Les arbres à bruits

Publié le par la freniere

Il pousse des klaxons parmi les arbres à bruits, des silences qu’on pèle à coups d’avertisseur. L’huile s’échappe des pots cassés comme l’air des pots d’échappement. L’une pollue la rivière et l’autre les nuages. Les idées tournent en rond dans les livres comptables. On ne reconnaît plus le vrai visage des choses. On empoisonne l’âme avec la grosse maison, la grosse bagnole, le gros magot, le gros lot. Au grand jeu de la Bourse, ce ne sont pas les banquiers qui écopent mais les petits épargnants. On ne pêche jamais ces requins en peau de requin mais les petits poissons. Tous ces fumiers nous laissent au moins les mots. Je m’en fais une veste dans le grand froid du monde. Je n’ai pas un drapeau pour chemise ni la poitrine offerte aux balles. Mon langage ordinaire est le vent, la sueur, la pluie. Mes phrases ont des racines trempées d’humus et d’homme. Ma seule aumône est la monnaie du cœur, une épaule à la roue, la conque de mes mots à l’oreille des fous. Ma seule maison est l’imagination. Je pleure pour un loup car je fus chien des rues. À quoi bon parler d’une autre vie, les gens qui pleurent dans les cimetières, ce sont les morts qu’ils réclament.
On n’aime jamais assez ceux qu’on aime. On aime trop l’argent. Ce que lave la pluie et le soleil défroisse suffit à me vêtir. Lorsque le vent repasse chaque pli de la route, l’odeur des pieds remplace celle du linge. La nudité suffit pour habiller l’âme. Il y en a qui se servent des mots comme un couteau, je m’en sers comme une caresse. Je ne vois pas de signes que le monde a changé. On tue par millions. D’autres meurent dans les mines à trimer pour de l’or. D’autres se noient dans le pétrole ou les fumées d’usine. À la foule des esclaves s’ajoutent les enfants. Chaque nuit, je feuillette une bible d’insomnie avec un œil de cyclope. Lorsque je parle au vent, on me prend pour un fou. C’est pire lorsque je parle aux hommes. On ne tond plus les moutons noirs, on les passe à la broche ou aux électrochocs. Alors j’écris. Je pose un pansement d’images sur la plaie des yeux. Je lève une armée d’arbres sous leur habit d’écorce. Ils n’attendent qu’un signe. Il m’arrive parfois de me sentir poète. Je serre les mâchoires comme un poing. J’offre mon cœur comme un pain. Je tire de ma poche un petit bout de ciel, une brise marine, un coup de tonnerre, un bout de papier.
Trop d’esclaves pardonnent le fouet dans le rosaire des blessures. Il n’y a plus d’anciens, de vieux sages, de chamans mais des vieux beaux séniles. L’individu se perd derrière la cause, les mains derrière un volant, les yeux sur un écran. Les pages du calendrier bruissent comme des billets de banque. Des mastodontes d’acier éventrent la nature. Je traverse les gens sur un nuage vespéral. Je vois l’âme du monde jaillir d’une enveloppe, les abeilles bourdonner leur mantra, un grain de sel résumer l’espoir des épaves. Je passe de la terre à la voix, de main en bouche, de la neige au papier. Je ne veux pas être un nombre au milieu de la foule, une ombre dans la nuit ignorant la lumière. Je ne crains pas la Cour des Miracles mais la Cour d’assises. Je n’ai pas peur des loups mais des soutanes. Je me méfie des anges obèses. Je n’ai pas peur des fous mais des banquiers. Couché sur du papier, le corps s’agrandit. Je n’écris pas entre les balles mais je connais la faim, le froid, la mort. Au bout de mon crayon, j’entends l’abeille qui s’éveille, la bête qui déjeune, les fourmis dans les jambes. Je repousse du pied un galet dans les flaques. J’agite un doigt dans l’eau du rêve. Je me démène comme je peux dans les ruines du langage, cherchant des signes sous la neige. Le temps compté, payé, mesuré s’efface devant l’éternité, l’avoir devant l’être. L’argent est inutile devant le cœur qui grandit. Je laisse des poèmes sous le paillasson avec la clef des champs.
C’est en égaré que j’indique la route. J’écris comme un enfant qui convoque sa peur. Je n’ai pas peur des fantômes mais du réel. Je ne crains pas les bêtes mais les hommes. Je n’ai pas peur des goules mais des goulots d’étranglement. On trouve de tout dans la littérature, de rodomontades en oxymorons, de la camarde égalitaire au mot de camarade, des trésors dans le fumier, l’eau du rêve côtoyant l’eau de boudin, des équations mêlées aux métaphores, des cataractes verbales, des soleils atrabilaires, des jouets d’enfant courtisant l’impossible, une poche d’âme engorgée d’émotions, un soupçon d’élégance au milieu des gravats, le tout flirtant avec le rien. Un colibri se saoule au bar des coquelicots. Une corneille a chaud dans son grand manteau noir. J’écris comme je peux. Mon écriture s’insère comme un ver entre la feuille de chou et le papier-bible. Je n’invite pas Dieu à ma prière d’insérer. J’écris d’une géologie antérieure au désastre, de l’éruption volcanique aux lentes érosions.  
De partout, les leurres dominent le vacarme, des dialogues à balles, des chaînes électorales, des menottes commerciales. La guerre n’est pas seulement la continuation du capital, c’est aussi une démission morale. Perdre la face n’efface pas les larmes. De la confiture aux fraises à la déconfiture sociale, du Bic à la fine fleur électronique, c’est toujours à la main que j’écris. Le sang reste le même. Je ne réponds jamais quand les questions sont fausses. Dans ma géographie, la nuit est une partie du monde, le jour, un autre continent. Je ne voyage plus d’un lieu à l’autre mais d’un état premier à un état second. Je prends des mots partout. Je ne suis pas le seul à courir sur ma langue. Un oiseau chante dans la paume d’un arbre. Parfois, les choses et les formes ne coïncident plus. Les couleurs se mélangent. Les heures se trompent de temps. La mort nous prête le passé pour nous voler l’avenir. Un paysage se déverse pêle-mêle sur la page. Il suffit d’une phrase à l’envers, d’un mot perdant son sens, d’une métaphore usée. Je quitte l’équivoque pour entrer dans l’oiseau, la fraise, le rocher. Je tiens une pierre dans une main, une fleur dans l’autre. Des oiseaux se hissent sur les épaules des arbres. Je les rejoins d’un bond à cheval sur un mot. Les joues du monde sont rouges des gifles qu’il reçoit. De ce qui vient à ce qui va, les mots se télescopent dans les flammèches du possible. Les questions se retournent comme un gant sans même laisser voir la doublure des réponses. Le mot partage ne s’apprend qu’avec une autre bouche. Il faut faire sienne une langue étrangère, fusionner avec l’autre, combler le vide entre les lèvres. J’aime les paysages faits de peu. Ils ouvrent sur le tout. Mon chemin se poursuit dans la course aux nuages. Ce qui sépare les mots, j’en ai fait mon chemin.

Publié dans Prose

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Commenter cet article
J
<br /> Hé hé ! Tu me le mets de côté, celui-là ?<br /> <br /> <br /> y'a un petit truc qui me chiffonne là :<br /> <br /> <br /> Ce que lave la pluie et le soleil défroisse<br /> <br /> <br /> On attend plutôt : Ce que lave la pluie, que le soleil<br /> défroisse<br />
M
<br /> Salut j'aime les couleurs de votre écriture, fraîche, pointue, ruisselante, mordante, sinueuse, droite comme le blé qui plie au vent...<br />