. J’habite un pays d’arbres et d’aubépines. Le pin a fait la table. L’érable a mis le sucre sur la table. Le merisier a fait les bûches pour le poêle. Le bouleau navigue les ruisseaux et son canot d’écorce fait de la chasse-galerie. Le pissenlit fait des bracelets ou des colliers pour les enfants. Il fait aussi le vin des pauvres. Les pissenlits, autant en faire des salades avant de les manger par la racine. La marguerite au cœur d’or effeuille ses comptines pour les jeunes amours. Le pimbina fait les meilleures gelées. Le vent joue de la musique avec les feuilles. L’eau de source joue des tours au petit peuple des marais. Un insecte se pose sur le radeau d’un doigt. On entend les ruisseaux verser leur émeraude sur le calcaire blanc. On entend les guernouilles gonfler leur sac vocal parmi les salicaires. On n’entend pas les chevreuils sacrer à la vue des chasseurs, mais ils le font sûrement. Il y a toujours un arbre pour nous tendre les bras. Ce sont les petites choses qui font la vie. Elles ne sont pas dans le journal, quelque fois dans un livre. C’est dans les détails que l’on tutoie l’immensité, par l’oreille que l’on chante, par l’âme qu’on devient plus qu’un homme. Des millions et des millions d’années sont là sous nos pieds à digérer nos pas. La vie est plus grande que les choses, plus vaste que les hommes, plus immense que le tout.

 

         

Publié dans Prose

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I

Tout est dit, l'essentiel à portée, quelle merveille Jean-Marc !