Il n'y a plus de saisons. Tout l'univers s'émiette. On perd son temps à faire des comptes, des bombes, des horaires. Et dire qu'on peut mourir à tout instant, à peine atteint l'acné de la
mémoire. Je ramasse à la main les graines encore vivantes pour en faire un jardin. D'autres agitent leurs clefs comme des talismans. Il me reste l'encre et le papier. Les mots parfois ressemblent
à des fleurs, à des pâquerettes, des marguerites que j'effeuille en voyelles. La terre bégaie de sa bouche de bête et son haleine titube sur les bruits de métal. L'herbe se redresse au passage du
vent. Les insectes se terrent à celui des hommes. Ce que je dis se perd dans un dernier bilan, un paquet-poste oublié sur la table. L'espoir ne brille pas sur les vitres éteintes. Je veux me
perdre plus loin que moi, dans l'invisible tout, dans le rien qui nous fait, dans l'alphabet naissant des nouveau-nés, les oooo des amoureux qui se parlent par gestes. J'ai mis le mot amour à
côté du mot vie, le mot espoir au milieu des éteules. J'ai brisé le mot Dieu en tessons de malheur. J'ai brulé le mot feu pour réchauffer mon cœur. J'ai traîné le mot frère avec les noms des
camarades.
Pourquoi sommes-nous là, ni sur le vide ni sur le plein, penchés comme des l sur le point des questions, des funambules sans trapèze ou des épouvantails affublés de cartouches ? Nos jours sont
comptés. L'odeur du foin n'éveille plus nos âmes. À quel étage crier je t'aime ? Les gens sont à la banque ou au supermarché, dans les embouteillages ou les boites à la mode. Plus rien n'existe
que l'argent, cette engeance mal répartie. Le bonheur n'est plus qu'un ventre ouvert où surnagent des chiffres. Même la mort n'a plus de manière. Elle ne compte pas les os mais les bilans
d'affaires. La vie est superflue si elle n'engraisse pas les marchands de canons. L'espoir s'adosse à l'éphémère et penche avec la nuit. On ne voyage plus que sur le quai des
tombes.
On durait qu'un buvard a bu toute la sève, toute l'encre des mots. Le désir déambule mais ne roule plus des hanches. Il serre dans ses bras une poupée de cendres.
La chlorophylle peine à développer ses négatifs. Les couleurs se délavent sous l'oxyde de carbone. Les créanciers frappent à la porte et réclament notre âme. Ils ont les yeux remplis de balles
sous la rature des larmes. On ne se parle plus qu'à travers des écrans remplis de mots déchiquetés. On se regarde par images interposées. Certains ne parlent déjà plus sans portable à la main. On
ne vit plus sans perfusion. Qui se souvient du rire des fontaines, du bruit des fantômes, des larmes de résine sur la croute du pin, des pas sans direction au volant de leurs
pieds.
Derrière chaque visage une absence grimace. La lumière du jour vient de la main du peintre. Il faut en profiter avant qu'on ne la coupe. Je dois remettre la durée entre les mains du temps, un jeu
complet de rêves, des points de rencontre sur la face des dés. Je dois trouver ma langue parmi les mots des morts. Je cherche une cachette pour les bourgeons qui restent, une rue sans étiquette
pour les pas des enfants, les doigts de la caresse pour les espoirs aux bras coupés. Je dois semer partout des petits bouts de pain, des voyelles d'eau pure. J'écris avec les mots chassés du
dictionnaire, le r de la révolte, la liberté, l'amour, les a de l'anarchie enjambant le hasard avec le point dressé au bout de la misère. J'avance les pieds nus sur le sable des mots, les
bottines du sens en bandoulière sur l'épaule. Dans ce voyage de cancre, il faut que chaque pas corrige le devoir des routes.
par la freniere
publié dans :
Prose
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